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Full text of "Les Mohicans de Paris"

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COLLECTION MIICHEL LÉVY 



— f y 



ŒUVRES COMPLETES 



D'ALEXANDRE DUMAS 



LES MOHICANS DE PARIS 



ŒUVRES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS 

PUBLIÉES DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY 



Aclë 1 

Amaory 1 

Ange VUoa 3 

Ascanio S 

Une Aventure d'anioar I 

Aventorcs de John Davys. « . . S 

Les BaleinierSi. S 

Le Bâtard de Manléon 3 

Slack.* • •••.•••'••••• 1 

Les Blancs et les Biens 3 

La Bouillie de la comtesse Berthe. 1 

La Boule de neige I 

Bric-à-Brac. S 

Un Cadet de famille 8 

Le Capitaine Pampbile i 

Le Capitaine Paul '. • I 

Le Capitaine Rhino I 

Le Ca|)itaine Bichard 1 

Catherine Blum I 

Causeries * • . . • S 

Cécile I 

Charles le Téméraire S 

Le Chasseur de Sauvagine. ... I 

Le Château d'Eppstein S 

Le Chevalier d'Harmental. ... S 

Le Chevalier de Maison-Ronge. . S 

Le Collier de la reine 8 

La Colombe. ~ lalire 14am to Calabnli, 1 

Le Comte de Monte-Cristo. ... 6 

La Comtesse de Charny 6 

La Comtesse de Salisbury. ... s 

Les Comjpagnons de Jéhn. ... 3 

Les Confessions de la. marquise. 3 

Conscience l'Innocent 8 

Création et Rédemption. — Le 

Docteur mystérieux. ..... 2 

— La Fille du Marquis. ... 3 

La Dame de Monsoreau 3 

La Dame de Yolopté 8 

Les Deux Diane 3 

Les Deux Reines 3 

Dieu dispose S 

Le Drame de 93. 3 

Les Drames de la mer 1 

Les Drames galants. — La Mar- 
quise d'Escoman 3 

La Femme au collier de velours. 1 

Fernande I 

Une Fille du régent I 

Filles, Loreites et Courtisanes. . 1 

Le Fils du (orçat 1 

Les Frères corses i 

Gabriel Lambert i 

Les Garibaldiens 1 

Gaule et France i 

Georges • 1 

Un Gil Blas en Californie. ... 1 

Les Grands Hommes en robe de 

chambre : César. ....... 8 

—HenrilV.LonisXIII, Richelieu. 3 

La Guerre des femmes 3 

Bistoire d'un casse-noiseite . . . i 

Les Hommes de fer • i 

L'iloroscoiie 1 

L'Ile de Feu 3 

Impressions de voyaj^e : En Suisse. 3 

— Une Année k Florence. . . 1 

— L'Arabie Heureuse 3 

— Les Bords du Rhin 2 

— Le Capitaine Arcua 4 



— Le Caucase 3 

— Le Corricolo s 

— Le Midi de la France. ... s 

— De Paris à Cadix 8 

— Quinze jours au SinaT. . • • i 

— En Russie 4 

— Le Speronare 8 

— Le Véloce 8 

— La Villa Falmieri 1 

Ingénue 8 

Isabel de Bavière 8 

Italiens et Flamands 8 

Ivanhoe de Walter Scott (tniieUM) 8 

Jacques Ortis i 

Jacquot sans Oreilles.. ..... 4 

Jane 1 

Jebanne la Pucelle 1 

Louis XIY et son Siècle 4 

Louis XY et sa Cour 8 

Louis XVI et la Révolution. . . 8 

Les Louves de Machecoul. • • • 3 

Madame de Chamblay 8 

La Maison de glace 3 

Le Maître d'armes I 

Les Mariages du père Olifus. • • 1 

Les Médicis 1 

Mes Mémoires 10 

Mémoires de Garibaldi 8 

Mémoires d'one^ aveugle 8 

Mémoires d'un médecin : Balsamo. 5 

Le Mi'ueur de loups ...... 1 

Les Mille ei un Fantômes. . • . i 

Les Mohicans de Paris 4 

Les Morts vont vite. ...... 8 

Napoléon 1 

Une Nuit h Florence. 4 

Olympe de Clèves 3 

Le Page du doc de Savoie. • • • 8 

Parisiens et Provinciaux. • • • . 8 

Le Pasteur d*Ashbourn 8 

Pauline et Pascal Bruno. • • • • 4 

Un Pays inconnu • 1 

Le Père Gigo{!ne. ...,.•• 8 

Le Père la Ruine 1 

Le Prince desYuieurs 8 

La Princesse de Monaco 8 

La Princesse Floia 4 

Les Quarante-Cinq. ...•..• 3 

La Régence • 4 

La Reine Margot 8 

Robin Hood le Proscrit 8 

La Route de Yarcnnes 4 

Le Saltéador 4 

Salvator (nitt in liliieau i» Parii). . S 

Souvenirs d'Antony i 

Les Stuarts t 

Sulianetta. . 1 

Sylvandire 1 

La Terreur prussienne 8 

Le Testament de M. Chauveli'n. . 4 

Tliéfttre complet 83 

Trois Maures i. 

Les Trois Mousquetaires 8 

Le Trou de l'enfer • • I 

La Tulipe noire • • 4 

Le Vicomte de Bragelonne. • • • C 

La Yic an Désert • • • 8 

Une Yie d'artiste 4 

Yingt Ans après. .•••••• 3 



LES 



I 



MOHIGANS 

DE PARIS 



PAR 



ALEXANDRE DUMAS 



I 



MOUVBliLE ÉDITION 






PARIS 

I 

MICHEL LÉVY FRÈRES, EDITEURS 

L RUE AUBER, 8, PLAGE DE l'opÉRA 

' LIBRAIRIE NOUVELLE 

BOULEVARD DES ITALIENS^ 15, AU COIR DE LA RUE DE GRAMMONT 

181/t 
Droits de reproduction et de tradaction réservés 



/ 



y 



i 



^ 



LES 



MOHICANS 



DE PARIS 



I 



IHois lequel l'auteur lève le rideau sur le théâtre où va se Jouer 

son drame. 



Si le lecteur veut risquer, avec moi, un pèlerinage vers 
les jours de ma jeunesse, et remonter la moitié du cou?s de 
ma vie, c'est-à-dire juste un quart de siècle, nous ferons 
balte ensemble au commencement de Fan de grâce 1827, et 
nous dirons aux générations qui datent de cette époque ce 
qu*était le Paris pbysique et moral des dernières années de 
la Restauration. 

Commençons par Taspect pbysique de la moderne Baby- 
lone. 

De l'est à Touest, en passant par le sud, Paris, en 1827, 
était à peu près ce qu'il est en 1864. Le Paris de la rive gaucbe 
est naturellement stationnaire, et tend plutôt à se dépeupler 
qu'à se peupler; au contraire de la civilisation, qui marcbe 
d'orient en occident, Paris, cette capitale du monde civilisé, 
marcbe du sud au nord; Montrouge envabit Montmartre. 

Les seuls travaux réels qui aient été faits sur la rive gaucbe. 
de 1827 à 1854, sont la place et la fontaine Cuvier, la rue • 
Guy-Labrosse , la rue de Jussieu, la rue de l'École-Poly- 
1. 1 






2 LES MOHIGANS DE PARIS 

technique, la rue de l'Ouest, la rue Bonaparte, rembarcadère 
d'Orléans, celui de la bapfière du Maine; enfin, l'église 
Sainte-Clotilde, qui s'élève sur la place Bellechasse, le palais 
du conseil d'État sur le quai d'Orsay, et l'hôtel du niinistère 
des affaires étadgères sur le quel ées ïn^lîdes» 

Il en a été \Aea autrement sur la rife ^oHe, c*«6t-à-dire 
dans l'espace compris du pont d'Austerlitz au pont d'Iéna, en 
longeant le pied de Montmartre. En 1827, Paris, à l'est, ne 
s'étendait, en réalité^ que Jusqu'à la Bastille, — et encore 
tout le boulevard Beaumarchais était-il à bâtir; —au nord, 
que jusqu'à la rue de la Tour-d'Auvergne et la rue de la 
Tour-des-Dames, et, à l'ouest, que jusqu'à l'abattoir du 
Roule et Tallée des Veuves. 

Mais, du quartier du faubourg Saint-Antoine, qui, de la 
place de la Bastille, va jusqu'à la barrière du Trône; du quar- 
tier Popincourt, qui , du faubourg Saint- Antoine, va jusqu'à 
la rue Ménilmontant; du quartier du faubourg du Temple, 
qui va, de la rue Ménilmontant, au faubourg Saint-Martin; du 
quartier la Fayette, qui va, du faubourg Saint-Martin, au 
faubourg Poissonnière; mais, enfin, du quartier Turgol, du 
quartier Trudaîne^ du quartier Breda, du quartier Tivoli, du 
quartier de la pia^.ede l'Europe, du quartier Beaujon; des' 
rues de Milan, dei Madrid, Chaptal, Boursault, de Laval, de 
Londres, d'Amsterdam, de Gonstantinople, de Berlin, etc.» 
— il n en n'était point encore question.— Quartiers, places, 
' squares, mes, la baguette de cette fée qu'on appelle l'Indus- 
trie les a tous fait jaillir de terre, pour servir de cortège à 
ces princes du commerce qu'on appelle les chemins de fer de 
Lyon, de Strasbourg, de Bruxelles et du Havre« 

Dans cinquaate ansj Paris aura rempli tout l'espace qui 
reste vide, aujourd'hui, entre ses faubourgs et ses fortifi- 
cations; alors, tout ce qui est faubourgs sera Paris, et de 
nouveaux faubourgs s'allongeront à toutes les ouvertures de 
cette vaste enceinte de murailles. 

Nous avons vu ce qu'était le Paris physique, en 1827; 
voyons ce qu'était le Paris moraL 

Charles X régnait depuis deux ans ; depuis cinq ans, M. de 
Villèle était président du conseil; enfin, depuis trois ans, 
M. Delavau avait succédé à M. Angles, si graveoaent c-om- 
^ promis dans l'affaire Maubreuil. 

Le roi Charles X était bon; il avait. à la fois le cœur faibld 



LïsS BlOHiCAHS DE PARIb 3 

tt honnête, et laissait croître autour de \m les deux partis 
qui, en croyant l'affermir, devaient le renverser : — le parti 
mUra et le parti prêtre, 

M. de Villèle était moins un homme politique qu'un homme 
de bouTse -* il savait déplacer, remuer, tripoter les fonds pu. 
l^ies; mais voilà tout. Au reste, personnellement honnête 
homme, et devant se retirer des finances, au bout de cinq 
an», aussi pauvre qu'il y éttiit ^ntré, et après y avoir manié 
des milliards. 

M. Delavau était sani^ valeur individuelle, entièrement dé- 
voué, non pas au roi, mais au double parti qui agissait en 
son nom : son chef du personnel exigeait des cerââcats de 
confession des employés et même des agents; on ne pouvait 
^tre reçu mouchard si l'on ne s'était confessé au moins dans 
la quinzaine précédant le jour de l'admission. 

La cwir était triste et seulement égayée par la jeunesse, le 
besoin de distraction et le côté artiste qu'il y avait dans le 
•caractère de madame la duchesse de Berry. 

L'aristocratie était inquiète et divisée ; une portion se rat- 
tachait aux traditions semi-libérales de Louis XVIII, et pré- 
tendait que la tranquillité de l'avenir reposait sur une sage 
distribution du pouvoir entre les grands corps de l'Etat : le 
roi, la chambre des pairs, la chambre des députés; — Tautre 
portion se jetait violemment en arrière, voulant renouer 1827 
à 1788, niait la Révohition, niait Bonaparte, niait Napoléon 
et croyait n'avoir pas besoin d'autre soutien que celui auquel 
{^'étaient appuyés Louis EX, leur ancêtre, et Louis XIV, leur 
ateul, c'est-à-dire le droit divin. 

La bourgeoisie était ce qu'elle est en tout temps : amie de 
l'ordre, protectrice de la paix; elle désirait un <5hangement, 
et tremblait que ce changement n'eût lieu; elle criait contre 
ia garde nationale, contre Fennui de faire sa faction, et de- 
▼iôt ftirieuse lorsque en 1828, la garde nationale fut suppri- 
mée. En somme, elle suivait le convoi du général Foy, pre- 
nait parti pour Grégoire et pour Manuel, souscrivait aux 
éditions Touquet, et achetait par millions les tabatières à la 
Charte. 

Le peuple était franchement de l'opposition, sans savoir 
bien nettement s'il était bonapartiste ou républicain; ce qu'il 
savait, c'est que les Bourbons étaient rentrés en France à la 
suite des Anglais, des Autrichiens et des Cosaques. Or, dé- 



4 LES MOHICANS DE PARIS 

testant les Anglais, les Autrichiens et les Cosaques, il détes- 
tait naturellement les Bourbons, et n'attendait que le moment 
de s'en débarrasser. Toute conspiration nouvelle était saluée 
de ses acclamations : pour lui, Didier, Berton, Carré étaient 
des martyrs; les quatre sergents de la Rochelle, des dieux! 
Maintenant que, par trois degrés successifs, nous sommes 
descendus du roi à l'aristocratie, de l'aristocratie à la bour- 
geoisie, et de la bourgeoisie au peuple, descendons un degré 
encore, et nous allons nous trouver dans ces limbes de la 
société éclairés seulement par les pâles réverbères de la rue 
de Jérusalem. 

Supposez que nous nous trouvions transportés dans la 
soirée du mardi gras de 1827. 

Depuis deux ans, il n'y a plus de mascarades de police : 
les voitures dont la double ligne sillonne les boulevards, 
toutes chargées de poissardes et de malins qui, chaque fois 
qu'ils se croisent, s'arrêtent et — pardonnez-moi, je dois me 
servit* du terme courant, — et s'engueulent^ sont des voi* 
tures particulières. 

Quelques-unes de ces voitures appartiennent de fondation 
à un excellent jeune homme nommé Labattut, qui, trois ou 
quatre ans plus tard, ira mourir de la poitrine à Pise, et, 
quoiqu'il fasse tout au monde pour que l'on sache que ces 
immenses mascarades, que ces sonneurs de cor, que ces 
hommes à cheval sont bien à lui, les spectateurs s'obstinent 
à ignorer son nom, et à en faire honneur à lord Seymour. 

Les cabarets en vogue sont : à la Courtille, Desnoyers, le 
salon de Flore, la Courtille; à la barrière du Maine, Ton- 
nelier. 

Les bals fréquentés sont la Chaumière, tenue par Lahire; 
-» deux races en train de disparaître aujourd'hui y dansent 
sur le volcan qui doit les engloutir : les étudiants, les gri- 
settes; la lorette efles Arthurs, qui les ont remplacés, sont 
encore inconnus : Gavarni créera pour eux son charmant 
costume de débardeur; — le Prado, qui flamboie en face du 
Palais de Justice ; le Colysée, qui bruit derrière le Château 
d'Eau; la Porte-Saint-Martin et Franconi, qui ont seuls, avec 
ropéra, le privilège des bals masqués. 

Nous ne parlons, bien entendu, ici de l'Opéra que pour 
mémoire : à l'Opéra, on ne danse pas, on se promène, les 
femmes en domino, les hommes en habit noir» 



LES MOHICANS DE PARIS 5 

Dans les autres bals, c'est-à-dire chez Desnoyers, au salon 
de Flore, au Sauvage, chez Tonnelier, à la Chaumière, au 
Prado, au Colysée, à la Porte-Saint-Martin, chez Franconi, 
on ne danse pas non plus : on chahutte, 

La chahut était une danse ignoble, laquelle était, au can- 
can, ce que le brûle-gueule et le tabac de caporal sont au 
cigare de la Havane. 

Au-dessous de tous les lieux que nous venons de nommer, 
et qui descendent du théâtre à la guinguette, et, de la guin- 
guette, au cabaret, sont les bouges immondes qu'on appelle 
les tapis-francs. 

Il y en a sept à Paris : 

Au Chat-Noir, rue de la Vieille-Draperie, danslaCTité; 

Au Lapin-Blanc, en face du Gymnase; 

Aux Sept'BillardSy rue de Bondy; 

Hôtel d'Angleterre, rue Saint-Honoré, en face de la Ci- 
vette; 

Chez Paul Niquet, rue aux Fers; 

Chez Baratte^ même rue ; 

Enfin, chez Bordier, au coin de la rue Aubry-le-Boucher 
et dé la rue Saint-Denis. 

Deux de ces tapis-francs ont des spécialités. 

Le Chat-Noir réunit particulièrement les voleurs à la ca^- 
rouble et à la fourline ; — le Lapin-Blanc, les charrieurs, les 
scionneurs et les vantarniers. 

Oh 1 qu'on se rassure, nous n'allons pas nous engager dans 
un dialogue d'argot, et faire un livre que Ton ne puisse com- 
prendre qu'à l'aide du dictionnaire infâme de Bicêtre et de 
la Conciergerie. 

Nous nous hâtons, au contraire, de nous débarrasser, pour 
n'y plus revenir, de tous ces termes immondes, qui nous ré- 
pugneraient autant qu'à nos lecteurs. 

Disons donc rapidement ce que sont les voleurs à la ca- 
rouble et à la fourhne, les charrieurs, les scionneurs et les 
vantarniers. 

Le.* voleurs à la carouble sont les voleurs avec fausses 
defs. 

Les voleurs d la fourline sont les tireurs de bourses, de 
montres, de mottchoirs. 

Les chàrrieurg sont ceux qui entrent chez les changeurs 
sous prétexte de choisir des pièces à l'effigie de tel roi, au 



6 LES MOHIGANS DE PARIS 

millésime de telle année, et qui, tout en choisissant les pièces^ 
demandées en fourrent pour cinquante francs dans chaque 
manche. ; 

Les scionneurs sont ceux qui entourent d'un mouchoir ou 
d'une,corde le cou de la personne qu'ils veulent voler, et la 
chargent sur leurs épaules, tandis que les compHces la bar-- 
kotent, c'est-à-dire la fouillent. 

Enfin, les vantarniers sont.cmix qui volent la nuit^ par les 
fenêtres, à Taide d'une échelle de corde. 

Les cinq autres tapis-francs sont tout simplement des ré- 
ceptacles de voleurs de toutes les catégories. 

Pour veiller sur toute cette population de forçats hbérés, 
de filous, de filles, de voteurs de toute sorte, de bandits de 
toute espèce, il n'y a que six inspecteurs et un officier de paix 
par arrondissement; — les sergents de ville ne sont point 
encore créés, et ne le seront qu'en 1828, par M. de Belleyme. 

Ces inspecteurs font leur service en bourgeois. 

Tout individu arrêté par eux est conduit, d'abord, à la 
salle Saint-Martin, c'est-à-dire au Dépôt; là, moyennant seize 
sous pour la première nuit, et dix sous pour les autres nuits, 
on a droit à une chambre séparée. 

De là, les hommes sont envoyés à la Force ou à Bieêtre; 
les filles, aux Madelonnettes, rue des Fontaines» près du 
Temple; les voleuses, à Saint-Lazare, rue du faubourg Saint- 
Denis. 

On exéoute sur la place de Grève. 

Monsieur de Paris (4) demeure rue des Marais, na 43. 

La première question que le lecteur se fait à lui-même, et 
qu'il nous ferait si nous n'allions pas au-devant d'elle, c'est 
celle-ci : t Puisque la police sait où prendre les voleurs, pour- 
quoi la police ne les prend-elle pas? i 

La police ne peut arrêter qu'en flagrant délit; la loi, sur 
ce point, est positive, et les vol^irs de toute classe le sa- 
vent bien. 

^i la police pouvait arrêter les voleurs autrement que la 
main dans le sac, comme elle les connaît à peu près tous, 
un coup d'épervier jeté dans tous les bouges de Paris^ et il 
n'y aurait plus de voleurs, — ou si peu, du moins, que ce ne^ 
serait pas la peine de s'en plaindre t 

tl) C'est le titre du bourreau . 



LES MOHIGANS BS PARIS f 

Aujourd'hui, auom de ces taf^is-francs n'^dftte plus : les 
uns ont disparu dans les démolitions que nécessitent les em- 
bellissements de Psyris; les aubresBont fermés, éteints, morts, 

Bordier seul a survécu; mais le tapis-franc de 1837 est 
une élégante boutique d'épiceries ou Ton vend desfiruits 
secs, des confitures el des liqueurs fines, et qui n'a plus rieu 
du bouge immonde où nous alkms être forcé de conduire 
nos lecteurs. 



II 



Les gffiDttilhommeft de la liaiid. 



Nous a^ons déjà prévenu nos lecteurs que la première 
page de notre livre portait la date du mardi gras de Tan de 
l^ice 1827. 

Sailement, eejour de suprême folie touchait à sa deroière 
heure : minuit allak sonner. 

Trois jeunea gei» se tenant bras-dessus, bras-dessous, 
descendaient la rue Saint^Denis; deux chantonnaient les 
motifs principaux des quadrilles qu'ils venaient d'entendre 
au Golysée, où ils avaient passé les premières heures de la 
nuit; le troisième se contentait de mordre, en jouant, la 
pomme d'or d'une petite canne. 

Les deux firedonneurs portaient la Uvrée du joiur et le dé- 
guisement de r^oque : ils étaient costumés en forts de la 
halle. 

Le tr^ième-— celui qui ne chantait pas, qui se tenait au 
milieu des deux autres, qui semblait l'ainé des trois, ou du 
moins le phis sérieux, qui dépassait ses deux amis de toute 
la tète, et qui mordait, comme nous l'avons dit, la posùne 
de sa canne ^ était enveloppé d'un de ces grands manteaux 
de drap solitaire à collet de velours, comme on en portait 
en ce temps-là> et comme on n'en voit plus aujourd'hui 



9 LES MOHIGANS DE PARIS 

qu'aux frontispices des œuvres de Chateaubriand et de 
Byron. 

Celui-là sortait d'une soirée d'artistes, qui avait eu lieu, 
rue Sainte- Appoline. 

Sous son manteau, il était vêtu d'un pantalon noir dessi- 
nant une jambe nerveuse, aux fines attaches, et au pied élé- 
gant chaussé d'un bas de soie à jour et d'un escarpin verni; 
son frac noir, boutonné militairement, —quoiqu'il fût bien 
visible que le personnage ne touchait en aucun point à l'ar- 
mée, — ne laissait passer, par en haut et par en bas, que les 
extrémités d'un gilet de piqué blanc; son cou jouait à l'aise 
dans une cravate de satin noir, et sa tête, dont les cheveux 
frisaient naturellement, était coiffée d'un de ces chapeaux 
aplatis que Ton portait sous le bras au bal, qu'on enfonçait 
jusque sur les oreilles en sortant, et qu'on appelait des cha- 
peaux-claques. 

Si les rares passants qui suivaient à cette heure la rue 
Saint-Denis eussent pu lever le manteau dans lequel se dra- 
pait l'inconnu dont nous décrivons en ce moment la toilette, 
ils se fussent assurés que ce pantalon boutonné au-dessus 
de la cheville, et collant comme un maillot tricoté; que ce 
frac à la coupe élégante et aux basques retombant avec 
grâce, que ce gilet de piqué anglais à boutons d'or ciselé, 
sortaient évidemment du magasin d'un des tailleurs en re- 
nom du boulevard de Gand, et avaient été confectionnés 
pour un de ces jeunes gens à la mode qu'on appelait encore 
à cette époque des dandys, et qu'on désigne aujourd'hui sous 
le nom déjà un peu usé de lions. 

Et, cependant, celui qui portait cet habit ne paraissait pas 
le moins du monde avoir la prétention de passer pour un 
élégant; il suffisait, en effet, de le regarder un instant pour 
acquérir la certitude qu'on n'avait point devant les yeux ce 
que l'on appelle un homme à la mode : il y avait dans toute 
son allure quelque chose qui révélait une^trop grande indé- 
pendance de mouvements, pour s'appliquer à l'un de ces 
mannequins esclaves des plis de leur cravate, ou de la roi- 
deur de leur col. Ensuite, comme si elles eussent répugné à 
cette entrave fashionable, ses mains, à la sortie de la soirée, 
s'étaient hâtées de se débarrasser de leurs gants; ce qui 
permettait de voir, à l'index de la droite, un de ces gros an- 
neaux dits bagues à la chevalière, et qui, d'habitude, ser^» 



LES MOHIGANS DE PARIS 9 

?aienî sie cachet, soit qu'ils portassent une devise personnelle 
ou des armes de famille. 

Au reste, les deux autres jeunes gens faisaient, avec cette 
espèce d'apparition byronieûne, un singulier contraste. Cos- 
tumés, comme nous Tavons remarqué déjà, en forts de la 
halle, ou plutôt en malins, ainsi qu'on disait alprs; vêtus de 
vestes de peluche blanche à collet cerise, de pantalons de 
satin rayés blanc et bleu; le corps seirré, l'un dans un cache- / 
mire rouge, l'autre dans un cachemire jaune; chaussés de 
bas de soie à coins d'or et de souliers à boucles de diamant; 
empanachés de la tête aux pieds de rubans de toutes cou- 
leurs; le chapeau à longs poils ceint d'une guirlande de 
camellias blancs et roses, dont le plus modeste, en ce temps 
de Tannée, ne valait pas moins d'un écu chez madame Bayon 
ou chez madame Prévost, les deux fleuristes en renom; les 
joues enluminées de la pourpre de la jeunesse, le feu dans 
les yeux, la joie sur les. lèvres, la gaieté dans le cœur, l'in- 
souciance écrite en lettres d'or sur toute leur personne, ces 
deux jeunes gens étaient bien la double incarnation de la 
gaieté française, l'image de ce joyeux passé dont leur ami, 
vêtu de noir, sombre comme l'avenir, semblait religieuse- 
ment mener les funérailles. 

Maintenant, comment se trouvaient réunis ces trois hom- 
mes, de costume et, à ce qu'il paraît, de caractères si diffé- 
rents, et pourquoi piétinaient-ils à pareille heure dans une 
des cinquante rues boueuses qui sillonnent Paris, du boule- 
vard Saint-Denis au quai de Gèvres? 

C'est bien simple : les deux forts n'avaient point trouvé de 
voiture à la porte du Colysée; le jeune homme au manteau 
brun en avait vainement cherché une dans la rue Sainte- 
Appoline. 

Les deux malins, déjà passablement échauffés par le bis- 
choff et par le punch, avaient résolu d'aller manger des 
huîtres à la halle. 

Le jeune homme au manteau brun, maintenu dans la 
plénitude de sa raison par quelques verres d'orgeat et de 
sirop de groseille, rentrait se coucher chez lui, rue de l'Uni- 
versité. 

Tous trois s'étaient rencontrés, par hasard, à l'angle de 
la rue Sainte- Appoline et de la rue Saint-Denis; les deux 
malins avaient reconnu un ami dans le jeune homme 

1. 



10 LES MOHICANS DE PASLIS 

au manteau brun, lequel, certes, ne les eût pas reeoiuiuaL 
Tous deux alors s'étaient écriés à Tunisson : 

— Tiens Mean Robert! 

— Ludovic! Pétrus! avait répondu le jeune hcMiime att 
manteau brun. 

En 1827, on s'appelait, non plus Pierre, mais Pétrus; non 
plus Louis, mais Ludovic. 

Tous trois, s'étaient serré les mains avec effusion, en se 
demandant ce qu'ils gisaient, à cette heure indue, sur le 
jmvé du roi. 

D'une part comme de l'autre , rexplicaiiott avait été 
donnée. 

Après quoi, les deux malins — qui étaient, Pétrus, un 
peintre, et Ludovic, un médecin, — avaient tant insisté, 
qu'ils avaient obtenu de Jean Robert, qui était poète, de 
venir souper avec eux chez Bordier, à la halle. 

Voilà donc ce qui avait été arrêté entre les trois jeunes 
gens, et l'on eùi pu croire, à la rapidité de leuF marche vers 
le rendez-vous, que c'était une détermination sur laquelle 
aucun des trois ne reviendrait, quand, tout à coup, arrivé â 
vingt pas de la cour Batave, Jean Robert s'arrêta. 

— Ah çà! demanda-t-il, il est bien décidé, n'est-ce pas? 
que nous allons souper... Chez qui dites-vous ? 

— Chez Bordier. 

— Soit ! chez Bordier. 

— Certainement que c'est bien décidé, répondirent d'une 
seule voix Pétrus et Ludovic ; pourquoi pas ? 

— Parce qu'il est toujours temps de re(ajler, quand on est 
en train de faire une bêtise. 

— Une bêtise ! Et en quoi ? 

— Parbleu ! en ce que, au lieu d'aller souper tranquille- 
ment chez Véry, chez Philippe ou aux Frères-Provençaux, 
vous voulez passer la nuit dans quelque ignoble bouge où 
nous boirons de l'infusion de bois de campêche, sous pté* 
texte devin de Bordeaux, et où nous mangerons du chat, ea 
place de lapin de garenne. 

— Que diable as-tu donc, ce soir, contre les chats et te 
bois de campêche, ô poète ? demanda Ludovic 

— Mon cher, dit Pécrus, Jean Robert vient d'avoir ua 
grand succès au Théâtre-Français; il gagne ciûq oeate 



X V 



I 



LES MOHIGANS DE PARIS If 

francs tous les deox jours; il a de Tor plein ses poches, et 
il est devenu aristocrate. 

— N'attBï-vo«tô pas dire que c'est par économie que vous 
allez là, vous autres ? 

—Non, dit Ludovic, c'«st pour tâler un peu de tout. 
—Pouah 1 la belle nécessité ! fit Jean Robert. 

— Je déclare, reprit Ludovic, que je ne rae sum aflublé 
de cet absurde costume, grâce auquel j'ai Fair d'un meunier 
qui vient de tirer à la conscri)>tôon, que pour souper à la 
balle ce soir ; je suis à eent pas de la hatle : j'y soupe, ou je 
ne soupe pas 1 

^ Ah 1 voilà] dit Pétrus, tu parles en carabin: ^h^pltal 
etTamphithéâtre t'ont préparé à tous les spectacles, si hi- 
deux qu'ils soient ; philosophe et matérialiste, tu es cuirassé 
edntre toutes les surprises. Moi qui, en mta qualité de peintre, 
n'ai pas toujours eu <lu vin de campédie à boire et du chat 
à manger ; moi qui ai ftéquenté les modèles des deux sexes, 
cadavres vivants, qui ont sur les morts rinfériorité de l'àme; 
Baoi qui suis entré dans la loge des lions, et qui suis descen- 
du dans la fosse des ours, quand je n'avais pas trois francs 
pour faire monter ch^ moi le père Saturnin ou mademoi- 
selie Rosine la Blonde, je ne suis pas dégoûté. Dieu merci 1 
Mais ajouta-t-il en montrant son compagnon à la haute taille, 
ce jeune homme impressionnable, ce poëte-sensitive, cet 
hériïfer de Byron, ce continuateur dç Gœ^e, le nommé Jean 
Robert enfin, quelle figure va-'t-il faire dans ce mauvais lieu? 
A-t^H, avec ses petites mains, son petit pied, son diarmani 
accent créole, la moindre idée de la façon dont on doit se con- 
duire dans le tnonde où 'nous allons le présenter? s'est-il 
jamais demandé seulement, hii qui, dans la garde nationale, 
n'a jamais pu partir du pied gauche, de quel pied on entre 
tSans un tapis^fhmc, et «es chastes oreilles, habituées au 
Jcmie malade de Millevoye, et à te Jeune captive d'André 
Chénier, sont^Ues de taille à entendre les menus propos 
qu 'échangent entre eux les^ntilshommes de nuit qui émail- 
lent «et endroit t.. .Non! En oeeas, que vient-il faire avec 
nous? Nous^ne le connaissons pas ! (^el est cet étranger qui 
vient se mêler à nos fêtes ? tade retrà, Jean Robert ! 

— Mon cher Pétrus, 'répondit te jeune homme qui venait 
d'être fobiet d'uaafe «diatribe Jà laquelle, autant qu'il était en 
IIDtie pouV0)r, 4iou8i0V0Qs conservé l'esprit qui avait coum 



diâB_ 



12 LES MOHICANS DE PARIS 

dans les ateliers du temps, — mon cher Pétrus, ta n'es 
qu'à moitié ivre, mais tu es tout à fait Gascon i 

— Ah ! bon 1 je suis de Saint-Lô!... S'il y a des Gascons à 
Saint-Lô, mettons qu'il y a des Normands à Tarbes. 

^ Eh bien, je te dis, moi, Gascon de Saint-Lô ! que tu 
fais étalage de défauts que tu n'as pas, pour déguiser les 
qualités que tu as. Tu fais le roué, parce que tu as peur de 
paraître naïf; tu fais le mauvais sujet, parce que tu rougis 
de paraître bon! Tu n'es jamais entré dans la loge des lions; 
tu n'es jamais descendu dans la fosse aux ours, et tu n'as 
jamais mis le pied dans un cabaret de la halle, pas plus que 
Ludovic, pas plus que moi, pas plus que les jeunes gens qui 
se respectent ou les ouvriers qui travaillent. 

— Amen! dit Pétrus en bâillant. 

— Bâille et moque-toi tant que tu voudras; fais flamberge 
de tes vices imaginaires, pour éblouir la galerie, parce que 
tu as entendu dire que tous les grands hommes avaient des 
vices, qu'André del Sarto était voleur, et Rembrandt crapu- 
leux; fais poser le bourgeois, comme tu dis, puisque c'est 
ton état et ta nature de faire poser ; mais, devant nous qui 
te savons bon, mais devant moi qui t'aime comme un frère 
plus jeune que moi, reste ce que tu es, Pétrus : franc et naïf, 
impressionnable et enthousiaste. Eh! moucher, s'il est per- 
mis d'être blasé, — à mon avis, ce n'est jamais permis, — 
c'est lorsqu'on a été proscrit comme Dante, méconnu comme 
Machiavel, ou trahi comme Byron. As-tu été trahi, méconnu 
eu proscrit? regardes-tu la vie du côté de ^'horizon triste et 
aride? Des millions ont-ils fondu dans les mains en y lais- 
sant, pour trace unique, la crasse de l'ingratitude, ou la cica- 
trice de la désillusion ? Non ! tu es jeune, tu vends tes ta- 
bleaux, ta maîtresse t'aime, le gouvernement t'a commandé 
une Mort de Socrate: il est convenu que Ludovic posera pour 
Phédon, et que je poserai, moi, pour Alcibiade; que diable 
veux-tu de plus ?... Souper dans un tapis-franc? Soupons, 
dion cher l Cela aura, du moins, un résultat : c'est de t'en 
dégoûter à ce point que, de ta vie, tu n'y voudras revenir l 

— As-tu finij l'homme à l'habit noir? demanda Pétrus. 

— Oui, à peu près. 

— Alors, remettons -nous en marche. 

Péttrus se remit en marche en entonnant une chansoa 
moitié bachique, moitié obscène, comme s'il eût voulu 80 



LES MOHIGANS DE PARIS IS 

prouver à lui-même que la leçon grave et affectueuse qu'il 
venait de recevoir de Jean Robert n'avait fait aucune im- 
pression sur lui. 

Au dernier couplet, on était en pleine halle; minuit et 
demi sonnait à l'église Saint-Eustache. 

— Ah'î voyons, dit Ludovic, qui, comme on Ta Vu, avait 
pris peu de part à la conversation, et qui, esprit pensif et 
observateur, se laissait facilement mener où Ton voulait le. 
conduire, certain que, partout où va Thomme, soit qu'on le 
mène en face de l'homme ou en face de la nature, il trou- 
vera matière à observation ou à rêverie; — ah l voyons, il 
s'agit, maintenant, de faire un choix... Entrons-nous che? 
Paul Niquet, chez Baratte, ou chez Bordier ? 

— Bordier m'est recommandé : entrons chez Bordier, dit 
Pétrus. 

— Entrons chez Bordier ! répéta Jean Robert. 

— A moins que tu n'aies tes habitudes ou tes affections 
dans quelque autre temple, chaste nourrisson des Muses ! 

— Oh! tu sais bien que jamais je ne suis même venu dans 
t ce quartier... Ainsi, peu importe l Nous souperons mal par- 
tout; je n'ai donc pas de préférence. 

— Nous y voici. Le cabaret te paraît-il sufQsamment borgne? 

— Oui, je le trouve même aveugle I 

— En ce cas, pénétrons. 

Et, enfonçant son chapeau de malin sur une oreille, Pé- 
trus s'élança dans le cabaret, avec le dégagé, le sans façoc 
et l'effronterie d'un vieil habitué de l'établissement. 

Ses deux amis le suivirent. 



m 



Le tapis-franc 

Le cabaret était plein, plus que plein : il regorgeait. 
Le rez-de-chaussée, — que l'on aurait peine à reconnaître 
en voyant le magasin, charmant et coquet qui le remplace 



14 LES M0H1CANS DE PÂRld 

aujourd'hui, — le rez-de-chaussée se composait d'une salle 
basse, enfumée, humide, nauséabonde, où grouillaient, en- 
tassés dans un incroyable péle-mêlé, tout un monde d'hom- 
mes et de femmes costumés des façons les plus diverses, et 
parmi lesquels dominaient, cependant, les déguisements de - 
malins et de poissardes. Quelques-unes des femmes, — et, ^ 
il faut le dire, c'él^ient les plus coquettes et les plus jolies, 
•^ quelquesmnes des femmes déguisées en poissardes, dé-» 
colletées jusqu'à là ceinture, les manches retroussées jus-^ 
qu'à l'aisselle, barbouillées de ▼ermillon, tachetées de mou» 
ches, quelques-unes de ces fentmes, par une toix plus mâle, 
par un juron plus accentué qu'il ne convenait à leur, robe 
de soie et à leur bonnet de dentelle, trahissaient un double . 
déguisement : déguisement de costume et déguisement de 
sexe; mais, par un étrange abus des fantaisies du carnaval, 
sans doute, ce n'étaient pas celles-là que fêtait le moins la 
fouie d'hommes qui composait les deux tiers, à peu près, de 
la noble assemblée. 

Tout cela, assis, debout, attablé, couché, riait. Causait^ 
chantait, sur les tons les plus incohérents, et avec une telle 
confusion, que la masse échappait à toute description, et 
que quelques «détails se détachaient seuls de finforme en- 
semble, et frappaient les yeux. 

C'était un fouillis impénétrable, où tout se mêlait, se con- 
fondait, se fwfdait : les bras musculeux des hommes sem-^ 
blaient af^rlenir aux femmes; les jambes déliées des fem- 
mes semMa«e»t appartcinrr aux hommes; une tête barbue 
paraissait sortir d'une gorge luxuriante; une poitrine velue 
avait l'air de supporter la tête mélancolique d'une jeune fille 
de quinze ans l II eût été impossible, même à Pétrus, après 
avoir reconstruit à grand'peine les torses, et rendu à chacun 
sa tête, de distinguer à qui étaient les pieds, les jambes, les 
bras, les mains, tant tous ces membres étaient confondus, 
noués, tordus, inextricablement enchevêtrés les uns dans 
les autres! 

Les groupes que l'on distiogosii à part étaient . — un 
pierrot qui faisait semblant de dormir contre la muraille, 
avec une pierrette à califourchon sur ses épaules : en sorte 
que le pierrot, la tète cachée par le pourpoint de calicot de 
la Pierrette, avait Tair d'un géant à la tête trop petite et aux 
bras »op eoort»; — m poiichineBe qui essayait de faire le 



LES MOHICÂNS DE PARIS is 

Um de la salle en portant un enfant sur chacune de ses 
bosses; — un turc qui allait sautant à cloche-pied pour 
prouver <îu*ii n'était pas ivre; — ua jeune g3rçoû déguisé 
en singe, déguisement mis à la mode par Mazurier, et qui 
bûndissait de chaise en chaise, 4e groupe en groupe, £aisant 
pousser aux prêtres de la «déesse Folie et du dieu Carnaval 
-«- la iilus triste des déesses et le plus triste des dieux t ^ 
les exclamations les plus inattendues, de kur voix la plus 



Un liourra for mkiahle aeoieiHil les Irois amis à leur entrée 
^ms la salie. 

Le pierrot dénonça son andfogénéité en rele^^rant le pour- 
pfûnt de la pierreUe, et en montrant sa seconde tête. 

Le polichinelle s'arrêta dans son mouvement de rotatioD, 
comme un astre qui accrocherait une comète. 

Le turc essaya de lever les d^x jambes à la fois ; ce gui 
amena sa chute inslantanée^ et la rupture complète d'une 
table sur laquelle il tomba. 

Enfin, le singe se trouva d'un bond sur ks épaules de Pé* 
trus, et se mit, au milieu des rires de la société^ à effeuiller 
les aristocrates camellias de son chapeau. 

— Si tu m'en erods, dit Jean Bob^ à Pétrus, nous sorti- 
rons d'ici; le cœur bm msm^ue 1 

— Sortir avant d'être entré ! répondit Pétras; y songes- 
tu? On croirait que sous avons peur, et l'on nous donne- 
rait la chasse dans les rues de Paris, conune Sa Majesté 
Charles X fait aux sangliers de la forêt de Gompiègne. 

-*• ton aviâ? dit Jean Boberi à Ludovic 

— Moo avis, répondit Ludovic» es4, puisque nous y som- 
mes, d'aâer jusqu'au bout. 

— Allons doncl 

— Attentioa 1 ûi Pé^us, on nous rcQ^ard». Toi qui es un 
homme de théâtre, tu sais que tout dé]^éBd des débuts. 

£t, allant droit à Vespèce de cratère qui s'était ouvert 
sous le turc, oii le eorps de l'infortuné s'était englouti, et 
d'où ne sortaient plus que la pointe de ses bottes et l'extré- 
mité de son aigrette : 

— Seigneur musulman, dit-il toujours coiffé de son singe, 
TOUS eomiamses le not de voire pateon Mohamnieâ ben 
AbdaUî^, neveu du grand Aboia Thald>, prince de Ui 
Hecque? 



16 LES MOHICàNS DE PARIS 

— Non, répondit une voix, des profondeurs de la table 
défoncée. 

— Puisque la montagne ne vient pas à moi^ je viens à la 
montagne! 

Alors, prenant au dépourvu le singe par la peau du cou» 
il Tenleva de ses épaules, comme il eût fait de son chapeau, 
et, saluant le turc avec le gamin, qui se débattait au bout 
de son bras tendu : 

— Mes hommages respectueux, bon musulman I dit-il. 

Et il remit sur ses épaules Tenfant, qui se hâta de se lais- 
ser glisser tout le long de son corps, ainsi qu'il eût fait le 
long d'un mât de cocagne, et qui disparut en grimaçant 
dans un coin où ne pénétrait pas la lumière des trois ou 
quatre lampes qui éclairaient le bouge. 

Cette preuve de courtoisie et de for^je combinées valut à 
Pétrus des applaudissements universels. 

Quant au turc, il ne répondit que fort machinalement à la 
politesse; seulement, il se cramponna comme un noyé à la 
main que lui tendait Pétrus, lequel, d'une secousse, le remit 
sur ses pieds, base visiblement insuffisante, pour le moment 
du moins, à un monument si profondément ébranlé. 

— Décidément, dit Pétrus, lorsqu'il eut accompli l'exploit 
que nous venons de raconter, il y a trop de monde ici... 
Montons au premier. 

— Comme tu voudras,|répondit Ludovic, quoique ce spec- 
tacle ne manque pas d'intérêt. 

Un garçon qui les suivait depuis leur entrée dans l'éta- 
blissement, pour s'assurer sans doute qu'il avait affaire à 
des consommateurs, se mêla incontinent à la conversation^ 

— Ces messieurs désirent monter au premier? dit-il. 

— En effet, nous n'en serions point fâchés, dît Pétrus. 

— Voici l'escalier, fit le garçon en leur montrant une es- 
pèce d'échelle en colimaçon. 

En le voyant, on se rappelait, malgré soi, l'ascension de 
Mathurin Régnier dans le Mauvais Giste : 

La montée était torte et de fâcheux accès. 

Cependant, les trois amis s'y engagèrent au milieu des 
huées et des rires des masques, qui riaient et qui huaient 
sans savoir même pourquoi, mais pour faire le bruit avec 



LES HOHIGANS DE PARIS 17 

lequel s'enivrent les gens qui ne sont que gris, et se soûlent 
les gens qui ne sont qu'ivres. 

Au premier étage, comme au rez-de-chaussée, la salle 
était pleine; c'était le même entassement de gens dans une 
même pièce enfumée, aux murailles curieuses, regardant à 
travers les déchirures d'un papier gris sale à rosaces, aux 
rideaux rouges avec des grecques jaunes et vertes, au pla* 
fond noir. 

Vu du seuil de la porte, ce monde, qui paraissait d'un de- 
gré au-dessous de celui qu'on venait de quitter; ce monde, 
éclairé, sinon obscurci, par les lueurs roussàtres et blafardes 
de trois ou quatre quinquets, était limage vivante, la maté- 
rialisation tangible des idées confuses, bariolées, disparates, 
qui se heurtent dans le cerveau d'un homme ivre. 

^Oh! oht dit Jean Robert, qui était monté le premier, 
et qui avait poussé la porte, il parait que l'enfer de Bordier 
est tout le contraire de l'enfer de Dante : plus on monte, 
plus on descend. 

— Eh bien, qu'en dis-tu? demanda Pétrus. 

—Je dis que ce n'était qu'horrible, mais que cela devient 
curieux. 

— Montons toujours, alors! reprit Pétrus. 

— Montons! approuva Ludovic. 

Et les trois jeunes gens reprireïit leur ascension par l'es- 
calier, de plus en plus dégradé et de plus en plus étroit. 

Au second étage, même afïluence, même spectacle dans un 
décor à peu près pareil, si ce n'est que, là, le plafond était 
plus bas, l'atmosphère plus épaisse, et l'air respirable plus 
ehargé, par conséquent, de plus de vapeurs malfaisantes. 

— Eh bien ? fit Ludovic. 

— Qu'en dis-tu, Jean Robert? demanda Pétrus. 
—Montons toujours! dit le poëte. 

Au troisième étage, c'était pis encore. 

Il y avait, sur les tables et sous les tables, sur les bancs et 
sous les bancs, une cinquantaine de créatures humaines, — 
si l'homme descendu au-dessous du niveau de la brute mé- 
rite de conserver ce nom. 

Ces cinquante créatures, hommes, femmes, enfants, 
étaient étendus, couchés, endormis à côté d'assiettes brisées 
et de bouteilles en éclats, tachés par les sauces, rougis par 
les vins. 



»8 LES MOHIGANS DE PARIS 

Un seul qninqnet éclairmt téoébEeusemegtit la salle. 

On eût dit la lampe d'un séputere, si de rauques ronfle* 
ments partis de quelques poitrines n'eussent hautement 
révélé Texistenoe matéhdle de ces ivr ognes^ morts intel* 
lectuellement. 

Le cœur manquait à Jean Robert; mais Jean Robert était 
maî^e de lui : son e«mc eût pu scffinpre, sa volonté n'eût 
pas plié. 

P^Tus et Ludovic se regardaient^ tout prête» If'un malgré 
son enthousiasme, l'autre malgré sa fooideui^^ à retourner 
en arrière. 

Mais lean Robert, voyant que Fescalier^ en se eoliant à la 
muraille, montait à Tétage supérieur à la façon d'uae écheUie 
de meunier, Jean Rc^ert s'^igagea dans î'esealier, en di- 
sant, phis è son aise en apparence, à mesure qu'il hélait 
moins en réalité : 

—Allons, mesBmnn, vous Ta^œz «auiu; pâus haut! pliia 
haut t 
. On entr'ouvnt ht porte dui quatrièffle étage. 

Là, Ib décoration restai<;la même, mais la scène (Rangeait. 

Cinq hommes seulement étaient attablés autour d'une 
table sur laquelle on distinguait des débris de eharculerle, 
au milieu de huit ou dix bouteiles a'élevant comme des 
quilles, mais moins symétriquement rangées.. 

Ces hommes étaient en habit de ville. 

Quand nous disons qu'Ms étaient m hahU de vilk^ nous 
voulons dire simplement qu'ils n'étaient pas costumés, et ne 
portaient que des blouses^ des sarraux <m des vestes. 

Les trois amis entrèrent; —le garçon, qui les avait suivis 
d'étage en étage, entra derrière eux. 

Les nouveaux venus s'arrêtèrent sur le seuil de h porte, 
jetèrent un regard autour de la salle, et Jean Robert fit un 
signe qui voulait dire : • Voiià qui nous convient. ». 

La pantomine était si expressive, que Pétrus répondit ; 

— Parbleu ^ nous serons ici ^mme des princes t 

— En effet, dit Ludovic, il ne nous moquera plus que 
de l'air respirable. 

— Bon I dit Pétrus, on en fera en ouvrant la fenêtre. 

— Où ces messieurs veulent^ils ^'on leur dresse la table t 
demanda le garçon. 
— Là t dit Jean Robert en désignant du doigt le côté de la 



LIS MOHtCÀNS DE PARIS t^ 

salle opposé à eelui où se trouvaioit les cinq pr^nters oc* 
cupants. 

La salle étale si basse de plafond, qu'il fallait forcément 
6ter son chapeau en aitrant; et méiBe, en ôtani son cha* 
peau, Jean Robert, le plus grand des trois jeunes gens» tou- 
chait le plafond de sa tête. 

— Que désirent ces messieurs? demanda le garçon. 

Six douzaines d'huîtres, six côte^ttes de mouton, et une 
o^œlette, répondit Pétrua. 
—• Combien de bouteilles? 

— Trois chablis première, avec dû Fean de Seltz, s'it y en 
a dans rétablissement. 

A cette demande, qui sentait son arislocratie d'une lieue,^ 
un des cinq convivies primiMIs se tourna i^ars les nouveaux 
venus. 

— -Ohl oh ! dit-il, du chablis première et de l'eau de Seltz! 
nous avons affaire à des museadins, à ce qu'il paraît! 

-^ A des fils de famille l répondit un second. 

— Ou à des citoyens de la haute pègre 1 reprit le troisième. 

Et les cinq buveurs se mirent à rire. Gomme les romans 
modernes et les Mémoires de Vidocq n'avaient pas encore 
familiarisé les gens de bonne société avec les termes d'argot, 
nos treis coureurs d'aventure ne comprirent pas qu'on ve- 
nait tout simplement de les traôter de voleurs , aussi ne ft- 
rent-ils qu'une médiocre attention aux rires qui suivirent 
cette tnsulle. 

Jean Robert avait déjà déposé son manteau sur une chafôe, 
et sa petite canne dans l'angle de la fenêtre. 

Le garçon, de son côté, s'apprêtait à aller commander le 
menu du souper, quand celui des hommes qui avait parlé 
le premier, et traité les jeunes gens de muscadins, arrêta 
le garçon p»r le pan de son tablier. 

— Ml bien? lui demandaMi-â. 
•—Eh bien, quoi? reperdit le garçon. 

— Est-ce qu'on ne t'a pas déjà demandé des cartes ? 

— Si fait. 

— Alors, pourquoi n'en as-tu pas apporté ? 

— Parce que vous savez bien qu'en n'en donne pas à ces. 
heures-ci. 

—La raison? -^ 

— Demandez-la à M. Delavau^ 



20 LES MOHICANS DE PARIS 

— Qu'est-ce que c'est que M. Delavau? 

— C'est le préfet de police. 

— Qu'est-ce que ça me fait, le préfet de police? 

— Ça peut ne Heu vous faire, à vous; mais ça nous ferait 
quelque chose, à nous. 

— Ça vous ferait quoi ? 

— Ça nous ferait fermer l'établissement; ce qui nous don- 
nerait le chagrin de ne plus vous recevoir. 

-- Mais, alors, si Ton ne joue pas, que veux-tu que nous 
fassions ici ? 

— On ae vous force pas d'y rester. 

— Ah çà ! mais tu me fais l'effet d'un drôle pas trop poli, 
sais-tu bien? et l'on préviendra le bourgeois. 

— Oh ! prévenez le pape, si vous voulez ! 

— Et tu crois que nous allons nous contenter de cela? 

— Il le faudra bien. 

— Et si nous ne sommes pas contents? 

— Eh bien, dit le garçon avec ce rire narquois qui accom- 
pagne, d'habitude, les plaisanteries des gens du peuple, si 
vous n'êtes pas contents, savez-vous ce que vous ferez? 

— Non. 

— Vous prendrez des cartes. 

— Mille tonnerres! je crois que tu te moques de moi? vo- 
ciféra le buveur en se levant et en frappant sur la table un 
coup de poing qui fit sauter à six pouces de hauteur les bou- 
teilles, les verres et les assiettes. Des cartes 1 c'est justement 
ce que nous demandons. 

Mais le garçon était déjà à moitié de l'escalier, et le bu- 
veur fut obligé de se rasseoir, n'attendant, selon toute pro- 
babilité, qu'une occasion de faire éclater sa mauvaise hu- 
meur. 

— Ah! murmurait-il, il paraît que le drôle a oublié que 
je me nomme Jean Taureau, et que je tue un bœuf d'un 
coup de poing; Il faudra que je le lui rappelle. 

Et, prenant sur la table une bouteille à moitié vide, il en 
porta le goulot à sa bouche, et la vida d'un trait. 

-7- Jean Taureau a de la peine, murmura un des cinq 
convives à l'oreille de son voisin, et, je le connais, il faudra 
que cela retombe sur quelqu'un î 

— En ce cas, répondit celui à qui cette confidence était 
faite, gare aux muscadins t 



LES MOHICANS DE PARIS SI 



IV 



Jean Taareao 



Nous avons dit que celui des cinq buveurs qui avait de* 
mandé des cartes, et qui s'était baptisé lui-même du nom de 
Jean Taureau, — lequel nom semblait, du reste, merveil- 
leusement approprié à son encolure, — n'attendait qu'une 
occasion favorable pour faire éclater sa mauvaise humeur. 

L'occasion ne taitla point à se présenter. 

Nous espérons que le lecteur nous suit avec assez d'at- 
tention pour n'avoir pas oublié l'observation que Ludovic 
avait faite à l'endroit de l'atmosphère de la salle. 

En effet la vapeur des mets, l'odeur du vin, la fumée du 
tabac, les émanations des convives, avaient rendu Fair de 
cette espèce de grenier Impossible à respirer par des poi- 
trines habituées à un aii* pur. Selon toute probabilité, on 
n'avait pas ouvert la fenêtre depuis le dernier rayon de so- 
leil du dernier automne ; il en résulta qu'un même instinct de 
conservation poussa les trois amis vers la seule fenêtre qui 
donnât de la lumière à ce bouge, et, dans les cas extrêmes 
comme celui où l'on se trouvait, de l'air. 

Pétrus y arriva le premier; il en souleva la partie infé- 
rieure, et accrocha l'anneau au clou destiné à la soutenir. 

La fenêtre était ce qu'on appelle un fenêtre à guillotine. 

Jean Taureau avait trouvé l'occasion qu'il cherchait. 

U se leva de son escabeau, et, appuyant ses deux poings 
8ur la table : 

— Ces messieurs ouvrent la fenêtre, à ce qu'il paraît? 
dit-il en s'adressant collectivement aux trois jeunes gens, 
mais plus particulièrement à Pétrus. 

— Comme vous voyez, mon ami, répondit celui-ci. 



22 ' LES BlOflMiAN& DE PARI î 

— Je ne suis pas votre ami, dit Jean Taureau ; fermez la 
fenêtre 1 

— Monsieur Jean Taureau, reprit Pétrus avec une poli- 
tesse ironique, voici mon ami Ludovic, qui est un physicien 
distingué, et qui va vous expliquer, en deux secondes, de 
quels éléments Tair doit se composer pour être respirable. 

— Que chante-t-il donc, celui-là, avec sos éléments? 

— Il dit, monsieur Jean Taureau, répondit Ludovic d'un 
ton de politesse qui ne le cédait en rien à celui de Pétrus, 
pas même dans la nuance de raillerie que celui-ci avait 
adoptée, — il dit qu^ Tatmosphère, pour ne pas être nuisi- 
ble aux poumons d'un honnête homme, doit se composer de 
soixante-quinze à soixante-seize parties d'azote, de vingt-deux 
è vingt-trois parties d'oxygène, et de deux parties d'eau, — 
un peu plus, un peu moins. 

— Dis donc, Jean Taurean, interrompit à son tour un des 
quatre hommes en blouse, je crois qu'il te parle latin ? 

— Bon ! alors, moi, je vais lui parler français. 

— Et s'il ne comprend pas?.. • 

— On bûchera, alors I 

Et Jean Taureau montra deux poings qui égalaient en 
grosseur la tête d'un enfant. 

Puis, d'une voix qui, s'il eût eu affaire à des hommes de 
sa classe, n'eût point admis d'opposition : 

— Allons, dit'il, fermons cette fenêtre, et plus vite que 
cela ! 

— C'est peut-être votre avis, maître Jean Tatireau, dit 
tranquillement Pétrus en se croisant les bras devant la fe- 
nêtre ouverte ; mais ce n'est pas le mien. 

— Comment, ce n'est pas le tien? tu as donc un avis, 
toi? 

— Pourquoi donc un homme n'aurait-il pas son avis, quand 
une brute en prétend avoir un? 

— Dis donc, Croc-en-Jambe, fit Jean Taureau en fronçant 
le sourcil, et en s'adressant à l'un de ses convives qu'il eût 
été facile de reconnaître pour un chifibnnier, quand même il 
n*eût pas été dénoncé par le nom significatif que lui donnait 
son interlocuteur, — je crois que ce muscadin de malheur 
m'appelle brute? 

— Ça me semble aussi, répondit Croc-en-Jambe. 

— Eh bien, qu'est-ce qu'il y a à faire? 



LES MOHICAliS 1>E PARIS n 

— n y a à lui faire fermer la fenêtre d^abord^ puisque c'est 
t&ù idée, et à Fassommer ensuite. 

— Bob t voilà qui eat parler! 

Puis, coiame s'il adressait à des révolté$ uœ troisième 
sommation : 

— Mens, tonnerre I fermez la fenêtre t 

— Oh I répondit tranquillement Pétrus, il n'y a ni ton* 
nerre dî éclairs, la fenêtre restera ouverte. 

Jean Taureau emplit si brusquement sa poitrine de cet 
air qui semblait aux jeunes gens impossible à respirer, que 
cette aspiration ressembla au mugissement de l'animal dont 
il avait pris le nom. 

Robert sentit la querelle, et voulut l'empêcher, quoiqu'il 
comprit bien que c'était impossible. — Au reste, si quel* 
qu'un pouvait arriver à ce résultat, c'était assurément lui, 
c'est-à-dire le seul qui fût de sang-froid. 

Il alla d'un air calme au-devant de Jean Taureau^ et, es- 
sayant de composer : 

— Monsi^r, dit-il, nous vencms du dehors, et, ea entrait 
dans cette salle, nous avons été suffoqués^ 

— Je crois bien, dit Ludovic, on n'y respire quede l'acide 
carbonique! 

— Permettez-nous donc d'ouvrir la fenêtre un seul in- 
stant, pour renouveler l'air; nous la fermerons ensuite. 

-* Vous l'avez ouverte sai» ma permission, dit Jean Tau- 
reau. 

— Eh bien, après ? fit Pétrus, 

— Il fallait la demanda, et peut^tre vous l'aurait-on ac- 
cordée, la permission. 

— Allons, assez 1 dit Pétrus ; je l'ai ouverte parce que cela 
m'a pic, et elle restera ouverte tant que cela me plaira. 

— Tais-toi, Pétrtfô! interrompit Jean Robert. 

— Non, je ne me tairai pas... Crois-tu donc que j'aie l'ha- 
bitude de me laisser mener par des drôles de cette es- 
pèce? 

Au mot de drôles, les quatre camarades de Jean Taureau 
se levèrent dg^table à leur tour, et s'approchèrent dans Tin- 
^traitbn évidente de seconder les mauvaises intentions du 
provocateur. 

A en juger par la dureté de leurs traits, et par la férocité 
OU, tout au moins, la sauvagerie farouche dont leurphysio- 



2i LES MOHIGANS DE PARIS 

nomie était empreinte, c'étaient là quatre rudes gaillards 
qui, renforcés du cinquième personnage dont nous connais- 
sons déjà les allures, ne cherchaient, comme lui, qu'une oc- 
casion propice de rompre, par une belle et bonne querelle, 
k monotonie de leur nuit de carnaval. 

Au reste, il était facile d'assigner une profession à chacun 
de ces hommes. 

Celui que Jean Taureau avait appelé Groc-en-Jambe était 
évidemment, non pas un chiffonnier proprement dit, comme 
aurait pu le faire croire la lanterne posée sur la table, et 
l'instrument qui lui avait valu le nom caractéristique de 
Groc-en-Jambe; mais un individu appartenant à une variété 
de l'espèce, et qu'on appelait rat;ageurs, du nom de leur in- 
dustrie, qui consistait, non à fouiller dans les tas d'ordures, 
mais à ravager, avec la pointe de leur croc, l'entre^deuxdes 
pavés du ruisseau. 

Pour cette classe d'industriels, supprimée, depuis huit ou 
dix ans, par ordonnance de police^ et surtout par la substi- 
tution des trottoirs aux chaussées, le ruisseau se transfor- 
mait parfois en Pactole, et plus d'un y trouva des bagues, 
des bijoux, des pierres précieuses, soit perdus, soit jetés par 
les fenêtres en secouant une natte ou un tapis, comme, 
dans mes Mémoires, j'ai raconté que, vers Tépoque où se 
passent les événements qui font le sujet de ce livre, avaient 
été jetées les boucles d'oreilles de Georges, lesquelles avaient 
échappé heureusement à MM. les ravageurs. 

Le second buveur, que Jean Taureau n'avait pas nommé, 
et que nous, qui sommes appelé à réparer cet oubli, dési- 
gnerons par son nom de guerre, s'appelait Sac-à-Plâtre, 
sobriquet qui eût sufR à révéler son état, quand même les 
taches de ehaux et la poussière blanchâtre dont étaient cou- 
vertes sa figure et ses mains m l'eussent pas présenté comme 
un maçon à ses amis et à ses ennemis. 

Parmi les premiers, et de ses meilleurs, était Jean Tau- 
reau : la manière dont ils avaient fait connaissance ne man- 
que pas de caractère, et peindra la force herculéenne de 
rhomme que nous venons de mettre en scène, et qui est 
destiné à jouer, dans cette histoire, non pas un des premiers 
rôles, mais un rôle — la suite nous le prouvera — qui n'est 
n'est pas tout à fait sans importanice. 

Une maison de la Cité brûlait; l'escalier, atteint par les 



L£S MOHICANS DE PARIS 25 

flammes, était tombé ; un homme, une femme et un enfanj 
criaient : c Au secours t i d'une fenêtre du second étage. 

L'homme, qui était maçon, ne demandait qu'une échelle, 
ou même qu'une corde; avec cette échelle où cette corde, 
il sauvait sa femme et son enfant. 

Mais les assistants perdaient la tête; on apportait des 
échelles de moitié trop courtes, des cordes qui ne pouvaient 
supporter le poids de trois personnes. 

Le feu gagnait ; la fumée sortait à bouffées par les fenê- 
tres, précédant la flamme, dont on voyait déjà les lueurs. 

Jean Taureau passait. 

Il s'arrêta. z 

— Eh bien, s'écria-t-il, n'avez-vous donc ici ni cordes ni 
éi'helles? Vous voyez bien que ces gens-là vont brûler I 

Et, en effet, le danger était imminent. 
Jean Taureau regarda autour de lui, et, voyant qu'aucun 
des objets demandés n'arrivait : 

— Allons, dit-il en tendant les bras, jette l'enfant, Sac-a- 
Plâtre ! 

Le maçon, interpellé de ce nom, n'eut garde de se fâcher; 
il prit l'enfant, l'embrassa sur les deux joues, et le jeta à 
Jean Taureau. 

Il y eut un cri d'effroi parmi les assistants. 

Jean Taureau reçut l'enfant dans ses bras, et le passa im- 
médiatement à ceux qui étaient derrière lui. 

— Maintenant, dit-il, jette la femme t 

Le maçon prit la femme dans ses bras, et, malgré les cris 
de celle-ci, il lui fit prendre le même chemin que venait de 
prendre l'enfant. 

— Jean Taureau reçut la femme dans ses bras; seule- 
ment, il fit un pas en arrière^ 

—.Ça y est ! dit-il en posant sur ses pieds la femme à 
moitié évanouie, tandis que les spectateurs éclataient en 
bravos et en acclamations. 

— Maintenant, cria-t-il à l'homme en s'arc-boutantsurses 
jambes de toute la puissance de ses robustes reins, — main- 
tenant, à ton tour! 

Des deux mille personnes qui assistaient à ce spectacle, il 
n'y en eut pas une dont on entendît le souffle pendant les 
cinq secondes qui suivirent. 

Le maçon monta sur le rebord de la fenêtre, fit le signe de 

2 



1M LES MOHICANS Dfi! PARIS 

4a croix; puis, feraaaat Um yeai. Il sauta en murmurant: 

— A la grâce de Dieu ! 

Cette fois, le choc fut terrible : Jean Taureau plia sur ses 
farrets, fit trois pas en arrière, mais ne fut pas renversé. 

Il y eut alors un cri immense dans la hernie. 

Tout le monde se précipita rers l'homme qui venait d'ac- 
eomplir cet effroyable tour de kfree; mais, avant qu'on fikt 
arrivé à lui, Jean Taureau avait desserré les bras, et était 
teiobé à la renverse, évanoui et vomissant le sang. 

Ni l'enfant, ni la femme, ni l'homme, n'avai^t une seule 
égratignure. 

Jean Taureau avait une veine du poumon rompue. 

On le trffiisporta à l'H6t^*Di^, d'où il sortit le surlende- 
main. 

Le troisième compagmm, qui avait la figure aussi noire 
qae Sac-à-Plâtre l'avait blandbe, et qui appartenait visible- 
ment à l'estimable classe des charbonniers, s'appelait Tou»> 
saint. Jean Taureau, qui, dans ses relations avec les archi- 
tectes, avait, par ceux-ci, entendu parler d'un nègre de 
génie, lequel avait failli faire une révolution à Saint-Domin- 
gue; Jean Taureau, qui ne manquait pas d'un certain esprit 
naturel, l'avait surnommé Toussaint Louverture. 

Le quatrième était un homme d'une cinquantaine d'années 
à peu près, à l'œil vif, aux gestes rapides, dont toute la per- 
sonne exhalait une forte odeur de valériane; il était vêtu 
û'une veste de velours, d'un pantalon de velours, d'un gilet 
et d'une casquette de peau de chat; il répondait, dans l'inti- 
mité, au nom de père la Gibelotte. 

C'était lui qui entretenait tous les cabarets de la halle de 
ces lapins de gouttière que Jean Robert craignait si fort 
qu'on ne hii servît au lieu et place de lapins de garenne, et 
l'odeur de valériane qu'il exhalait était celle à l'aide de la- 
quelle il attirait les malheureux animaux, dont il vendait la 
chair dix sous aux gargotiers, et la peau quinze sous aux 
tanneurs. 

L'industrie était productive, mais dangereuse, et nous nous 
rappelons avoir lu, vers 1834 ou 1835, le compte rendu d'un 
procès où un confrère du père la Gibelotte fut condamné à 
un an de prison et cinq cents francs d'amende, malgré le 
plaidoyer éloquent dans lequel il avait, en traitant la question 
rgastronomique à la manlère4e Carême et de BriUat-Savarin, 



JlESlllOttIGANSlD£ PARIS tt 

essayé de démontrer aux juges rincontestable supériorité de 
la chair du chat sur celle du lapin. 

Le cinquième acolyte, — que nous Beporlons à la fin en 
vertu de cet axiome évangéllque : Les premiers seront les der^ 
nîers, — le cinquième était Jean Taureau lui-même, lequel, 
d'après ce que nous venons de raconter de sa force muscu- 
laire, pourrait se passer d'une plus ample description, si 
nous ne tenions pas à préparer, par un portrait physique 
aussi exact que possible, le développement moral d'un des 
caractères les plus singuliers que nous ayons connus. 

Jean Taureau était un homme de cinq pieds six pouces, à 
çeu près, droit et solide comme les poutres de chêne qu'il 
equarris6ait, étant charpentier de soa état; esfèee d'Hercule 
Farnèse taillé dans ua bloc de granit, bloc Im^me, et qui, 
à la première vue, au lieu d'avoir besoin des quatre alliés 
qui s'avançaient à son secours, semblait bàtl da manière à 
écraser Tun après l'autre se$ trois enneaiiâ ri^ qpA'en les 
touchant du doigt. 

Maintenant, si nous passons de la description du edrps à 
celle de la physionomie et des vêtements, aous dirons que le 
i^sage du garçon charpentier, encadré de favoris noirs et 
é^s qui lui faisaieat un eoUier seus le mentoD, était celui 
d'un homme de trente è quarante ans; des dieveux couirts 
et crépus, dont les anciens avaient fait, chez le fils de Jtipii^ 
et de Séméié, le syn^le de la force ; un cou dont la grosseur 
justifiait le nom ambitieux que notre homme s'était éoimé 
lui-même ou avait accoté de ses camarades, complétaient 
rensemi)le de ce type de la forée inintelligente et brutale. 

ijoutoos un détail oublié : Jean l^reau était vêtu d'une- 
veste, d'un pantalon, d'un gilet et d'une casquette de velours 
v^dâtre à côtes* 

De la poche de sa ^^te, sortait le sommet d'une équerre 
en bois, et, du gousset de son pantalon, la tête d'un long 
compas de fer placé à dievai sur ia couture, de façon qu'une 
des brancbes se jperdait dans la pocbe, et que l'autre pendait 
en dehors. 

Tels étaient les cinq anta^nistes auxquels allaient avoir 
affaire,— à moins qu'ils ne reculassent, et peut-être n'était-ce 
pas même un moyen infaillible d'éviter la querelle, — aux- 
qu^, disons-nous, allaient avoir alifaire Ludovic le mé-^ 
decin> Pétrus le peintre et Jean Bobert le poëte. 



7^ LES MOHIGANS D£ PARIS 



/ 



La bataille. 



Nous avons dit, au commencement du précédent chapitre, 
dans quelle position stratégique se trouvaient, relativement 
à leurs ennemis, les trois héros de notre histoire que nous 
avons conduits de la rue Sainte-Appoline à l'entrée des, 
halles, et que nous avons suivis, à travers leur imprudente 
odyssée, jusqu'au quatrième étage du tapis-franc. 

Pétrus, appuyé contre la fenêtre ouverte, se tenait debout, 
les bras croisés, et regardant les cinq hommes du peuple 
d'un air de défi. 

Ludovic examinait Jean Taureau avec une curiosité qui 
diminuait pour lui la gravité de la situation, et, homme de 
science, il se disait qu'il donnerait bien cent francs pour 
avoir à disséquer un sujet comme celui-là. 

Peut-être, en y réfléchissant, en eût-il donné deux cents 
pour que ce sujet fût Jean Taureau lui-même; car il eût eu 
visiblement tout à gagner à avoir un pareil athlète mort et 
étendu sur une table, plutôt ^ue de l'avoir devant lui, plein 
de vie, debout et menaçant. 

Jean Robert, comme nous l'avons dit, s'était avancé moitié 
pour essayer d'arranger l'affaire, moitié, le cas échéant, 
pour recevoir ou donner les premier^ coups. 

Au reste, Jean Robert, qui, si jeune qu'il fût, avait lu 
beaucoup de livres, et particulièrement la théorie du maré- 
chal de Saxe sur les influences morales, — Jean Robert n'i- 
gnorait pas, en toute circonstance où l'emploi de la force 
doit être appliqué, le grand avantage qu'il y a de frapper le 
premier coup. 

Une savante pratique de la boxe et de la savate combinée 
par un professeur alors inconnu, mais dont le nom devait 



LES MOHIGANS DE PARIS 29 

aequérir plus tard une grande célébrité, rassurait, en outre, 
Jean Robert, ddué personnellement d'une force physique qui 
eût pu rendre la lutte douteuse, s'il eût été placé en face d'un 
homme moins redoutable que Jean Taureau. 

comme nous l'avons dit, il était donc résolu à employer 
les moyens de conciliation, jusqu'au moment où il y aurait 
lâcheté à ne point accepter le combat. 

Aussi fut-il le premier qui reprît la parole, paralysée aux 
lèvres de tous pendant le mouvement agressif opéré par les 
quatre hommes qui venaient en aide à Jean Taureau. 

— Voyons, dit-il, avant de nous battre expliquons-nous... 
Que désirent ces messieurs? 

— Est-ce pour nous insulter que vous nous appelez ces 
messieurs? dit le ravageur. Nous ne sommes pas des mes- 
sieurs, entendez- vous ! 

— Vous avez bien raison, s'écria Pétrus, vous n'êtes pas 
des messieurs ; vous êtes des maroufles ! 

— On nous a appelés maroufles! hurla le tueur de chats. 

— Ah! nous allons vous en donner, des maroufles! cria 
le maçon. 

— Mais laissez-moi donc passer! dit le charbonnier. 

— Taisez-vous, tous tant que vous êtes, et tenez- vous tran- 
quilles : ça me regarde. 

— Pourquoi ça te regarde-t-il plus que nous ? 

— D'abord, parce qu'on ne se met pas cinq contre trois, 
surtout quand il suffit d'un seul. —A ta place. Gibelotte! à 
ta place, ravageur! 

Les deux hommes interpellés obéirent, et le tueur de chats 
et Groc-en-Jambe allèrent se rasseoir en grommelant. 

— G'est bien ! dit Jean Taureau. Et, maintenant, mes petits 
amours, nous allons reprendre la chanson sur le même air, 
et au premier couplet. — ' Voulez-vous fermer la fenêtre, s'il 
vous plaît? 

— Non, répondirent ensemble les trois jeunes gens, qui 
n'avaient pas pu, vu l'intonation de la voix, prendre au sé- 
rieux la formule polie qui accompagnait l'invitation. 

— Mais, dit Jean Taureau en levant ses deux bras au- 
dessus de sa tête, et tant que le plafond leur permettait d^ 
é'étendre, vous voulez donc vous faire pulvériser ? ' 

— Essayez, dit froidement Jean Robert en s'avançant d'un 
pas de plus vers le charpentier. 

3. 



'V 



SO LES MOHICANS DE PARIS 

Pétni» ne fit qu'un bond, et, de ce iwnd, vint se placer ^' 
face de i'beroulë, comm pour faire à Robert un bouclier do 
son corps. 

— Tiens les deux autres en Feapect avec Ludovic, dit Jean 
Itobert en écartant Pétrus d'un revers de main ; je me ckarge 
de oelui-ci. 

Et, du bout du doigt, â toucha la poitrine du charpentier. 

— le crois que c'est de moi que vous parlez, moa prince? 
dit en gouaîliant le ci^ossa» 

— De toi^méBie. 

— Et qu'esfc-ee qui me yant l'honneur d'être eboîsi par 
vous? 

— Je pourra» bien te répoMlre que c'est parce au'élant 
le plus insolent, c'est toi qui mérites la plus rude leçon; mai» 
ce n'est pas là la raison. 

-* l'attends la raison, 

— Eh bien, c'est que, comme naus i^rtons tous les deux, 
le même prénom, nous sommes uAturailament appareillés : 
tu t'appelles Jean Taureau, et je m'appeUe Jean Robert 

— Je m'appelle Jean Taureau, c^est vrai, dit le charpen- 
tier, mais, toi, tu mens, quand tu dis^que tu t'appelles Jean 
Robert; tu t'appelles JeanF I 

Le jeune homme en habit noir ne le laissa point achever;, 
de ses deux points ramenés en croix sur sa poitrine, l'un se 
détâcha comme un i^essort d'hier, et alla frapper le colosse 
à la tempe. 

Jean Taureau, qui n'avait pas bougé en recevant dans ses 
bras une femme km)ée du second étage, Jean Taureau fit 
trois ou quatre pas en arrière, et s'en sdla tomber à la ren- 
verse sur une table dont les deux pieds se brisèrent sous son 
poids. 

Une évolution à pm près pareiSe s'accomplissait, dans le 
moment, entre les quatre autres combattants. Pétrus, maître 
en bâton et en savate, à délautde hè^'m^ passait la jambe 
au maçon, ^ l'envoyait rouler auprès de Jean Taureau, — 
tandis que Ludovic, en sa qualité d'anatomiste, lançait au 
charbonnier, dans la région du foie, entre la septième côte 
et le col du fémur, un coup de poing dont l'effet fut tel^ qu'on 
put voir pâlir son visage sous la couche de charbon aui 1^ 
couvrait. 

Jean Taureau et le maçon se relevèrent. 



LES IfOHICANS DE PARIS 3t 

Toussaîal, <pxi était resté debout, alla s'asseoir sans ha-^ 
Idne, et les deux maias appuyées au flanc, sur un tabouret 
adossé contre le mm. 

Mais, eomme on le eomptend bien, cela n'était qu'une 
{»^emière attaque, une espèce d'escarmouche précédant le 
combat; ei les trois jeunes gens n'en doutaient pas, car cha<- 
cun d'eux se tint prêt à un nouvel assaut. 

Au reste, la surprise avait été aussi grande pour les spec- 
tateurs que pour les acteurs. 

A la vue de leurs deux camarades, Jean Taureau et Sac- 
à-PMtre, qui tombaient à la renverse; à la vue de Toussaint 
Louverture, qui allait s'asseoir en homme qui en tient, ils se 
levèrent toi»5 lés deux, et, sans s'inquiéter de la défense de 
Jean Taureau, ils vinrent, l'un son croc, l'autre une bou- 
teille h la main, pour prendre leur part de la fête. 

Le maçon n'avait été victime que d'une surprise, et s'é- 
tait relevé avec plus^de honte que de douleur. 

Quant au charpentier, il lui avait semblé que Textrémité 
d'une solive laiicée par quelque catapulte était venue le frap- 
per à la tête. 

L'ébranlement de son cerveau se communiqua en un in- 
stant à tout son corps; il demeura pendant deux ou trois 
secondes abasourdi, avec un nuage de sang sur les yeux, 
un bruissement aux oreilles. 

Au reste, le nuage de sang n'est point une figure : le coup 
de poing de Jean Robert avait, en glissant sur la tempe, sil- 
lonné le front, et la chevalière que le jeune homme portait 
à l'index avait ouvert, un peu au-dessus du sourcil du char- 
pentier, un sillon sanglant. 

— Ahl mille tonnerres! s'écJ'ia-l>-il en revenant sur son 
antagoniste d'un pas encore mal assuré, ce que c'est que 
d'être pris au dépourvu : un enfant vous battrait! 

— Eh bien, cette fois-ci, prends ton temps, Jean Taureau, 
et tiens-toi bien! car mon intention est de t'envoyer casser 
les deux autres pieds de la table. 

Jean Taureau s'avança le poing levé, se livrant de nou- 
veau à son adversaire, comme fait presque toujours, à l'a- 
dresse, la force inexpérimentée et confiante; toute la théo- 
rie de la boxe repose /à-dessus : il faut moins de temps au 
poing pour parcourir une ligne droite que pour décrire une 
parbleu 



/ 1 



32 LES MOHICANS DE PARIS 

Cependant, cette fois, ce n'était point Tattaqfue, c'était 
seulement la défense que Jean Robert avait confiée à ses 
mains : son bras droit ne lui servit plus qu'à amortir le coup 
terrible dont le menaçait Jean Taureau, et, au moment où le 
poing du charpentier s'abattait sur lui, Jean Robert faisait 
lestement un tour sur lui-même, et, grâce à sa grande taille, 
détachait au beau milieu de la poitrine de son adversaire 
un de ces terribles coups de pied en arrière dont Lecour 
seul, à celte époque, avait encore le privilège et le se- 
cret. 

Jean Robert n'avait point menti dans la prédiction qu'il 
avait faite au charpentier : celui-ci reprit à reculons le che- 
min qu'il avait déjà fait, et alla, sioon tomber, du moins se 
coucher de nouveau sur la table. 

Du reste, il ne cria ni même ne parla : le coup qu'il ve- 
nait de recevoir avait complètement éteint sa voix. 

Quant aux trois autres, voici ce qui était arrivé. 

Pétrus, avec son agilité habituelle, avait fait face à deux 
adversaires : au ravageur, qui s'avançait sur lui son croc à 
la main, il avait envoyé un tabouret au visage, et, tandis que 
l'homme et le meuble se débarbouillaient ensemble, d'un 
coup de tête dans le ventre, il avait, en véritable Breton 
quil était, jeté sur son derrière le maçon. 

Ludovic n'avait donc eu affaire qu'au tueur de chats, ad- 
versaire peu redoutable, que, dans son ignorance de l'art 
où ses deux compagnons étaient passés maîtres, il avait pris 
corps à corps, et avec lequel il avait roulé sur le plancher. 

Seulement, Gibelotte avait eu tout le désavantage de la 
lutte^ et était tombé dessous. 

Mais, au lieu de profiter de son avantage, Ludovic, en 
maintenant son adversaire sous son genou, s'était demandé 
d'où venait cette odeur de valériane qu'il répandait avec tant 
de profusion. 

Il réfléchissait à ce problème passablement insoluble, 
quand le ravageur et le maçon, voyant le charpentier dé- 
mantelé pour la seconde fois, Toussaint se remettant à peine 
de son coup de poing dans le côté, et le tueur de chats sous 
le genou de Ludovic, se mirent à crier: 

-- Aux couteaux 1 aux couteaux! 

En ce moment, le garçon rentrait, apportant des huîtres. 

D'un coup d'oeil> il jugea la situation^ posa ses coquillages 



LES MOHICANS DE PARIS 33 

sur la table, et descendit vivement Tescalier, sans doute pour 
prévenir qui de droit de ce qui se passait. 

Mais son apparition, pour les acteurs de la scène, ne fut 
qu'un détail. 

Ils avaient trop à faire pour s'occuper de son apparition 
et de sa disparition, si rapides, que, ne fussent (es huîtres, 
qui attestaient la présence d'un garçon, on eût pu croire à 
un rêve. 

Mais ce qui n'était pas un rêve, c'est ce qui se passait au 
quatrième étage et à l'étage au-dessous. 

Au bruit de la double chute du charpentier, au craque- 
ment de la table brisée, aux cris : c Aux couteaux 1 aux cou- 
teaux! 1 les ivrognes endormis dans la salle du troisième 
étage s'étaient réveillés en sursaut; les moins ivres avaient 
prêté l'oreille; un d'eux, en chancelant, avait été ouvrir la 
porte, et ceux qui voyaient encore avaient vu le garçon passer 
tout effaré dans la pénombre de l'escalier. 

Alors, en gens d'expérience, ces hommes s'étaient doutés 
de ce qui arrivait, et, tout à coup, les trois jeunes amis 
avaient entendu par les degrés un bruit de' pas précipités, 
et des vociférations semblables aux rugissements delà mer 
pendant l'orage. 

C'était l'écume de la halle qui montait, et bient^jt, par la 
porte béante, on vit la salle s'emplir de personnages étran- 
ges, avinés, hébétés, furieux surtout d'avoir été troublés au 
milieu de leur sommeil. 

— Ah çàt mais on s'égorge donc ici? s'écrièrent vingt 
voix enrouées et dissonantes. 

A l'aspect de cette foule ou plutôt de cette meute, Jean 
Robert, le plus impressionnable des trois jeunes gens, sen- 
tit, malgré lui, courir dans ses veines ce(te sensation de 
froid glacial qu'éprouve tout être, si fort qu'il soit, au con- 
tact d'un reptile, et, se tournant vers son camarade le pein- 
tre, il ne put s'empêcher de murmurer : 

— Ah ! Pétrus ! où nous as-tu conduits !... 

Mais Pétrus improvisait tout un nouveau système de dé- 
fense. 

Aux cris « Aux couteaux! aux couteaux ! » que répétaient 
les quatre forcenés, — car le charpentier et Toussaint, qui 
avaient retrouvé la voix, faisaient leur partie dans ce con- 
cert de menaces, — Pétrus avait répondu par le cri : « Aux 



Sr LES MOHICANS DE PÀRI8 

barricades 1 1 qui n'avait pas été poussé une seule fois dan» 
les rues de Paris depuis la fameuse journée à laquelle ce 
système de défense a donné un nom historique. 

On sait que les Parisiens se sont dédommagés plus tard 
ÔPi ce mutisn^ de deux cent cinquante ans. 

£t, en poussant le cri c Aux barricades t » Pétrus, tirant 
Jean Bobert après lui, et forçant Ludovic à se relever, se 
réfugia, avec ses deux compagnons, dans un angle qu'ils sé- 
parèrent à l'instant même du reste de la salle par un rem- 
part de tables et de bancs. 

Pétrus avait, en outre, profité de l'instant de trêve, si court 
qu'il fût, que lui avait donné sa victoire, pour arracher de la 
fenêtre le bâton jadis doré qui soutenait les rideaux, bâton 
qui, depuis le comment du combat, faisait l'objet de son am- 
bition, lean Rabeti avait apporté sa canne. Ludovic se con- 
tentait des armes que la nature lui avaient données. 

En un instant, les trois amis se trouvèrent à Tabri, der- 
rière leur forteresse improvisée. 

— Tenez, dit Pétrus aux deux autres en leur montrant 
dans le coin le plus reculé du bastion un monceau de bou- 
teilies vides, de fragments de plats, de coquilles d'huîtres, 
de fourchettes de fer, de couteaux sans manche, de man- 
ches sans lame , vous voyez que les munitions ne nomt 
manqueront pas ! 

— Non, dit Jean Robert; mais oh en sommes-nous, 
comme coups et blessures ? Quant à moi, j'ai donné, mais 
B'ai pas reçu. 

— Sain et sauf ! dit Pétrus. 

— Et toi, Ludovic? 

— Moi, je crois que j'ai reçu un coup de poing entre la 
mâchoire et la clavicule ; mais ce n'est pas cela qui me 
préoccupe. 

— Et qu'est-ce qui te préoccupe donc? dit Jean Robert. 

— Je voudrais savoir pourquoi celui à qui j'ai eu affaire 
en dernier lieu sent si fort la valériane. 

C'est en ce moment que les rugissements de la foule 
étaient venus ajouter une nouvelle préoccupation aux pré- 
occupations déjà passablement graves des trois jeunes- 
gens. 



^ 



LES MOHIGANS DE PARIS 35 



VI 



M. Salyatiur. 



La vue de la foule avait produit sur les hommes du peuple 
lia effet tout opposé à c^ui qu'elle avait produit sur les gens 
4u monde. 

Le charpentier et ses compagnons sentaient que c'était 
im secours.qui leur arrivait. 

Jean Robert et ses amis comprenaient que c'étaient de 
nouveaux adversaires qui venaient à eux. 

Naturellement, les sympathies vont aux semblables. 

Aussi, tout en jetant des regards féroces sur les trois jeunes 
4j;ens, retirés dans leur fort, cette foule entourait-elle Jean 
Taureau et ses compagnons, en leur demandant Texplica- 
cation de tout ce bruit. 

L'explication était difScile à donner; le charpentier avait 
eu un premier tort : c'était d'exiger des jeunes gens qu'ils 
fermassent la fenêtre. 

Puis il avait eu un second tort, bien phis grave que le pre- 
mier : c'était d'avoir reçu de Jean Robert un coup de poing 
et un coup de pied qui lui avaient, Tun déchiré le visage^ 
l'autre défoncé la poitrine. 

Il conta son cas à la foule ; mais, de quelque façon qu'il 
tournât la chose, il ne pouvait sortir de ce double cercle : 
« J'ai voulu faire fermer la fenêtre, et la fenêtre est restée 
ouverte! — J'ai voulu battre, et j'ai été battu 1 1 

Aus^ la foule, m brave foule qu'elle était, pleine de sens 
^u fond, malgré ses préjugés contre les habits noirs, com^ 
prenant — pour me servir d'une expression vulgaire, mais 
qui peint parfaitement ce qu'elle veut peindre, — la foule, 
comprenant, dis-je, que Jean Taureau éîa't le dmdon de lé 
ffiiFce, se mit à lui rire au nez. 



36. LES MOHtCANS DE PARIS 

4 

Le charpentier n'avait pas besain de cette nouvelle excî* 
talion. 
U n'était que furieux : ce rire le rendit fou. 

Il chercha des yeux les trois jeunes gens, les vit barricadés 
dans leur coin, et déjà attaqués par ses quatre compagnons» 
aussi exaspérés que lui. 

— Arrêtez! leur cria-t-il, arrêtez! laissez-moi pulvériser 
rhabit noir ! 

Mais ses quatre compagnons étaient sourds. 

Il est vrai qu'en échange, ils n'étaient pas muets. 

Le ravageur venait de recevoir au-dessous de l'œil un tes- 
son de bouteille lancé par Ludovic, lequel tesson lui avait 
ouvert la joue. 

Jean Robert, d'un coup de tabouned, avait fendu la tête à 
Toussaint. 

« 

Enfin, Pélrus, de deux coups de pointe de son bâton, avait, 
à travers les interstices de la barricade, atteint le tueur de 
chats à la poitrine, et le maçon au flanc. 

Les quatre blessés hurlaient à tue-tête : 

— A mort! à mort! 

C'était bien, en effet, devenu un combat à mort. 

Exaspéré par les rires de la foule, et par la vue du sang 
qui ruisselait sur les vêtements de ses compagnons et sur 
les siens, Jean Taureau avait tiré de sa poche son compas 
de fer, et, l'arme terrible à la main, s'avançait seul contre la 
barricade. 

P^trus et Ludovic s'élancèrent d'un même mouvement, 
armés chacun d'une bouteille, et prêts à casser la tête au 
charpentier; mais Jean Robert, voyant que c'était le seul 
adversaire sérieux xjui restât, et qu'il fallait pour une bonne 
fois en finir avec lui, fit descendre ses deux amis en les ti- 
rant par leurs vestes de malins, donna dans la barricade un 
coup de pied qui ouvrit une brèche, et, sortant par celle 
brèche, sa petite badine à la main : 

— Mais vous n'en n'avez donc pas encore assez? de* 
manda-t-il à Jean Taureau. 

La foule éclata de rire, et battit des mains. 

— Non 1 dit celui-ci, et je n'en aurai assez que quand je 
l'aurai fourré six pouces de mon compas dans le ventre! 

— C'est-à-dire que, comme vous n'êtes pas le plus fort, Jean 



LES MOHIGÂNS DE PARIS 37 

Taureau , vous voulez être le plus traître? c'est-à-dire que, 
ne pouvant me vaincre, vous voulez m'assassiner ? 

— Je veux me venger, mille tonnerres! cria le charpentier 
8'excitant au bruit de ses propres paroles. 

— Prends garde, Jean Taureau 1 dit le jeune homme ; car, 
sur mon honneur, tu n'as jamais couru danger pareil à celui 
que tu cours en ce moment. 

Puis, s'adressant à la foule : 

— Vous êtes des hommes, dit-il; faites entendre raison 
à cet homme : vous voyez que je suis calme, et qu'il est in* 
sensé. 

Quatre ou cinq hommes se détachèrent du cercle, et s'a- 
vancèrent entre le charpentier et Jean Robert. 

Mais cette intervention, au lieu de calmer Jean Taureau^ 
sembla redoubler son exaspération. 

Il repoussa les cinq hommes rien qu'en étendant les bras. 

— Ah 1 dit-il, jamais je n'ai couru danger pareil à celui 
que je cours! Est-ce avec cette badine que tu comptes te 
défendre contre mon compas? Dis! 

Et il brandissait au-dessus de sa tête l'instrument aigu, 
qui, en se développant, avait pris au moins dix-huit pouces 
de longueur. 

— C'est justement où tu te trompes, Jean Taureau, dit le 
jeune homme : ma badine n'est point une badine; c'est une 
vipère, et, si tu en doutes, tiens, ajouta-t-il en tirant, de la 
frêle canne, l'épée à laquelle elle servait de fourreau, voilà 
son dard l 

La foule tout à la fois hurla de joie, et frémit de terreur. 

Le vin était bu, le sang allait couler : les choses suivaient 
la progression ordinaire ; les péripéties se succédaient, selon 
la loi de l'art dramatique, plus intéressantes les unes que les 
autres. 

— Ah! dit le eharpentier, visiblement soulagé du remords 
contre lequel il luttait, tu as donc une arme aussi? Je n'at- 
tendais que cela t 

Et, la tête baissée, le bras levé, découvrant sa poitrine 
avec l'inexpérience delà force, Jean Taureau s'élança sur le 
jeune homme à l'habit noir et à la fine épée. 

Mais, tout à coup, une main puissante lui saisit le poignet, 
et, le secouant vigoureusement, lui fit lâcher le compas,, qui, 
en tombant, resta fiché en terre. 

I. • 



II 



3g LES MOHICANS DE PARIS 

Le charpentier &e retourna en pmissant une impFéeatioa 
terrible. 

Mais à peine eut-il vu celui à qui il avait afTaire^ que, sa 
voix passant de racpent de la menace à l'intonation du res- 
pect: 

— Ahi monàeur Salvatorl dit-il; pardon^ c'est autre 
chose... 

— Monsieur Salvatorl répéta la £Dule; ah! soyez leiiéen 
venu : ça allaitjnal tourner 1 

— M. Salvator ? murmurèrent à la fois Jean Robert^ Pétrus 
et Ludovic. Qu'est-ce que cela ? 

—Voilà un gaillard dont le nom est de bon augure, ajouta 
Pétrus ; voyons s'il fera hwmeur à son nom. 

Le personnage qui, pareil au dieu antique, était intervenu 
si miraculeusement pour substituer, selon toute probabilité,, 
un dénoûment pacifique à une sanglante péripétie, et qui 
semblait^ lui aussi, être sorti d'une machine, tant son appa- 
rition était imprévue et instantanée, semblait un homme de 
trente ans, à peu près. 

C'était bien, en elTet, au moment où il apparut, et où il 
promena son regard dominateur sur la foule, le mâle et doux 
visage de l'homme à cette trentième année de la vk,. où 
la beauté est dans toute sa force et la force dans, toute la 
beauté. 

Un instant plus tard, il eût été fort embarrassant, pour ne 
pas dire impossible, de lui assigner un âge positif, à dix ans 
près. 

Son front avait bien la candeur et la sérénité de la jeu- 
nesse, quand son regard errait autour de lui curieux et bien- 
veillant; mais, dès que le spectacle que rencontraient ses 
regards lui inspirait le dégoût, ses sourcils, noirs se fron-- 
çaient, et son front, couvert de rides, empruntait l'aspect de 
la vh*ilité. 

« Ainsi, lorsque, après avoir ^ rêté le bras du ebarpentief, 
et lui avoir, par la simple pression de sa main^ fait lâcher 
l'arme dont il menaçait son adversaire; lorsque, «près avoir 
jeté un coup d'oeil rapide sat les trois jeunes gens, et les 
avoir reconnus pour des hommes du monde égarés dans ua 
mauvais lieu, il acheva d'embrasser le cercle dont il n'avait 
encore parcouru que la moitié, et qu'il vit le ravageur étendu 
sur une table, la figure ouverte; les habits du maçon marchés 



LES MOHICANS 39 

éfr laii^s tacbes de scrag; le charbonnier pèle sous soa mas- 
^e noir, et le tueur de chats, les deux mains sur son côté, 
criant qu'il était mort, celte vue à htiuelle il devait, cepen- 
dant, s'attendre imprima sur toute sa physionomie un Bir 
de rudesse et de sévérité qui fit baisser la tête aux plus fa- 
rouches, et pâlir les plus avinés. 

Comme c'est le héros principal de notre histoire que nous 
venons de mettre en scène, il faut que nos lecteurs nous per- 
iBettent de faire pour lui ce que nous avons fait pour des 
personnages bien moins importants, c'est-à-dire de leur don- 
ner la description la plus exacte possible de sa personne. 

C'était d'abord, comme nous l'avons dît, un homme de 
trente ans, ou à peu près. 

Ses cheveux noirs étaient souples et bouclés; ce qui les 
faisait paraîlîre moins longs qu'ils n'étaient en réalité, et que 
si, dans toute leur longueur, ils fussent retombés sur ses 
épaules ; ses yeux étaient bleus, doux, limpides, clairs comme 
Teau d'un lac, et, de même que l'eau du lac, à fequelle nous 
venons de les comparer, réfléchit le ciel, les yeux du jeune 
homme au nom sonore et doux semblaient être le miroir oô 
«e reflétaient les plus sereines pensées de l'âme. 

L'ovale de son visage était d'une pureté raphaélesque; 
fien n'en troublait le contour gracieux, et l'on en suivait les 
lignes harmonieuses avec cette joie ineffable que Ton éprouve 
è la vue de la courbe suave qu'aux premiers jours de mai 
îe soleil levant profile à l'horizon. 

Le nez était droit el fort sans être trop largement accusé; 
la bouche était petite, bien meublée, et fine en apparence; 
car, sous la moustache noire qui l'ombrageait, il était impos- 
sible d'en apercevoir exactement le dessin. 

Son visage, plutôt mat que pâle, était entouré d'une barbe 
Hoire el fournie, quoique peu épaisse; les ciseaux ou le rasoir 
n'avaient, certainement, jamais passé par là ? c'était le poU 
follet dans toute sa ténuité, la barbe vierge dans toute sa 
grâce, soyeuse et clair-semée, adoucissant les traits au lieu 
de les durcir. 

Mais ce qu'il y avait surtout de frappant dans ce jeune 
homme, c'était le ton blanc, c'était la mateur de sa peau ; ce 
ton n'était, en effet, ni la pâleur jaunâtre du savant, ni la 
pâleur blanche du débauché, ni la pâleur livide du criminel; 
pour donner une idée de la blancheur immaculée de c© 



40 LES MOHIGÂNS DE PARIS 

visage, nous ne trouverons d'image et de comparaison que 
dans la pâleur mélancolique et lumineuse de la lune, dans les 
pétales transparents du lotus blanc, dans la neige intacte qui 
couronne le front de THimalaya. 

Quant à son costume, il consistait en une espèce de paletot 
de velours noir qu'on n'aurait eu besoin que de serrer à la 
taille pour lui donner Tair d'un pourpoint du xv^ siècle, en un 
gilet et en un pantalon de velours noir. 

Une casquette de même étoffe était posée sur sa tête, et 
l'on était tout étonné^ si peu artiste que Ton fût, de chercher 
inutilement la plume d'aigle, de héron ou d'autruche qui, de 
cette casquette, eût fait une toque. 

Ce qui donnait, au milieu de la foule, un singulier carac- 
tère d'aristocratie à ce costume, complété par un foulard de 
soie de couleur pourpre, noué négligemment autour du cou, 
c'est que ce costume, au lieu d'être en velours de coton, 
comme celui des gens du peuple, était en velours de soie, 
comme la robe d'une actrice ou d'une duchesse. 

Ce costume pittoresque frappa non-seulement Jean Robert 
et Ludovic, mais encore Pétrus; l'effet qu'il produisit sur ce 
dernier fut même si grand, qu'après s'être écrié comme nous 
l'avons dit, en entendant prononcer le nom de Salvator : 
c Voilh un gaillard dont le nom est de bon augure; voyons 
s'il fera honneur à son nom, » il ajouta : 

-* Sacrebleu t le beau modèle pour mon Raphaël chez la 
Fornarina, et comme je lui donnerais bien six francs par 
séance, au lieu de quatre, s'il voulait poser I 

Quant à Jean Robert, en sa quaUté de poëte dramatique 
cherchant partout et dans tout des effets de théâtre, ce qui 
l'avait le plus frappé c'était l'accueil respectueux dont ce 
jeune homme avait été l'objet de la part de la foule iurieuse, 
accueil qui lui avait rappelé le quos ego de Neptune, nivelant 
sous son trident divin les flots irrités de l'archipel de Sicile. 



LESHOHICANSPB PAaiS «i 



VII 



Où Jean Taureau bat déûnitiyement en retraite, et où la^foule le suit . 



Depuis rentrée du mystérieux étranger salué du nom de 
M. Salvator, le plus profond silence régnait dans la salle, et 
Ton entendait à peine la respiration des trente ou quarante 
personnes qiii Tencombraient. 

Ce silence fut pris par le charpentier pour un blâme licite; 
un moment étourdi par la présence du nouveau venu, et par 
la façon dont celui-ci Tavai^ désarmé, il se remit peu à peu, 
et, adoucissant autant qu'il lui était possible les sons rauques 
de sa voix. 

— Monsieur Salvator, dit-il, laissez-moi vous expliquer... 

— Tu as tort 1 interrompit le jeune homme, du ton d'un 
juge qui prononce une sentence. 

— Mais puisque je vous dis... 

— Tu as tortl répéta le jeune homme. 

— Mais enfin... 

•— Tu as tort, te dis-je ! 

— Comment le savez- vous, au bout du compte, puisque 
vous n'étiez pas là, mpnsieur Salvator? 

— Ai-je besoin d'avoir été là pour savoir comment les 
choses se sont passées? 

— Dame, il me semble... 

Salvator étendit la main vers Jean Robert et ses deux amis, 
qui s'étaient réunis en groupe, et qui s'appuyaient les uns 
aux autres. 

— Regarde, dit-il. 

— Eh bien, je regarde, répondit Jean Taureau. Aj^rès? 

— Que vois-tu? 

— Je vois trois muscadins à qui j'ai promis de donner une 
tripotée, et qui la recevront, un jour ou l'autre. 



42 LES NOHIGANS D£ tARIS 

— Tu vois trois jeunes gens bien mis, élégants, comme il 
faut, qui ont eu le tort de venir dans un bouge tel que celui- 
ci; mais ce n'était pas un motif pour leur chercher querelle. 

— Moi, leur chercher querelle? 

— Allons, ne vas-tu pas dire que ce sont eux qui t'ont pro- 
voqué, toi et tes quatre compagnons? 

— El, cependant, vous voyez bien qu'ils étaient en état de 
se défendre. 

— Parce que l'adresse et surtout le droit étaient de leur 
côté... Tu crois que la force est tout, toi qui as changé 
insolemment ton nom de Barthélémy Lelong contre celui de 
Jean Taureau? Tu viens d'avoir la preuve du contraire. Dieu 
veuille que la leçoû te profite! 

-- Mais puisque je vous dis que ce sont eux qui nous ont 
appelés drôles, maroufles, rustres... 

— Et pourquoi vous ont-ils appelés ainsi? 

— Qui nous ^nt dit que nous étions ivres. 

-- Je te demande pourquoi ils vous ont dit eda. 

— Parce que nous voulions leur faire fermer ia fenêtre. 
^- £t pourquoi ne voulais-tu pas que la fenêtre îài ouv^rtef 
*— Parce que... parce que... 

— Parce que quoi? Voyons! 

«- Parce que, dit Jean Taureau, je n'aime pas les courants 
d'air. 

— Parce que tu étais ivre, comme ces messieurs te l'ont 
dit; parce que tu voulais chercher une dispute à quelqu'un, 
et que tu as saisi Toccasion aux cheveux; parce que tu as 
eu encore quelque querelle chez td, et que tu voulais faire 
^yer aux innocents les caprices ou les infidâilés de ma- 
demoiselle... 

— Taisez-vous, monsieur Salvator I ne prononcée pas son 
nom, interrompit vivement le charpentier; la malheui^use, 
elle me fera mourir ! 

— Ah! tu vois bien x|ue j'ai touché juste! 
Puis, fronçant le soufcil : 

Ces messieurs ont bien fait d'ouvrir la fenêtre : l'air 
qu'on respire ici est infect, et, comme ce n'est pas trop de 
deux fenêtres ouvertes p(Mir quarante personnes, tu vas à 
l'instant même aller ouvrir la seconde. 

— Moi? dit le charpœtierse cramponnant, pour ainsi dire, 
au parquet par les pieds; moi, aller ouvrir une fenêtre, quand 



LES MOHIGANS DE PARIS a 

je demande qu'on ferme l'autre? moi, Barthélémy Letong, 
ffis de mon pèm? 

— Toi, Barthélémy Letong, ivrogne et querelleur, qui dés- 
honores le nom de ton père, et qui as bien fait, par consé- 
quent, de prendre un scAriquet, —je te dis, moi, que tu vas 
^er ouvrir cette fenêtre, pour te punir d'avoir provoqué ces 
trois messieurs. 

— Le tonnerre gronderait au-dessus de ma tête, dit Bar- 
tiiélemy Lelong en levant son poing au plafond, que je n'o- 
béirais pas. 

— Alors, je "ne te coimaïs phts -sous aucun nom; tu n'es 
plus ^ur mm qn'ixn wiwier grossier et insulteur, ^t je te 
chasse d'où je suis. 

Puis, étendant la wain avec un geste d'^empereur : 

— Va-t'en ! dit-il. 

— Je ne m'en irai pas ! hurla le charpentier écumant de 
Mge. 

— Au nom de ton père, dont tu as rovoqué le nom tout à 
l'heure, je t'ordonne de t'en aller l 

— Non, tonnerre 1 non, je ne m'en irai pas ! répondit Bar- 
thélémy Lelong en se mettant à cheval sur un banc, et eu 
serrant le banc de ses ùeux mains, comme s'il se fût préparé 
à s'en faire une arme en cas de besoin. 

— Tu veux donc me pousser à bout? dit Salvatpr d'une 
voix si calme, qu'on n'eût jamais pu penser qu'elle renfermait 
une suprême menace. 

Et, en même temps, il marchait sur le charpratier. 

-^ N'approchez pas, monsieur Salvator ! s'écria celui-ci en 
se reculant de toute la longueur du banc, à mesure que le 
jeune homme s'avançait; — n'approchez pasl 

— Vas-tu sortir? demanda Salvator. 

Le charpentier prit le banc, et le souleva, comme pour en 
frapper le jeune homme. 
Puis, rejetant le banc loin de lui : 

— Vous savez bien que vous pouvez me faire tout ce que 
vous voudrez, et que je me couperais la main plutôt (pie de 
vous frapper... Mais, de homnd volonté, nonl nonl non! je 
ne sortirai pis! 

— Misérable entêté 1 s'écria Salvator 'en saisissant à te 
M& Jean Taureau par la cravate ^t par la ceinture de son 
pantalon. 



4% LES MOHIGâNS DE PARIS 

Jean Taureau poussa un rugissement de rage. 

— Vous pouvez m'emporter, dit-il; je me laisserai faire, 
mais je ne serai pas sorti de bonne volonté. 

— Qu'il soit donc fait comme tu désires, dit Salvator. 
£t, donnant une violenle secousse au colosse inerte, il le 

déracina, pour ainsi dire, du parquet, comme il eût déra- 
ciné un chêne de terre, et, le portant jusqu'à Tescalier, au- 
dessus duquel il le balança : 

— Veux-tu descendre l'escalier marche à marche, ou le 
descendre d'une seule fois? demanda-t-il. 

— Je suis dans vos mains : faites de moi ce que vous 
vaudrez; mais, pour m'en aller de bonne volonté, non, je 
De m'en irai pas! 

— Tu t'en iras donc de force, alors, misérable ! 

Et il le lança comme un ballot du quatrième au troisième 
étage. 

On entendit rouler et rebondir de marche en marche le 
corps de Jean Taureau ou de Barthélémy Lelong, selon que 
le lecteur préférera .appeler le charpentier de son nom de fa- 
mille ou du sobriquet qu'il s'était donné lui-même. 

La foule ne poussa pas un cri, ne souffla pas le mot : elle 
était satisfaite; *- elle admirait. 

Les trois jeunes gens seuls étaient profondément émus. 
Pétrus, le rieur, était devenu sombre; Ludovic, le flegma- 
tique, sentait son cœur battre violemment ; quant à Jean 
Robert, le poëte-sensitive, il était le seul qui, en apparence, 
eût conservé son sang-froid. 

Seulement, quand il vit rentrer Salvator sans le charpen- 
tier, il remit son épée au fourreau, et passa son mouchoir 
sur son front couvert de sueur. 

Puis il alla droit à Salvator, et lui tendit la main. 

— Merci, monsieur, lui dit-il, de nous avoir délivrés, mes 
amis et moi, de cet ivrogne endiablé; seulement, je redoute 
fort pour lui les suites de cette chute. 

— Ne redoutez rien pour lui, monsieur ! répondit Salva- 
tor en mettant sa main blanche et aristocratique, cette main 
qui venait d'accomplir un si prodigieux tour de force, dans 
la maii\ qu'on lui tendait; il gardera quinze jours ou trois 
semaines le lit, voilà tout; et, pendant ces quinze jours ou 
ces trois semaines, il pleurera amèrement la scène qui vient 
de se passer. 



LES MOHIGâNS de PARIS 45 

— Comment 1 cet homme féroce pleurera? demanda avec 
étonnement Jean Robert. 

— Il pleurera des larmes amères, des larmes de sang, 
comme 'e vqus le dis... C'est le meilleur cœur et le plus 
honnête nomme que je connaisse! Ne vous inqu étez donc 
pas de hii, mais de vous. 

^ Comment, de moi? 

— Oui... Voulez-vous me permettre de vous donner un 
conseil d'ami ? 

— Parlez, monsieur. 

— Eh bien, dit Salvator en baissant lu voix, de manière à 
ce que nul autre que celui auquel il s'adressait ne pût l'en- 
tendre, eh bien, si vous voulez m'en croire, ne remettez 
jamal3 les pieds ici, monsieur Jean Robert. 

— Vous me connaissez ? s'écria Jean Robert stupéfait. 

— Mais je vous connais comme tout le monde, répondit 
Salvator avec une exquise politesse; n'êtes-vous pas un de 
nos poètes célèbres? 

Jean Robert rougit jusqu'au blanc des yeux. 

— Et, maintenant, dit Salvator en se tournant vers la 
foule, et en changeant complètement de ton et de manières, 
vous devez être contents, vous autres? vous en avez assez 
eu pour votre argent, j'espère! Faites-moi donc l'amitié de 
déguerpir au plus vite; il n'y a de l'air que pour quatre ici : 
c'est vous dire, mes chers amis, que je désire rester seul 
avec ces trois messieurs. 

La foule obéit comme fait une bande d'écoliers à la voix 
du maitre; elle descendit en ordre, saluant de la voix, de la 
tète et de la main, ce jeune homme qui paraissait comman- 
der, et dont le visage n'était pas plus ému, après la scène 
orageuse qui venait de se passer, que la face du firmamen 
après la tempête. 

Les quatre camarades de Jean Taureau, y compris le ra- 
vageur, que sa blessure avait dégrisé, défilèrent devant Sal- 
vator, la tête basse; et chacun d'eux, en vissant près de 
hx\, s'inclina aussi respectueusement que l'eût fait un mili- 
taire pour son supérieur. 

Quand le dernier se fut éloigné, le garçon apparut au seuil 
de ^'ji porte. 

— Faut-il toujours servir ces messieurs ? demanda-t-iL 

— Plus que jamais! dit Jean Robert. 

3. 



46 LES MOHICâNS DE PARIS 

Puis, se tournant vers Salvator : 

— Nous ferez-vous le plaisir de souper avec nous, mon- 
sieur Salvator? demanda-t-il. 

— Volontiers, répondit Salvator; mais ne demandez rien 
de plus pour moi : j'étais en train de commander mon sou- 
per en bas, lorsque, ayant entendu du bruit, je suis monté. 

— Vous entendez, garçon? dit Jean Robert; le souper de 
M. Salvator avec le nôtre. 

— Compris ! dit le garçon. 
Et il descendit. 

Cinq minutes après, les qcmlre jeunes gens étaient atta- 
blés. 

On but d'abord aux vainqueurs, puis aux vaincus, puis 
à celui qui était ^ heureusement arrivé pour prévenir une 
plus grande effusion de sang. 

— Au reste, dit en riant Salvator à Jean Robert, vous me 
paraissez posséda assez proprement la boxe, la savate et 
Tescrime I Vous avez donné au pauvre Jean Taureau un ma- 
jestueux coup de poing à la tempe, un triomphant coup de 
pied vers répigastre, et vous alliez lui allonger un gracieux 
coup d'épée, quand, par bonheur, je suis intervenu... Mais 
n'importe! vous étiez admirablement campé, et, à la place 
de M. Pétrus, je voudrais faire un esquisse de vous d^ns 
cette position. 

» Ahl ah! dit Pétrus, vous me <;onnaiss^2 donc aussi ^ 
moi? 

— Oh! oui, répondit Salvator avec un soupir, comme si 
cette affirmation lui rappelait quelque mélancoli(pie souve- 
nir; avant d'avoir un atelier rue de l'Ouest, vous avez de- 
meuré rue du Regard : c'est à cette époque que j'ai eu le 
plaisir de vous voir deux ou trois fois. 

Puis, se retournant vers le troisième compagnon, qui gar- 
dait un silence obstiné, et qui semblait poursuivre la solu- 
tion d'un problème qu'il ne pouvait résoudre : 

— Qu'avez-vous dMic, monsieur Ludovic? demanda Sal- 
vator. Vous avez l'air tout soucieux l Je comprendrais cela 
si vous aviez encore votre examen \ passer, et votre thèse 
à soutenir; mais c'est ime chose faite. Dieu merci, depuis 
trois mois, et avec honneur! 

Jean Robert regardfl^it Salvator avec étonnement; Pétrus 
éclata de rire. 



LES MOHIGANS DE PARIS 47 

— Aht pfftdieu! monsieur Salyator, dit Ludovic, puisque 
vous savez tant de choses... 

— Vous êtes bien bon 1 interrompît en souriant Salvator. 

— Puisque vous savez que mon ami lean Robert est 
poëte; puisque vous savez que mon ami Pétrus est peintre; 
puisque vous savez que, moi^ je suis médecin, savez-vous... 
savez-vous pourquoi le tueur de chats infectait la valériane? 

— Etes- vous pécheur, monsieur Ludovic? 

— Daf» ntes moments perdus, répondit Ludovic; mais je 
tâche d'être toujours occupé. 

— Eh bien, si peu que vous soyez pécheur, vous savez 
que L'on parfume au musc ou à l'anis le blé avec lequel on 
amorce les carpes? 

— n n'est pas besom d'être pécheur pour savoir cda; et 
il ne s'agit que d'être tant soit peu naturaliste « ^ 

— Eh bien, la valériane est aux chats ce que le musc et 
'anis sont auxtarpes : elle les attire; et, comme maître 
Gibelotte est un pécheur de chats... 

— Ohl reprit Ludovic se parlant à lui-même, avec ce 
flegme à moitié comique qui faisait une des nuances origi- 
nales de son caractère, — 5 science! mystérieuse déesse 1 
sera-ce donc toujours par hasard que l'on soulèvera un coin 
de ton voile? Et quand on pense que, si je ne m'étais pas 
déguisé en malin ce soir; que, si Pétrus n'avait pas eu 
l'idée de souper au tapis-fraoc, nous ne nous serions pas 
disputés, je ne me serais pas battu avec un tueur de chats, 
vous ne seriez pas venu mettre la paix entre nous, et la 
science était peut-être dix ans, cinquahte ans, un siècle en- 
core à découvrir que la valériane, attire les chats comme le 
musc les carpes! 

Le souper fut gai. 

Pétrus raconta, en style d'atelier, l'histoire de vingt por- 
traits qu'il avait faits dans une auberge de rouliers, pour 
payer sa dépense, montant à dix francs vingt centimes; — 
ce qui mettait chaque portrait au prix exorbitant de cin- 
quante et un centimes. 

Ludovic prouva mathématiquement qu'il n'y avait jamais 
de jolie femme sérieusement malade, et il soutint ce para- 
doxe pendant un quart d'heure avec une verve et un entrain 
qu'on était loin d'attendre de sa flegmatique personne. 

Jean Robert raconta le plan d'un nouveau drame qu'il 



«8 LES MOHICANS DE PARIS 

Gomposait pour Bocage et madame Dorval, sur lequel drame 
le jeune homme au costume de velours noir lui fit les plus 
judicieuses observations. 

Puis les bouteilles se succédèrent, et, comme Pétrus et 
Ludovic avalent fait le complot de griser M« Salvator pour 
le faire parler, il arriva ce qui arrive presque toujours, en 
pareil cas, que ce fut M. Salvator qui garda son sang-froid, 
et les jeunes gens qui se grisèrent. 

Quant à Jean Robert, même au tapis-franc^ il ne buvait 
jamais que de Teau. 

Peu à peu, Pétrus et Ludovic, s'excitant l'un l'autre, dé- 
passèrent pour eux-mêmes cette limite de l'ivresse où ils 
eussent voulu conduire Salvator : ils racontèrent des his- 
toires insignifiantes ou morales; ils répétèrent des mots dont 
on avait déjà ri au commencement du souper; bref, ils tom- 
bèrent tout à coup, et tous deux sympathiquement, dans 
l'atonie la plus complète, situation de laquelle ils passèrent 
sans secousse au sommeil le plus profond. 



VIII 



Pendant que Pétras et Ludovic dorment 



A peine les deux dormeurs eurent-ils indiqué, par leurs 
fonflements, qu'ils donnaient leur démission d'hommes rai- 
sonnables, et abandonnaient la conversation à qui pouvait la 
soutenir, que Salvator, appuyant ses coudes sur la table, 
laissant tomber sa tête dans ses mains, et regardant fixement 
Jean Robert : 

— Voyons, demanda-t-il, seigneur poëte, pourquoi êtes- 
vous venu passer la nuit à la halle? 

— Mais pour faire plaisir à mes deux amis, Pétrus et Lu- 
lovic. 



LES MOHIGÂNS DE PJIRIS 4» 

— Uniquement? 

— Uniquement. 

— Et rien ne vous a sollicité à cette complaisance pour eux? 

— Rien autre chose que je sache. 

— Vous en êtes bien sûr? 

— Autant qu'on peut être sûr de soi. 

— Alors, vous ne me trompez pas, mais vous vous trom- 
pez vous-même... Non, ces messieurs qui dorment là d'un 
si bon sobameil ne sont point là cause; ils ne sont que le 
prétexte. Savez-vous ce que vous êtes venu faire ici ? Je vais 
vous le dire, moi. Vous êtes venu faire votre métier de phi- 
losophe, d'observateur, de peintre de mœurs, de poëte, de 
romancier; vous êtes venu étudier le cœur humain inanimé 
vtU, comme on dit à l'école, n'est-ce pas? 

-- Il y a du vrai dans ce que vous dites, répondit en riant 
Jean Robert. Je n'ai encore fait que du théâtre; mais je ne 
veux pas me borner là : je veux faire du roman de mœurs; 
seulement, je veux le fai^^ à la manière dont Shakspeare 
faisait ses drames, en embrassant toute une période histo- 
rique, et en mettant à contribution la société tout entière, 
depuis le fossoyeur jusqu'à Hamlet, prince de Danemark t Et . 
que voulez-vous que je vous dise? dans le drame d'Hamlet, 
ce n'est pas la scène du fossoyeur que j'aime le moins, et, 
parmi les personnages, ce ne sont pas ces remueurs de tom- 
bes et pes profanateurs de cadavres que je trouve les moins 
philosophes. 

— Oui, vous avez raison, et je suis de votre avis peut-être; 
mais vous vous y prenez mal, ou plutôt vous choisissez mal 
le lieu de la scène. Où Shakspeare montre-t-il les fos- 
soyeurs? A leur besogne, les pieds dans la tombe, un crâne 
dans la main, et non à la taverne de Yaughan le marchand 
de vin, chez qui le premier fossoyeur envoie le second lui 
chercher un verre de liqueur. — Voulez-vous faire de la 
poésie? Aimez une femme, et courez les bois. — Voulez- 
vous faire du théâtre? Allez dans le monde jusqu'à minuit; 
étudiez Molière et Shakspeare jusqu'à deux heures du ma- 
tin», aormez six heures par là-dessus; fondez vos souvenirs 
avec vos lectures, et écrivez de neuf heures à midi. — Voulez- 
vous faire du roman ? Prenez Lesage, Walter Scott et Cooper, 
c'est-à-dire le peintre de mœurs, le peintre de caractères le 
peintre de la nature ; étudiez l'homme chez lui • son aïolier. 



» LES MaHIGANS DE PARIS 

s'il est peintre; à son bureau, s'il est négociant; dans son cabi- 
net, s'il est ministre ; sur son trône, s'il est roi ; à son échoppe, 
s'il est savetier ; mais non pas au<^abaret, où il arrrv^ fatigué^ 
et d'où il sort ivre 1 C'est sur l'enseigne descabarets qu'on de- 
vrait mettre l'enseigne de Dante : Lasciate ogni spemma . Et 
puis, quelle pitoyable nuit allez-vous choisir pour vos étu- 
des 1 une nuit de carnaval, une nuit oiî aucun de ces hom- 
mes n'est à sa piaoe, où tous ont engagé depuis leur panta-- 
Ion jusqu'à la toile de leur paillasse, pour «'airubler de cos* 
tûmes prétentieux; une nuit où ils singes^ les gens riches 
une nuit, enfin, où ils sont tout, — hors eux-«êmest En vé- 
rité, monsieur l'observateur, continua Salvator en haussant 
les épaules, vous observez d'une singulière façoni 

— Continuez, continuez, dit Jean Robert; je vous «coûte. 

— Eh bien, que diriez-vous 4'un homme qui irait étudier 
le cœur humain dans une maison de fous? Vous le traiteriez 
de fou lui-même, n'est-ce pas? Et, cependant, que faites- 
vous autre chose ici, à cette heure? — Écoutez-moi, mon- 
sieur Jean Robert; le hasard nous a réunis, le mouvement 
habituel va nous séparer; peut-être ne nous reverrons-nous 
jamais... Laissez-moi vous donner un conseil. Je vous pa- 
rais bien hardi, n'est-ce pas? 

— Oh! point du tout, je vous jure. 

— Que voulez-vous! moi aussi, j'ai faifUn romnn. 

— Vous? 

— Oui; mais pas un de ces romans qu'on imprime, rassu- 
rez-vous : je ne vous ferai pas concurrence; c'était pour 
vous dire seulement que j'avais la prétenûon d'être observa- 
teur. Les romans, poëte, c'est la société qui les fait; cher- 
chez dans votre tête, fouillez dani^ votre imagination, creuses 
votre cerveau, vous n'y trouverez, en trois mois, en six mois, 
en un an, rien de pareil à ce que le hasard, la fatalité, la 
Providence, selon le nom dont vous voudrez nommer le mot 
que je cherche, vous n'y trouverez, dis-je, rien de pareil à 
ce que le hasard, la fatalité ou la Providence noue et dénoue 
en une nuit, dans une ville comme Paris! — Avez-vous un 
sujet pour votre roman? 

— Non, pas encore. Le théâtre, je l'aborde yolontiers : il 
ne m'effraye pas trop ; mais le roman, avec ses ramifications, 
ses épisodes, ses péripéties, ses escaliers qui montent au 
plus haut étage de la société, ses échelles qui desofinden^ 



LES MOHIQANS DE PARIS 51 

dans les plus profonds abîmes; un roman, avec le boudoir 
de la jH*incesse et la mansarde deTouvrière; un roman, avec 
les Tuileries et le lapis- franc où nous sommes, avec Notpe- 
Bame et la place de Grève, je vous avoue que je recule de- 
vant Tœuvre, ^ue je m'épouvante du labeur, et que cela me 
semble, non pas un fardeau oïdinaire, mais un monde à 
soulever, 

— £h bien, md, rqvit Sdvator, je croîs que vous vouî 
kH)mpez. 

— ^ me trompe? ^ 
^ Oui. 

— En ce que vous voulez faire* 

— Sans doute. 

— Voilà où est vc^e tort ! nelailes pas : laissez faire, 

— Je «e comprends pas. 

— Commet procédait Asmodée? 

— Il soulevait les toits des maisons, et disait à don Gléo» 
phas: « Regarde 1 » 

— Avez-vous le pouvoir d'Asaaodée? Non. Aussi, je voui^ 
dirai : Faites plus simplement encore; sortez de ce bouge, 
suivez le premier bomme ou la première femme que vous 
v^contrerez dans la rue, dans le carrefour, sur te quai ; ce 
premier homme ou cette îwremière femme ne sera probable- 
m&BiX pas le héros ou Hiérome d'une histoire, mais il ou elle 
sera un des fils du grand roman humain que Dieu compose, 
— dans quel but? Dieu seul le saitl — faites-vous purement 
et simplement son collaborateur, et, dès le premier pas, 
8(^ez certain que vous serez sur la trace de quelque aven-^ 
4ure ilerrible ou bouffonne. 

— Mais il fait nuit. 

— Eh 1 raison de plus 1 la nuit est faite pour les poètes, 
les amoureux, les patrouilles, les voleurs et les romanciers. 

— Alors, vous voulez que je commence mon roman tout 
de suite? 

— Il est commencé. 

— Vraiment? 

— Sans doute. 

— Depuis quelle iieure? 

— Depuis rheure où vos amis vou*ont dit: « Allons soih 
per à la halle. » 



52 LES MOHICANS DE PARIS 

— Vous plaisantez ! 

— Non, sur mon honneur î Vous n'avez qu'à vouloir. Jean 
Taureau sera un personnage de votre roman, Gibelotte sera 
un personnage de votre roman, Toussaint Louvefture sera 
un personnage de votre roman, Sac-à-Plâtre sera un per- 
sonnage de votre roman, Croc-en-Jambe sera un personnage 
de votre roman ; vos deux amis, qui dorment sans se douter 
que nous leur distribuons des rôles, seront des personnages 
de votre roman; moi-même, si vous m'en jugez digne, je 
serai un personnage de votre roman... Seulement, n'allez 
pas l'abandonner à l'exposition. 

— Ah ! ma foi ! vous ayez raison, et je ne demande pas 
mieux que de le poursuivre. 

•— En ce cas, dites-vous bien ceci : que vous n'êtes plus 
un auteur qui crée des situations, pèse des événements, pré- 
pare des péripéties, mais que vous êtes un acteur de ce grand 
drame humain dont le théâtre est le monde, qui a pour dé- 
coration les villes, les forêts, les fleuves, les océans; où cha- 
cun agit suivant son intérêt, son caprice, sa fantaisie en 
apparence, mais est, en réalité, poussé par la main invisible 
et toute-puissante de la destinée; les pleurs qui y couleront 
seront de véritables larmes, le sang qui y sera versé sera de 
véritable sang, et vous-même mêlerez vos larmes et votre 
sang aux larmes et au sang des autres... 

— Eh 1 qu'importe au poète qu'il souffre, si l'art a quelque 
chose à gagner à sa souÂTrance 1 

— Allons, vous êtes bien tel que je vous jugeais. Tenez, le 
temps a tourné àla gelée, la nuit est belle, il fait un clair de 
lune magnifique; sortons et allons chercher la suite de l'his- 
toire dont nous venons, non pas d'écrire, niais de jouer les 
premiers chapitres. 

— Mais je ne puis laisser là mes deux amis. 

— Pourquoi pas ? 

— S'il leur arrivait malheur ? 

— Il n'y a pas de danger : je dirai un mot au garçon, et, 
quand on àaura qu'ils sont sous ma sauvegarde, le plus hardi 
bohémien de ce repaire ne touchera pas à un cheveu de 
leur tête. 

— Soit 1 dit Jean Robert; seulement, seriez- vous assez bon 
pour faire cette recommandation devant moi? - 

— Volontiers. 



LES MOHIGANS DE PARIS 53 

Salvator s'approcha de l'escalier, et fit entendre un siffle- 
ment modulé d'une certaine façon, et qui tenait à la fois du 
sifflet du machiniste et de celui du contre-maître. 

On n'avait point l'habitude de faire attendre M. Salvator, 
à ce qu'il parait; car à peine les dernières notes de la sin- 
gulière modulation étaient-elles éteintes, que le garçon 
apparut. 

— M. Salvator appelle? dit-il. 

— Oui. 

Il étendît le bras vers les deux dormeurs. 

— Ces deux messieurs sont de mes amis, maître Babylaa; 
tu comprends? 

— Oui, monsieur Salvator, répondit simplement le garçon. 

— Venez ! dit le jeune homme au poëte. 
£t il sortit le premier. 

Jean Robert, resté en arrière, demanda la carte à payer. 
Puis, ajoutant cinq francs pour le garçon : 

— Mon ami, dit-il, faites-moi donc le plaisir de me dire 
quel est ce monsieur qui vient de vous recommander mes 
deux amis. 

— Ce n'est pas un monsieur; c'est M. Salvator. 

— Mais, enfin, qu'est-ce que M. Salvator? 

— Vous ne le connaissez pas? 

— Non, puisque je vous demande ce qu'il est. 

— C'est le commissionnaire de la rue aux Fers, donc t 

— Comment? 

— Je vous dis que c'est le commissionnaire de la rue aux 
Fers. 

Le garçon avait répondu si sérieusement, qu'il n'y avait 
point à douter qu'il n'eût dit la vérité. 

— Décidément, murmura Jean Robert^ je crois que M. Sal- 
Tator a dit la vérité, et que nous commençons un ronxaa 
comme il n'en a point été fait encore. 



LES MOBICAilS DE PARIS 



ÎX 



Les deux amis de Salvaton 

I 

. n faisait, en eiï^, eomme l'aient anmioé le comndasîon» 
naire de la rue aux Fers, un clair de lune magnifique. 

Il était deux heures à ritorkgie de la halle aux draps. 

La fontaine d& Xonooents, — ce chef-d'œuvre de Jean 
Goujon, le seul «rehitecle^sci^pteur que nous ayons jamais 
60, — apparut à ôêoH^ aux dâix jeunes gens, au sortir du 
cabaret, admirablement éclairée par cette lampe splendide 
que la main de Dieu luinnême a suspendue à la voûte du 
firmament; ses élégants pfla^es ruc^nlés, merveille d'ar- 
ehitecture corinthienne, se dessinaieitf daias toute leur grâce 
et toute leur pureté; les naïades, cesgcmttes d'eau faites 
femmes que le chevalier Bermn JSiwmL tant admirées, les 
belles naïades aux contours suaves, aux airs penchés, sem- 
tâaient écarter leurs draperies, desoendoe -dans le ^ssin de 
la fontaine pour y baigner leurs petits pieds blancs. 

Les deux jeunes gens, malgré la dktance «ooiale que la 
différence des rangs seinblait établir entre eux se prirent 
bras-dessus, bras-dessous, ets-engagèrent dans la rue Saint- 
Denis, du côlé du palais de justice. Arrivés è la place du 
Ghàtelet, ils s'arrêtèrent La rivière coulait à leurs pieds; 
Notre-Dame se dressait devant eux avec la majesté des choses 
immobiles; la Sainte-Chapelle élevait sa crête dentelée 
au-dessus des maisons, comme le Léviathan son arête au- 
dessus des vagues. Ils eussent pu se croire en plein Paris 
du XV® siècle. 

D'ailleurs, pour ajouter à l'illusion, une bande de jeunes 
gens vêtus de costumes du temps de Charles VI, et venant 
par le quai de Gèvres, criaient à tue-tête : 



LES MOHIGANS DE PARIS 9$ 

^n est deux heures quatorze Hiinutes; nous sommes 
tranquilles^; Parisiens, <k>rmezf 

Et, en effet, rien n'empêchait de croire que ce fût une de- 
ees troupes de malcontents que la communauté de bour- 
geois, propriétaire suzeraine de ia boucherie de Paris, dé- 
pédttait <le temps en temps au roi Charles YI, pour kii arra- 
cher de nouvelles concessions. C'étaient les Gois, les Tibers, 
les Lhuiilier, les Heuiott, ayant à lei^ tête CabQcl», le ter- 
rible écorcheur. 

Us semblaient se promener tranquillement, n'attendant, 
pour commencer les désordres, que le coucher de la lune ou 
le lever du roi. 

Nos deux jeunes gens laissèrent défiler devant eux la mas- 
carade, frandiirent rapidement le pont au Change, et arri- 
vèrent sur ia petite place située entre le pont Saint-Michel 
et la rue de' la Harpe. 

Une ti'entaine d'étudiants et de gr»ettes vêtus de costumes 
fontastiqufô, dansaient, avec de grands cris de joie, «utour 
de cinq ou six bottes de paille enflammée. 

Jean Robert, qui était, comme travail, en pleine étu<^ 
d'histoire de France, ne put s'empêcher de chercher des 
yeux la borne sur laquelle était sculptée une tête ayant une 
boiirse pendue au cou, et qui demeura sur cette place, disent 
nos vieux chroniquei^rs, jusqu'au xvii« siècle. 

Il semblait que ces jeunes gens, presque tous vêtus du 
costume moyen âge, époque qui commençait à prendre une 
grande faveur, fussent venus là pour protester, quati^ cents 
ans après l'événement, contre la trahison terrible dont cette 
place rappelle le souvenir. ^ 

Ce fut, en effet, par une nuit paisible, par une nuit éclai- 
rée d'une lune aussi éclatante que celte qui brillait en ce 
moment, à deux heures du matin, c'est-à-dire à la même 
heure, que, le 12 juin de l'année 141«, Périnet-Leclerc, dé- 
robant à s(m père, sous le chevet de son lit, les (âe& de la 
porte Saint-Germain, alla ouvrir la ville à huit cents hommes 
du duc de Bourgogne qui attendaient au dehors des mu- 
railles, sous la conduite de Villiers, seign^r de l'Isle-Adam. 

Tout ce qui tomba so«s la maiû des cavaliers-iourgui- 
gnons fut égorgé sans merci : femmes, enfants, vieillards ; 
les évêques de Coutances, de Saintes, de Bayeux, de Sentis, ^ 
d'Evreux, fureiU égorgés dans leur lU; le connélable et le 



9« LES MOHIGANS DE PARIS 

chancelier, tirés dehors et massacrés, puis leurs membres 
dispersés, et leurs têtes traînées dans les rues. 

Le massacre dura huit jours ; au bout de huit jours, les 
Parisiens chassèrent les Bourguignons, et restèrent maîtres 
de leur ville. On se mit alors à la recherche du traître, cause 
à la fois de cette honte et de ce malheur; on remua Paris 
de fond en comble pour trouver iPérinet-Leclerc. 

Périnet-Leclerc avait disparu, et nul n'en entendit jamais 
reparler. 

Un maître sculpteur, alors, fabriqua à la hâte une gros* 
sière image du traître, et, après que la foule eut porté le 
buste de rue en rue, de porte en porte; après qu'on lui eut 
soulUeté les joues, craché au visage, le même maître sculpta 
le Judas du xv» siècle, sa bourse au cou, sur cette borne 
où les vieux historiens l'avaient vu. 

C'est ce souvenir qui préoccupait Jean Robert, dont les 
yeux avaient quitté le groupe bariolé et joyeux éclairé par 
le reflet passager des flammes, pour aller fouiller dans la 
pénombre des angles, et dans l'ombre des rues, et qui lui fit 
se demander à demi- voix : 

— Je voudrais bien savoir où était cette borne. 

— A l'angle de la place et de la rue Saint- André-des-Arts, 
répondit Salvator, comme s'il eût, du premier au dernier 
mot, suivi dans la pensée de Jean Robert le monologue au- 
quel sa réponse servait de péroraison. 

— Comment savez-vous cela, c'est-à-dire une chose que 
je ne sais pas, moi ? demanda Jean Robert. 

—D'abord, dit en riant Salvator, l'étonnement est tant soit 
peu présomptueux 1 Croyez- vous, monsieur le poëte, que ce 
soient toujours les gens dont c'est l'état de savoir qui sa* 
chent réellement? Il me semblait que l'ignorance de votre 
ami Ludovic sur la valériane eût dû, cependant, vous servir 
de leçon. 

— Excusez-moi, dit Jean Robert, le mot m'est échappé; 
cela ne m'arrivera plus. Je commence à m'apercevoir que 
vous savez toutes choses. 

— Je ne sais pas toutes choses, répondit Salvator; mais 
je vis avec le peuple, qui est tout le monde, c'est-à-dire 
géant, qui réalise la fable antique d'Argus aux cent yeux, 
de Briarée aux cent; bras; qui est plus fort que les rois, et 
qui a plus d'esprit que M. de Voltaire ! Eh bien, une des 



LES MOHICÂNS DE PARIS 67 

qualités ou un des défauts de ce peuple, c'est la mémoire et 
surtout la mémoire vengeresse des trahisons. Tel traître que 
les rois ont réhabilité et couvert de cordons, à qui Taristo- 
cratie a ouvert ses portes, que la bourgeoisie salue en pas- 
sant, est toujours un traître pour le peuple : son nom, re- 
devenu un noijo d'homme pour le reste de la société, est 
toujours pour le peuple un nom infâme, un nom maudit, un 
nom de traître enfin t Et le temps n'est peut-être pas loin, 
— ajouta Salvator d'un air sombre, et qui un instant donna 
à sa physionomie une expression dont on l'eût crue inca- 
pable, — le temps n'est peut-être pas loin où vqus aurez un 
exemple de ce que je vous dis là... Eh bien, ce rtom de Pé- 
rinet-Leclerc, dont les savants seuls se souviennent dans les 
classes élevées de la société, ce nom —sans que le peuple 
sache grand'chose, comme détail, de la trahison qu'il rap- 
pelle—est un des souvenirs exécrés du peuple,, d'autant 
plus exécré que la vengeance n'a pu être satisfaite, que le 
supplice n'a pas expié le crime, et que la Providence, cette 
fois, comme ui^ juge endormi ou vendu, semble avoir fermé 
les yeux pour laisser passer le coupable. — Venez ! 

Et Salvator prit la rue Saint- André-des-Arts. 

Jean Robert suivit l'homme étrange dont le hasard avait 
fait son guide, et s'engagea avec lui dans la rue déserte et 
sombre. 

Entre la rue Mâcon et la place Saint-André-des-Arts, le 
compagnon du poëte s'arrêta en face d'une petite maison 
blanche, propre « mais étroite et portant seulement trois 
croisées de front. 

Une petite porte peinte en couleur de bois de chêne y 
donnait entrée. 

Salvator tira une clef de sa poche, et s'apprêta à entrer. 

—Maintenant, dit-il à Jean Robert, il est bien convenu 
que nous passons le reste de la nuit ensemble, n'est-ce pas ? 

—Vous me l'avez offert, j'ai accepté; retirez- vous votre 
offre? 

— Non, Dieu merci 1 Mais, que voulez-vous! si peu de 
chose que je sois, j'ai deux êtres qui seraient inquiets de 
mon absence, si mon absence se prolongeait au delà d'une 
certaine limite : ces deux êtres sont une femme et un chien. 

—Allez les rassurer; j'attendrai ici. 

— Est-ce par discrétion que vous refusez de monter ? En 



58 LES MOHICANS DE PARlâ 

€6 eas, vous auriez tort : je suis un de ces^ i»ystérieux qui 
ne cachent rien, et qui restent inconnus en affroutant le 
soleil. N'est-ce pas un mot de M. de Talleyrand, que, le 
jour où un diplomate dira la vérité, il trompera tout le 
monde ? Je suis ce diplomate-là: seulement, je n'ai pas la 
peine de tromper un monde qui ne s'occupe pas de moi. 

— Alors, reprit Jean Robert, qui brûlait d'envie de mon- 
ter, pour voir l'intérieur du commissionnaire de la rue anx 
Fers; alors, comme disent les Italiens : Fermesso! 

— 5i, répondit Salvator en excellent toscan ; sottanûe ve^ 
4ereU U c&njSy ma non la signera! 

I^a porte *s'ouvrit et les deux jeunes gens s'engagèrent 
dans l'allée. 

— Attendez, dit Salvator, que je vous fasse de la lumière. 

Et, tirant de sa poche un briquet pbosphorique, il s'ap- 
prêta à y. plonger une allumette; mais, tout à coup, une lu- 
mière apparut au haut de l'escalier, laissant tomber ses 
rayons le long de la muraille. 

Puis une voix douce se fit entendre, qui demanda : 

— Est-ce toi, Salvator? 

— Oui, c'est moi, dit le jeune homme. Ma foil ajouta-t-ii 
en se retournant, ce n'était pasjvous. qui vous trompiez, c'é- 
tait moi : vous verrez la femme et le chien. 

Le chien fut celui qu'on aperçut le premier; à la voix de 
son maître, il avait bondi par l'escalier, dont il descendit les 
4egrés comme une trombe. 

Puis, arrivé devant son maître, le colossal quadrupède hii 
posa sur les épaules ses deux pattes de devant, appuya câ- 
linement sa tête le long des joues du jeune homme, et se mit 
à pousser de petits cris de tendresse, comme eût pu faire un 
king's-charles. 

— C'est bien, Roland! c'est bien ! dit Salvator; laisse-moi 
passer : tu vois bien que ta maîtresse Fragola a quelque 
ehose à me dire. 

Mais le chien, qui venait d'apercevoir Jean Robert, passa 
la tête par-dessus l'épaule de son maître, et fit entendre un 
grognement qui était, au reste, plutôt une interrogatiott 
qu'une nïenace. 

— C'est un ami, Roland; ainsi soyez sage 1 dit Salvator. 
Et, après avoir embrassé le/ chien sur son muffle noir, il 

j(e poussa en arrive en disant : 



L£â MOKICAN& M PAIIS &• 

— Allons^ laisse-moi passer^ Rotend t 

Bolftod se rangea, laissa passer scm maitre, flaira Jean 
Robert au passage, et, léchant la main du poëte^ prit der- 
rière lui, et comme pour fermer la marche, sou rang sur 
Tescalier. 

Jean Robert avait jeté sur Roland ua rapide coup d*€^ 
d'amateur. 

C'était une magnifique béte de la race des chiens du Saîttt^ 
Bernard, moitié dogue, moitié terre-neuve, qui, en se dres- 
sant sur les pattes de derrière, pouvait avoir cinq pieds et 
demi de haut; son pelage était de la couleur de celui du lion. 

Ces observations furent faites entre le rez-de-chaussée et Li 
premier étage; là, toutes les préoccupatio.ns de Jean Robert 
abandonnèrent le chien, et se tournèrent vers Fragola. 

C'était une jeune femme d'une vingtaine d'années, dont 
les grands cheveux blonds encadraient la figure pâle et 
douce, sous la peau de laquelle on apercevait des teintes 
rosées d'une finesse charmante; la bougie qu'elle tenait à la 
mfiin, dans un chandelier de cristal, éclairait ses granda 
yeux bleus couleur d'azur, qui plongeaient dans l'escalier, et 
sa bouche, souriante et à moitié entr'ouverte, laissait voir 
deux rangs de perles sous deux lèvres rouges comme deux 
fraîches cerises. 

Un petit signe de naissance placé au-dessous de l'œil 
droit, et que les femmea du peuple aj^pellent un désir, pre- 
nait, à certaines époques de l'année, la teinte d'une petite 
fraise, et lui avait valu, sans doute, ce nom poétique de Fra- 
gola bien fait pour frapper Jean Robert. 

La présence de ce dernier lui avait d'abord, comme à Ro- 
land, inspiré quelque inquiétude; mais, comme Roland, elle 
avait été rassurée par cette réponse de Salvator : c C'est ua 
ami... » 

£lle commença donc par tendre à Salvator un front scya- 
tiant sur lequel le jeune homme appuya tendrement, nous 
aJiions dire respectueusement, les lèvres. 

Puis, s'adressant à Jean Robert : 

— Ami de mon ami, dit-elle avec un charmant sourire^ 
soyez le bienvenu î 

Et, tout en éclairant le poëte d'une main, elle rentra dans 
ia chambre, embrassant, de l'autre, le cdide Salvator. 
Jean Robert les suivit. 



! 



60 LES MOHIGANS DE PARIS 

Seulement, il s'arrêta discrètement dans une petite cham- 
bre qui formait la première pièce, et paraissait servir de 
salle à manger. 

— Ce n*est point par inquiétude, j'espère, que tu n*es pas 
encore couchée? demanda tout d'abord Saivator. Je ne me 
pardonnerais pas cela, mon cher enfant. 

Et le jeune homme prononça ces paroles avec un accent 
qui avait quelque chose de paternel. 

— Non, répondit la jeune fille d'une voix douce; mais j'ai 
reçu une lettre de cette amie dont je t'ai parlé quelquefois. 

— De laquelle? demanda Saivator. Tu en as trois, amies, 
dont tu me parles souvent. 

^ Tu pourrais même dire que j'en ai quatre. 

— Oui, c'est vrai... Eh bien, de laquelle s'agit-il en ce 
moment? 

— De Carmélite. 

— Lui serait-il arrivé quelque malheur? 

— J'en ai le pressentiment ! Nous devions, demain, nous 
trouver ensemble, elle, Lydie, Régina et moi, à la messe de 
Notre-Dame, ainsi que c'est notre habitude to:us les ans, et 
voilà qu'au lieu de cela, elle nous donne rendez-vous à sept 
heures du matin. 

— Où cela ? 
Fragola sourit. 

— Elle nous demande le secret, mon ami. 

— 0ht garde-le, mon cher ange bien-aimé! dit Saivator. 
Un secret I tu sais mon opinion là-dessus : c'est l'arche sainte, 
c'est la chose sfacrée ! 

Puis, se tournant vers Jean Robert : 

— Je suis à vous dans un instant, dit-il. Connaissez-vous 
Naples? 

— Non ; mais j'espère bien y aller d'ici à deux ou trois ans. 

— Eh bien, amusez-vous à regarder cette petite salle à 
manger : c'est un souvenir très-exact de celle de la maison 
du poète à Pompéi; et, quand vous aurez fini, vous cau- 
serez avec Roland. 

Et, en disant cela, Saivator entra avec Fragola dans la se » 
conde pièce, dont il referma la porte sur lui. 



LES MOHIGANS DE PABIA 6Ï 



K 



Causerie d'un poète avec un chien. 



Resté seul^ Jean Robert prit la bougie, et la rapprocha des 
parois de la salle à manger, tandis que Roland, avec un sou* 
pir de satisfaction, allait se coucher sur une espèce de tapis 
étendu en travers de la porte par laquelle venaient de dispa- 
raître le jeune homme et la jeune fille, et qui semblait son 
lit accoutumé. 

Pendant quelques instants, Jean Robert eut beau promener 
la lumière devant la muraille, il ne vit rien : ses yeux regar- 
daient en quelque sorte en dedans; ses souvenirs passaient 
entre lui et ce qu'il avait devant lui. 

Ce que ses yeux voyaient, c'était, dans ce quartier perdu, 
au haut de cet escalier sombre, cette belle jeune fille qui se 
penchait, sa bougie à la main; c'étaient ces longs cheveux 
aux reflets d'or, ces beaux yeux bleus réfléchissant le ciel, 
même quand le ciel n'était plus là; c'était cette peau trans- 
parente, fine comme une feuille de rose; c'était cette grâce 
infinie qu'imprime parfois, chez l'homme ou chez l'animal^ 
l'exagération d'un cou trop long : — chez l'animal, dans le 
cygne; dans Thomme, chez Raphaël; — c'était tout ce corps 
souple comme une écharpe, et sur lequel on sentait qu'avait 
pesé la main fiévreuse de la maladie, ou la main glacée du 
malheur; c'était, enfin, cette apparition de Fragola, non 
moins étonnante que celle de Salvator, et dont l'une semblait 
compléter l'autre, pour faire, aux yeux du poète, un rêve vi- 
vant et animé. 

Tout lui semblait étrange, jusqu'à cette petite tache car- 
minée placée au-dessous de l'œil, qui avait fait donner, pac- 
I. ♦ 



J 



^2 LES HOHICANS DE PARIS 

Salvator probablement, à la jeune fille son nom de Fragola, 
lequel donnait lui-même le charmant diminutif de Fragoletta. 

Puis ce nom de Régina, qu'avait prononcé la jeune fille, 
avait rappelé au poëte un souvenir aristocratique qui ne pou- 
vait avoir aucun rapport avec les créatures d'humble condi- 
tion auxquelles il venait momentanément d'associer sa vie, 
mais qui n'en avait pas moins fait vibrer dans son cœur les 
âbres sonores do la jeunesse. 

Peu à peu, cependant, l'espèce de voile qu'il avait devant 
les yeux devint de plus en plus transparent, et, à travers un 
brouillard, il commença de voir leapeintufes qui couvraient 
ia muraille. 

Le côté artistique reprenait le dessus sur le côté mysté- 
rieux, la réalité sur le songe ; le poëto était devant une des 
copies les plus exactes de te peinture décorative de Fanti- 
4|uité. 

Les quatre grandes parties de la muraille contenaient des 
cadres entourés de caissons; chaque cadre représentait un 
paysage vu à travers les colonnes d'un péristyle ou les fenê- 
tres d'un appartement. 

Les caissons représentaient toutes ces fantaisies que la 
science archéologique a rendues populiaire» depuis, telles 
que les heures du jour et de la nuit, les danseurs> la cigale 
conduisant deux limaçmis attelés à son char, les colombes 
buvant à k même coupe, etc.. 

Le tout était copié avec uu goût par&U et une fidéOté de 
ton qui indiqusNt le coloriste. 

C'eût été un étounemeat nouveau pour Jean Robert si^, de 
la part de son nouvel et singulier ami, quelque chose eût 
pu rélonner. 

Il alla donc, non pas^étonité,. mais pensif, porter d'abord 
sa bou{];ie sur la table, qui formait une circonférence de cinq 
ou six pieds seulement au milieu de la salle, puis vint s'as- 
seoir sur une chaise. 

Alors, ses yeux se portèrent vaguement sur les différentes 
parties de la salle à manger, et finirent par s'arrêter sur 
le chien. 

Il se souvint de ces mots de Sidvator : « Quand vous aures 
£ni, causez avec Roland. » 

Et il sourit à ce souvenir. 

Ces mots, qui peut-être à un autre eussent paru une dau- 



LES MOHIGANS BE PARIS ^ 

vaise plaisanterie, lui semblèrei^ à lui, une reoconmanda- 
tioû loute naturelle; <Us v^^ient de lui révéler une sympa-- 
thie de plus entre lui et son nouvel ami. 

£q effet, Jean Rdbert, oceur naïf, tendre et bon, ne croyait , 
pas, dans son orgueil, que ce fût pour les àommes seuls que 
Bieu eût fait la dépense d'une âme : cc»&me les poëtes de 
rOrient, comme les brabmes de Tlnde, il était tout près de^ 
penser que ranimai était une âme endormie ou ancbantée, 
aibissant, aux bords du Gange, la fascination de la nature, 
cbez les Occidentaux, la magie de la grande Gircé. Souvent 
il s'était représenté Tbomme à Tenfanoe du monde, précédé 
dans la tcréation pair les aaimaux, ses frères inférieurs, et il . 
lui avait semblé que c'était alors les animaux et même le» 
plantes, ces sœurs infëFî(»u!^ des imimaux, qui avaient servi 
de guides et de précepteurs à l'humanité. Selon le rêve re- 
connaissant de sa ipensée, c'étaient les êtres que nous diri- 
geons aujourdlmi qui nous condiûsaieni abrs, qiii guidaient 
notre raison ohanoelairte avec leur instinct déjà affermi, qui 
nous conseillaient enfin, eux, ces petits et ces simi^ que 
nous méprisons aujourd'hui t Et, en effet, se disait le poëte, 
quand il se parlait à lui-métne, le boai)ab, qui a commencé 
par être un arbre, ^ est devenu une Ibrét, qui a vu passer 
iessièdes comme «me chaîne de grands vieillards se tenant 
par la main; l'oiseiRi voyageur, qui fait, de chaque coup 
d'aile, une lieue, qui a vu tous les pap ; l'aigle, quidregarde^ 
en face le soleil, devant lequel nous baissons les regards ; 
l'oiseau de nuit aux yeux de braise, qui vole dans l'obscurité 
où nous trébuchons; les grands bœufs, ruminant sous les 
chênes -verts ou sous les pinsisombres, foulant une civilisa- 
tion détruite dans ces vastes canqpagnes de Rome, aux lar- 
ges et fauves horizons; tous ces aaiimaux n'auralent-ils pas 
quelque chose d'inconnu à dire à l'homme, si l'homme par-^ 
venait à comiu^ndi^ leur langage, et s'il daignait les iiitef- 
roger (J)? 

lean Robert croyait se rappeler que, dans son enfance, il 
avait touché de la main la fraternité universelle; il était à 
peu près ^oontaincu d'avoir <îompris, ^pendant un certain 
t^BpSy l'aibaiement des jeunes idûens, le cbant des petits oi* 



(I) Voyei, dans les Originm du ànit, les beUesjpftges^e noire grand bk. 
torien-poète Michelet sur le même s^iet. 



«4 LES MOHIGANS DE PARIS 

seaux, et jusqu'au parfum des boutons de rose, auxquels il 
voulait parfois, au moment où ils s'entr'ouvraient, faire man- 
ger les morceaux de sucre que sa mère lui aVait dopnés. 

Puis, à mesure qu'il avait grandi, il lui avait semblé que 
cette intelligence presque humaine, qu'enfant, il avait trou- 
vée chez les animaux et chez les plantes, avait disparu, et 
s'étail emmêlée comme le chanvre que les follets embrouil- 
lent à la quenouille de la jeune fîlle bretonne, et que, lassée 
d'un travail inutile, elle finit, dans son impatience, par jeter 
au feu. 

Qui a rompu cette union touchante qui reliait l'homme à 
ranimai et à la plante, c'est-à-dire au simple et à l'humble? 

L'orgueil l 

Ce fut la différence du monde oriental avec le monde occi- 
dental. 

L'Inde, à laquelle il do|t toujours revenir, chaque fois que, 
las de son Occident disputeur, l'Européen a besoin de re- 
tremper son âme aux sources primitives; l'Inde, cette mère 
commune du genre humain; l'Inde, notre majestueuse 
aïeule, fut payée de sa tendre piété, en demeurant féconde : 
son symbole, c'est la vache nourricière. Guerres, désastres, 
servitudes, passent suf elle depuis trois mille ans, et son in- 
tarissable mamelle est toujours prête à désaltérer trois cent 
millions d'hommes, indigènes ou étrangers. 

Il n'en a pas été ainsi de notre pauvre mondé occidental, 
de notre mesquine civilisation grecque et latine. La ville 
grecque, la cité romaine ont divinisé l'art, et destitué la na- 
ture; elles firent des hommes des esclaves; elles appelèrent 
les animaux des bêtes; elles forcèrent la terre de dépenser, 
sans s'inquiéter de rendre de nouvelles forces à la terre. Un 
jour, Athènes se trouva une ruine; Rome, un. désert! il y 
eut des chemins magnifiques sur lesquels personne ne voya** 
gea plus, des arcs de triomphe qui, la nuit, voyaient passer 
les ombres des armées conduites par l'ombre des triompha- 
teurs, et des lieues d'aqueducs continuant de porter, avec 
des enjambées gigantesques, l'eau des fleuves aux cités 
mueltes, qui n'avaient plus d'habitants à désaltérer ! 

£t toutes ces idées, qui remuaient trois civilisations, qui fai- 
saient, par cette chaîne électrique de la pensée qui le révèle 
au monde moderne, tressaillir dans son sépulcre le monde 
antique, s'éveillaient dans l'esprit du poëte, à la vue du 



LES MOHIGÀNS DE PARIS 65 

chien, et au souvenir de ces mots4e Salvator : t Quand vous 
aurez fini, causez avec Roland. > 

Jean Robert avait fini de regarder et même de penser; il 
appela donc Roland, pour causer avec lui. 

A SQU nom prononcé avec cet accent bref et ferme du chas- 
seur, Roland, qui dormait ou plutôt qui faisait semblant de 
dormir, le museau allongé entre ses deux pattes, leva vive- 
ment la tète et regarda Jean Robert. 

Jean Robert prononça une seconde fois le nom du chien^ 
en frappant sa cuisse avec la main. 

Le chien se leva sur les deux pattes de devant, et resta 
accroupi à la manière des sphinx. 

Jean Robert renouvela une troisième fois le même appel. 

Le chien vint à lui, posa sa tête sur ses deux genoux, et 
le regarda amicalement. 

— Pauvre chien ! dit le poëte d'une voix caressante. 
Roland fit entendre un murmure moitié tendre, moitié 

plaintif. 

•— Ahl ah! dit Jean Robert, ton- maître Salvator avait 
raison : il paraît que nqus allons nous comprendre. 

Au nom de Salvator, le chien fit entendre un petit aboie- 
ment d'amitié, et regarda du côté de la porte. 

— Oui, dit Jean Robert, il est là dans la chambre à côté» 
avec ta maîtresse Fragola, n'est-ce pas, Roland ? • 

Roland alla à la porte, appliqua son museau à Tinterstice 
qui existait entre le bas de la porte et le parquet, respira 
bruyamment, et revint poser, en fermant ses yeux vifs, in- 
telligents, presque humains, sa tête survies genoux du poëte. 

— Voyons un peu, dit Jean Robert, quels sont nos père 
et mère... Donnez la patte, s'il vous plaît. 

Le chien leva sa grosse patte, et la posa, avec une légèreté 
qui semblait impossible, dans la main aristocratique de 
Jean Robert. 

Jean Robert examina les interstices des doigts. 

— Ah! dit-il, je m'en doutais... —Voyons notre âge. 

Et il releva les puissantes lèvres de l'animal, qui, en se 
relevant, découvrirent une double rangée de dents terribles, 
blanches comme l'ivoire, et cependant déjà un peu fati- 
guées dans les profondeurs de la gueule. 

— Ah ! ahl dit Jean Robert, nous ne sommes plus de la 
première jeunesse : si nous étions une femme, nous cache- 



i6 L£S MOHIGANS DJS PARIS 

fions notre âge depuis àix «ns; si aous-éticHiB un liommey 
nous commencerions à le cacher. 

Le chien resta impassible; il M p^faissait complètement 
indifférent que Jean Robert sût son âge. Ce que voyant le 
poëte, il continua son ^amen, espérant arriver à quelque 
détail qui irriterait ^d'une manière plus active la sensibilité 
nerveuse de Roland. 

Ce détail ne tarda pas à «e ipréBen'^er è la vue de Jean 
Bobert. 

Rolahd avait, nous l'avons dit^ -*- à part un peu phis de 
longueur dans sen poil, légalement frisé, surtout sous le 
ventre, — la robe fauve du Uon ; seulement, Je»n Robert re» 
marqua au flanc du eôté droit, entre la f[uatrième et la cin- 
quième côte, un point blanc de sept ou huit lignes de dia- 
mètre. 

— Ah ! ah 1 demanda-t-il, qu'est-^ce que c'est qtie ceia> 
mon pauvre Roland ? 

Et il appuya du bout du doigt sur le point blanc. 
Roland poussa un ^émissem^t 

— Tiens ! dit Robert, une cteatrioe. 

Robert n'i forait pas que les plaies ou les brC^ures détrui- 
sent l'huile colorante qui circule dans le tissu capillaire : il 
airait ^vu, dans les i^a^as, des chevaux noirs auxquels on 
faisait une étoile sur le front en y appliquant une pomme 
JMxuiUante; il comprit qu'il y aviiit là plaie ou brûlure. 

Plaie plutôt que brûhice, puisque te doigt reconnàissaît 
une cicatrice. 

Il regarda au flanc gauche. 

Au flanc gauche, Roland portait, mais seolenient un peu 
plus bas, un stigmate pareil. 

Robert y appliqua le doigt oomme il avait fait la première 
fois; le chien poussa,' à cette seconde pression, un gémisse*- 
ment plus douloureux, gémissement qui fut e!q>liqué au 
jeune observateur par le calus de la cote. 

Au flanc gauche, la côte avait été brisée. 

^ Ahl ahl mon beau Roland, dit le poëte, il paraît que, 
comme notre homonyme, iious ^yaos fait ta >guerrej 

Roland leva la tète, entr'ouvrit la gueule, et poussa un 
aboi qui fit frissonner Jean Robert jusqu'au ixwïd des veines. 

Celte plainte avait un caractère si lugubre, que Salvator 
sortit de la chambre, et demanda à Jean Robert : 



/ 



LES MOEICANS DE PARIS 6f 

— Qu'est-il donc arrivé a Roland ? ' 

— Rien... Vous m'aviez dit de causer avec lui, répondît 
en riant Jean Robert; je lui ai demandé son histoire, et il 
était en train de me la raconter. 

— Et que vous a-t-il raconté? Voyons ! je serais curieux 
de savoir la vérité. 

— Pourquoi voulez- vous qu'il mente? dit Jean Robert; ce 
n est pas un homme! 

— Raison de plus pour me répéter votre conversation, re- 
prit Salvator avec une insistance qui semblait mêlée de 
quelque inquiétude. 

— Eh bien, voici mot pomr mot notre dialogue. Je lui ri 
demandé de qui il était fils : il m'a répondu qu'il était croisé 
d'un chien du Saint-Bernard cft d-un terre-neuve; je lui ai 
demandé quel était son âge : il m'a répondu qu'il avait entre 
neuf et dix ans; je lui ai demandé ce que c'était que cette 
tache blanche qu'il avait à chacun de ses flancs, et il m'a 
répondu que c'était la trace d'une balle qu'il avait reçue 
dans le côté droit, et qui était sortie du côté gauche, en lui 
brisant une côte. 

— Ahl ah! dit Salvator, tout cela est d'une exactitude 
lyaiTarte. 

— Tant mieux ! cela prouve que je ne suis pas un obser* 
vateur tout à fait indigne de vos leçons. 

-r Cela veut dire tout «tnrplement que vous êtes chasseur; 
que, par conséquent, vous avez reconnu, à la membrfifhe que 
Roland a entre les doigts des pattes, et à la couleur de sa 
peau, «a filiation avec le chien nageur e1 le chien de mon- 
tagnes; que vous avez regardé ses dents, et que vous avez 
vu, à la canine dont la fleur de lis a disparu, et à la molaire 
un peu avariée, qu'il était hors d'âge; que vous avez tàté tes 
deux taches, que vous avez «enti, à la concavité de la peau 
et à la convexité de l'os, qu'il avait reçu ttne balle, laquelle 
était entrée du côté droit, étaitsortie du côté gauche, et, en 
soçtant, avait brisé une côte. — Est-ce cela? 

— Au point que j'en suis humilié 1 

— Et il ne vous a pas dit autre chose ? 

— Vous êtes entré juste au moment où il me contait qu'il 
n'avait pas oublié sa blessure, et qu'à l'occasion, il se rap- 
pellerait probablement celui qui la lui a faite. Maintenant, je 
compte sur vous pour me dire le rest». 



68 LES MOHIGANS DE PARIS 

— Il n'y a qu'un malheur, et Ij'avoue, sur ce point, ma 
profonde ignorance : c'est que je n'en sais pas plus que 
vous. 

— Bah! vraiment? 

— ^ui, un jour que je chassais, il y a quatre ou cinq ans» 
dans les environs de Paris... 

— Que vous chassiez ? 

— Que je braco|inais, voulais-je dire : un commissionnaire 
ne chasse pas... Je trouvai ce pauvre animal dans un fossé; 
il était tout ensanglanté, percé à jour, expirant. Sa beauté 
excita ma compassion : je le portai jusqu'à une fontaine, je 
lavai sa plaie avec de Teau froide dans laquelle j'avais versé 
quelques gouttes d'eau-de-vie; il parut renaître à ces soins 
que je lui donnais. L'envie me prit de m'approprier ce ma- 
gnifique animal, auquel, d'après l'état où je le trouvais, son 
maître paraissait tenir assez peu; je le mis sur une voiture 
de maraîcher, et je revins suivant la voiture. Le même soir, 
et aussitôt mon arrivée, je le traitai comme j'avais vu traiter, 
au Val-de-Gràce, des hommes atteints de coups de feu, et 
j'eus le bonheur de le guérir; voilà tout ce qiie je sais de 
Roland... Ah! pardon, je me trompe : j'oubliais encore que 
Roland m'a voué une reconnaissance qui ferait honte aux 
hommes, et qu'il est prêt à se faire tuer pour moi et pour 
jès gens que j'aime; — n'est-ce pas, Roland? 

A cet appel, Roland poussa un cri de joyeuse adhésion, en 
posant ses deux pattes de devant sur l'épaule de son maître, 
comme il avait fait lors de l'arrivée de celui-ci. 

— C'est bien, c'est bien, dit Salvator; vous êtes un beau et 
bon chien, Roland, on sait cela... A bas les pattes I 

Roland reposa ses pattes à terre, et alla se recoucher en 
travers de la porte, sur le même tapis où il était lorsque Jean 
Robert l'avait fait lever en l'appelant. 

~ Et, maintenant, dit Salvator, voulez-vous venir? 

— Volontiers; mais je crains bien d'être indiscret. 

— Pourquoi cela? 

— Mais parce que votre compagne a une course à faire ce 
matin, et avait peut-être compté sur vous pour l'accom- 
pagner. 

— Non, puisque vous l'avez entendue me répondre qu'elle 
ne pouvait me dire où elle allait. 

— Et vous laissez aller comme cela votre maîtresse dans 



LES HOHIGANS DE PAR|S 69 

des endroits qu'elle ne peut pas vous nommer? demanda en 
Tï^ni Jean Robert. 

— Cher poëte, sachez ceci, qu'il n'y a pas d'amour là où 
il n'y a pas de confiance. J'aime Fragola de tout mon cœur, 
et je soupçonnerais ma mère avant de la soupçonner, elle. 

— Soit; mais il est peut-être imprudent à une jeune fille 
continua Jean Robert, de partir seule à six heures du matin^ 
et d'aller hors Paris avec un cocher. 

— Oui, si elle n'avait pas Roland avec elle; mais^ avec 
Roland, je lui laisserais faire le tour du monde^ sans craindre 
qu'il lui arrivât un accident. 

— En ce cas, c'est autre chose» 

Puis, se drapant avec une certaine coquetterie dans son 
manteau : 

— A propos, dit Jean Robert, j'ai entendu votre compagne 
prononcer, en parlant d'une de ses amies> le nom de Régina. 

— Oui. 

— C'est un nom peu commun... J'ai connu la fille d'un 
maréchal de France de ce nom-là. 

— La fille du maréchal de Lamoihe-Houdan? demanda 
Salvator. 

— Justement. 

— C'est l'amie de Fragola... Venez ! 

Jean Robert suivit, sans ajouter un mot^ son mystérieux 
compagnon. 
Il marchait de surprises en surprises. 



XI 



«.♦ 



L'Âme et le corps* 



Pendant son séjour de dix minutes dans la chambre à 
coucher, Salvator avait complètement changé de vêtements. 






1» LES MOHIGÂNS DE PARIS 

n y était entré vêtu, on se le rappelle, du costume d» 
velours, et en sortait avec une redingote blandie à longs 
poils, un gilet croisé boutonnant jusqu'au cou, tm pantalon 
de couleur sombre. Ainsi babillé, il était impossible de dire 
à quelle classe précise dé la société il appartenait : c'était la 
manière dont il porterait ces habits, c'était le langage qu'il 
parlerait, quiim assigi^raientnn rang dans la Bociélé. 

.<e chapeau sur l'oreille, Salvator était un ouvrier endi- 
manché; le chapeau droitsur la tête, Salvator étaitun homme 
du monde en négligé. 

Jean Robert remarquait tout : il remarqua cette nuance 
presque insaisissable. 

— Où voulez-svous aller ? demanda Salvater se retrouvant 
dans la rue avec le poëte, après avoir tiré la porte de son 
allée. 

— Où vous voudrez 1 Ne vous ôtes-vous pas (Chargé de mor 
pour cette nuit ? 

— Faisons ce que faisaient les anciens, dit Salvator : jV 
tons une plume au vent, et suivons-la. 

•Ils allèrent jusqu'au milieu de la place Sahrt-André-des- 
Arts. Salvator déchira un fragment de papier d'un petit 
portefeuille, et l'abandonna au vent, qui l'emporta dans la 
direction de la rue Poupée. 

Les deux amis suivirent le papier, qui voltigeait devant 
eux comme un de ces beaux papillons de nuit aux ailes 
blanches; ils arrivèrent à te rue de la Harpe. 

Un second papier jeté leur traça la route vers la rue Saint- 
Jacques. 

Ils allèrent devant eux sans savoir où ils allaient ; où va 
la causerie, où va le rêve : au hasard, à l'aventure; ils al- 
laient sans but, sans direction arrêtée . où vont le vent et lo 
nuage par une belle nuit ; ils allaient pour échanger les 
trésors de leur esprit, pour respirer les fraîches fleurs de 
leur âme. 

Deux ou trois fois Jean Robert avait tenté de surprendre le 
secret du jeune homme mystérieux; mais, à chaque fois, 
Salvator avait échappé à ses questions, comme le renard, 
par quelque feinte habile, échappe au lévrier qui le poursuit. 
Enfin, abordé par trop en face : 

— Ce que nous cherchons, lui«vait-il dit, c'-est un roirran 
à faire, n'est-ce pas ? ce que vous voulez que je vous raconte» 



1 



LES MOHIGANS DE PARIS 7t 

e'est un roman terminé ? Céder à votre désir^ ce serait aller 
en arrière. Allons en avant I 

Jean Robert vit que son compagnon ^désirait rester in* 
<x>nnu^ et il n'insista point davantage. 

D'ailleurs, le cours des idées des deux jeunes gens fut 
troublé par un incident. 

Plusieurs hommes et quelques^ f^nmes-étaient rassemblés 
imtour d'un homme étendu sur le pavé. 

— Il est ivre, disaient les uns. 

— U va mourir, disaient les autres. 
L'homme râlait. 

Salvator fendit la foule, se mit à genoux, souleva la téta 
•de rhomme, et, se tournant vers) Jean Robert : 

— C'est Barthélémy Lelong, qui va mourir frappé d'une 
congestion cérébrale, si je ne le saigne pas à l'instant même. 
Voyez, il doit y avoir dans les environs un pharmacien; frap- 
pez à la porte; les pharmaciens sont forcés de se lever à 
toute heure de la nuit. 

Jean Robert regarda autour de lui ; les deux jeunes gens 
étaient arrivés sans y penser vers le milieu du faubourg 
Saint-Jacques, à la hauteur à peu près de l'hôpital Cochin. 

En face de l'Imitai, Jean Robert lut au-dessus d'une es- 
pèce de boutique: 



PHABMAGIB DB LOUIS HSNAUD. 

Peu lui importait le nom du pharmacien, pourvu que le 
pharmacien ouvrit. U frappa en homme qui veut faire com- 
prendre la nécessité de ls[ promptitude. 

Au bout de cinq minutes, la porte csia sur ses gonds, et 
H. Louis Renaud parut sur le seuil de son magasin, vêtu 
d'un pantalon de futaine, coifCé d'un bonnet de coton, et 
demandant ce qu'on lui voulait. 

— Préparez des bandes et une cuvette, dit Salvator; c'est 
un homme menacé d'un congestion cérébrale, qui a besoin 
d'être saigné. 

On apportait le pauvre charpentier, qui était couipléte- 
ment sans connaissance. 

— y a-t-il un médecin pour saigâer le malade ? demanda 



n LES mohigâms de paris 

M. Louis Renaud. Je ne sais pas saigner, moi, et je suis plir- 
tôt herboriste que pharmacien. 

— Ne vous inquiétez de rien, dit Salvator; j'ai été élève 
en chirurgie, et je me chargerai de l'opération. 

— Je n'ai pas de lancette, reprit le pharmacien. 

— J*ai ma trousse, dit Salvator. 
La foule encombrait le magasin. 

— Messieurs, dit Salvator, voulez-vous être utiles à cet 
homme? 

— Bien certainement, monsieur Salvator, ditundestis- 
sîstants en tendant la main au jeune homme. 

Salvator prit la main qui s'avançait vers lui, et Jean Ro- 
bert crut voir le commissionnaire échanger un signe ma- 
çonnique avec le nouveau venu. 

Quelques voix répétèrent touthas : 

— Monsieur Salvator ! 

— Eh bien, dit le jeune homme, qui, plus que jamais pa- 
rut à Jean Robert mériter son nom prédestiné, pendant que 
je vais saigner ce malheureux, frappez à l'hôpital, et annon- 
cez l'arrivée d'un malade. 

Trois ou quatre personnes conduites par l'homme qui 
avait parlé à Salvator se détachèrent^t allèrent frapper à 
la porte de l'hôpital. 

Pendant ce temps-là, le pharmacien, aidé de ceux qui 
étaient restés, enlevait la cravate du pauvre Jean taureau, 
le dépouillait de sa veste, et lui tirait le bras hors de sa 
chemise. 

Les veines du cou étaient gonflées à se rompre. 

— Faut-il bander le bras? demanda Jean Robert. 

— Avez-vous des bandes toutes prêtes? demanda Salva- 
tor au pharmacien. 

•— J'en vais chercher, dit Louis Renaud. 

— Serrez vigoureusement le bras au-dessus de la veine, 
monsieur Robert ; j'espère que cela suffira, dit Salvator. 

Robert obéit; un des assistants prit le bout du bras, un 
autre prit la cuvette, un troisième la lampe. 

— Prenez garde à l'artère ! dit Jean Robert un peu in- 
quiet. 

— Oh f ne craignez rien, répondit Salvator; j'ai plus d'une 
fois saigné, la nuit, sans autre lumière que le clair de lune 
ou la lumière du réverbère. 0e pareils accidents sont corn- 



LES MOHIGÂNS DE PARIS 78 

muns chez ces pauvres diables, et leur arrivent toujours en 
sortant du cabaret. 

Il n'avait pas achevé, qu'avant même qu'on eût vu sa 
main, armée de la lancette, s'approcher du bras de Bftrthé- 
lemy, le sang jaillissait noir et spumeux. 

— Diable ! ât-il en secouant la tête, il était temps I 
L'opération avait été faite avec la légèreté et la prompii- 

tude de main d'un praticien consommé. 
Barthélémy respira. 

— Quand il aura perdu assez de sang, dit le pharmacien, 
qui arrivait avec une bande, vous le direz. 

— Ohl répondit Salvator, nous pouvons lui en ôter 
sans inconvénient : il n'en manque pas... Laissez, laissez 
couler l 

Lorsque le malade eut perdu la valeur de deux palettes de 
sang, il ouvrit les yeux. 

Le premier regard fut terne, vitreux, inintelligent ; mais, 
peu à peu, l'œil s'éclaira, le rayon divin y reparut; la vue 
de Barthélémy s'arrêta sur le chirurgien amateur. 

— Ah l bon l monsieur Salvator, dit-il, je suis content, en 
vérité Dieu, de vous voir l 

— Tant mieux, mcHûdier Barthélémy! dit le jeune homme; 
et, moi aussi, je suis content de vous voir. Peu s'en est fallu 
que je n'eusse plus ce plaisir-là ! 

— Ah! ah I dit Barthélémy en reprenant peu à peu con- 
naissance, c'est donc vous qui m'avez saigné ? 

— Mais oui, fit Salvator en essuyant avec soin sa lancette, 
et en la remettant dans la trousse. 

— Alors, vous ne vouliez pas ma mort? 

— Moi 1 Et à quel propos voudrais-je votre mort? 

— Ah l c'est que, comme vous m'avez jeté du haut en bas 
des escaliers, j'ai cru qu'on ne faisait cela que quand on 
voulait tuer un homme. 

— Allons donc, vous êtes fou ! 

— Non, je conçois qu'on tue les gens qui vous mettent en 
colère, et je vous avais mis en colère en refusant d'ouvrir 
la fenêtre; mais, après avoir voulu la fermer, dame! vous 
comprenez, même par votre ordre, je ne pouvais pas l'aller 
ouvrir sans être déshonoré à mes propre yeux... et avec ça 
que ce muscadin vous avait un air triomphant ! 

— Ce muscadin vient de m'aider à vous sauver la vie, 

L 5 



n LES MOHICANS DE PARIS 

I 

Barthélémy; vous voyez donc bien que^, pas plus que moi^ 
il ne vous voulait du mal. 

Barthélémy se retourna et vit Jean Robert, qui le regar- 
dait en souriant. 

— Ah ! c'est, ma foi, vrai ! dit-il. 
Jean Robert lui tendit la main. 

— Allons, sans rancune, mon ami, dit-il. 

— Oh 1 dit Barthélémy, je ne suis pas boudeur, et, dès que 
vous m'offrez la main... 

— J'aurais volontiers commencé par là, dit le poëte; vous 
me rendrez la justice d'avouer que c'est vous qui ne l'avez 
pas voulu. 

— Ça, c'est vrai, dit Barthélémy en fronçant le sourcil. Il 
faut qu'un homme soit bien bête de se faire comme cela de 
la peine parce qu'une femme... Mais, compretiez-vous, mon 
sieur Salvator? elle est encore retournée avec ce petit grin- 
galet de chez Bobino. Je ne peux pourtant pas le casser, le 
petit, gueux, et il compte là-dessus... Oh! elle sait bien ce 
qu'elle fait, la malheureuse, en ne prenant pas un homme 1 

— Voyons, voyons, calmons-nous, Barthélémy! 

— Ça vous est bien aisé à dire, à vous qui vivez avec un 
ange du bon Dieu, monsieur Salvator; mais vous méritez ça^ 
vu que vous ne vivez que pour faire le bien, et qu'il faudrait 
être dénué, quoil pour vous faire du mal... N'importe! si 
vieux que je sois, je suis bon père, et je ne mérite pas qu'on 
m'enlève ma fille I Voilà trois jours que je suis comme un fou 
à chercher l'enfant; elle l'aura caché quelque part, chez sa 
vieille gueuse de mère; mais, celle-là, pas moyen de l'aller 
chercher chez elle : elle crie à l'assassin dès qu'elle m'aper- 
çoit; si bien que je lui dois déjà deux nuits de la salle Saint- 
Martin... Oh ! j'en passerais bien quatre, et puis six, et puis 
huit, des nuits, à la salle Saint-Martin, pour revoir ma Olie, 
ma petite Fifine... Pauvre chérubin à moi, va 1 elle aura deux 
ans à la Saint-Jean d'été. 

Et le colosse se mit à pleurer comme une femme. 

— Eh bien, que vous disais-je? demanda Salvator à Jeaa 
Robert, qui regardait avec curiosité cet étrange spectacle. 

— C'est vrai, dit le poëte. 

— Allons, dit Salvator, on te la rendra, ta fille. 

— Vous ferez cela, monsieur Salvator? 

— Puisque je te le promets. 



LES MOHIGANS DE PARIS 7S 

— Oui, vous avez raison ; c'est moi qui ai tort : du moment 
que vous promettez, c'e3t clair que vous tiendrez... Ah ! faites 
cela, monsieur Salvétor; faites cela, et, s'il le faiit, eh bien, 
voyez-vous, je ne vous donnerai plus Ife peine de me jeter 
du haut CD bas des escaliers. Vous me direz : « Jean Tau- 
reau, jette-toi! » et je m'y jetterai de moi-même. 

— Monsieur Salvator, dit en rentrant l'homme qui s'était 
chargé d'aller frapper à l'hôpital, c'est ouvert là, en face. 

— Pas pour moi, j'espère? dit Barthélémy. 

— Et pour qui donc? demanda Salvator. 

— Ohl je n*y vas pas. 

— Comment, tu n'y vas pas? 

— Je n'aime pas l'hôpital : l'hôpital, c'est bon pour les 
gueux, et l'on est encore assez riche. Dieu merci, pour sa 
foire soigner chez soi. 

— Oui; seulement, chez soi, on est mal soigné; chez soi,. 
on mange avant le temps, on boit avant l'heure, et, quand 
on s'est soigné deux ou trois fois chez soi comme tu te soi- 
gnes, on entre un beau matin à l'hôpital pour n'en plus sor- 
tir qu'une nuit... Allons, Barthélémy 1 allons I ^ 

— Je n'en veux pas, de l'hôpitai, je vous dis ! 

— Eh bien, soit I retourne chez toi, et cherche ta fille toi- 
même; tu commences à m'ennuyer à la fin. 

— Monsieur Salvator, j'irai où vous voudrez... Monsieur 
Salvator, où est l'hôpital? Mais je le vénère, l'hôpital t 
me voilà. 

— A la bonne heure. 

— Mais vous lui reprendrez ma petite Fifme, n'est-ce pas? 

— Je' te promets qu'avant trois jours, tu auras de ses 
nouvelles. 

— Qu'est-ce que je ferai donc pendant ces trois jours ? 

— Tu te tiendras tranquille. 

— • Plus tôt, si c'est possible, n'est-ce pas, monsieur SaU 
.vator? 

— On fera ce que Ton pourra. Va-t'en ! 

— Oui, oui, je m'en vas, monsieur Salvator. Tiens, c'est 
drôle! où sont donc mes* jambes? je ne peux plus mar- 
cher ! 

Salvator fît un signe : deux hommes s'approchèrent de 
Barthélémy, qui s'appuya sur eux, et qui sortit en disant: 

— Vous m'avez promis, dans trois jours au plus tard, de 



76 LES MOHICÂNS 0£ PARIS 

I 

me donner des nouvelles i) ma Me^ monsieur Salvatoc; ne 
.'publiez pas! 

Et, de l'autre côté dé la rue, à la porte de l'hôpital, qui 
illait se refermer sur lui, le charpetier criait encore : 

— N'oub/iez pas ma pauvre petite Fifine, monsieur Sal- 
vatorl 

— Vous aviez ?aison, dit Jean Robert, ce n'est pas au ca- 
baret qu'il faut voir les hommes. 



XII 



Ce qu'on entendait au faubourg Saint-Jacques, pendant la nuit 
du mardi gras au mercredi des cendres, dans la cour d*un phar-r 
macien-droguiste. 



L'opération était finie; le malade à l'hôpital, il ne restait 
plus aux jeunes gens qu'à se remettre en chemin avec cette 
consolante idée que, si la fantaisie ne leur fût pas venue de 
courir les rues de Paris, la nuit, à trois heures du malin, un 
homme serait mort qui avait peut-être encore trente ou qua- 
rante ans à vivre. 

Mais, avant de se mettre en chemin, Salvator demanda à 
son hôte de l'eau et une cuvette pour laver ses mains tachées 
de sang. 

L'eau était commune, mais les cuvettes étaient rares chez 
le digne pharmacien; la seule qu'il possédât contenait le 
sang tiré par Salvator de la veine du charpentier, et Salva- 
tor avait bien 'recommandé que Ton conservât soigneuse- 
ment ce sang pour le montrer au docteur qui ferait, le ma- 
tin, Ja visite à l'hôpital Cochin. 

La demande du jeune homme eut donc d'abord l'air d'être 
une indiscrétion. 

Le pharmacien regarda tout autour de lui, et finit par 
dire à Salvator : 



LES MOHIGANS DE PARIS 77 

I 

' — Dame! si vous voulez vous laver les mains à grande 
eau, passez dans la cour, et lavez- vous-les à la pompe. 

Salvator accepta ; quelques gouttes de sang avaient aussi 
jailli sur les mains de Jean Robert : celui-ci suivit son ami. 
* Mais une impression des plus douces les arrêta sur le seul 
de la porte de cette cour. 

Tous deux se regardèrent. 

En effet, leur élonnement était grand : ils entendaient 
tout à coup, du moment que la porte de la cuisine ^u phar- 
macien s'était ouverte, au milieu du silence et du calme dî 
cette nuit sereine, vibrer, comme par enchantememt, les ac- 
cords les plus mélodieux. 

D'où venaient ces sons suaves? de quel endroit? de quel 
instrument céleste? Il y avait là, tout près, la haute mu- 
raille d'un couvent. Le vent d'est enlevait-il à l'orgue de 
l'église ces ravissants accords, pour les apporter aux rares 
passants de la rue Saint- Jacques? 

Sainte Cécile elle-même était-elle descendue du ciel dans 
cette pieuse maison pour célébrer le mercredi des cendres? 

En effet, l'air que nos ''eux jeunes gens entendaient n'é- 
tait, certainement, ni un chant d'opéra, ^ni le solo joyeux 
d'un musicien, au retour du bal masqué. 

C'était peut-être un psaume, un cantique, une page dé- 
chirée de quelque vieille musique biblique. 

Celle de Rachel pleurant ses fils dans Rama, et ne voulant 
pas être consolée, parce qu'ils n'étaient plus ! 

C'était cela; car, en écoutant cette mélodie, on croyait 
voir passer, comme des ombres plaintives, toutes les hymnes 
sacrées de l'enfance, toutes les mélancolies religieuses de 
Sébastien Bach et de Palestrina. 

Si l'on eût été obligé de donner un nom à cette touchante 
fantaisie, on l'eût appelée : Résignation, 

Nul nom plus ou moins expressif ne lui eût mieiax con- 
venu. 

L'air prévenait en faveur du musicien. 

Le musicien devait être mélancolique et résigné comme 
sa musique ; les deux jeunes gens eurent cette idée-là en 
même temps. 

Ils commencèrent donc par faire ce qu'ils étaient venus 
faire là, c'est-à-dire par se laver les mains; après quoi, ils 
étaient bien résolus à se mettre à la recherche du musicien. 



78 LES ÂfOHICANS DE PARIS 

L'opération terminée, le pharmacien leur apporta udo 
serviette; en échange de quoi, Jean Robert, pour Tindeoi- 
niser de la peine qu'on lui avait donnée, lui offrit une pièce 
de cinq francs* 

Le pharmacien, à ce prix, eût voulu être dérangé trois 
fois par nuit. 

Aussi se confondit-il en remercîments. 

Ce que voyant Jean Robert, il lui demanda la permission 
de rester encore quelques instants dans la cour pour en- 
tendre cette plaintive mélodie, qui continuait de se répandre 
avec l'abondance de l'improvisation. 

— Restez tant que vous voudrez I répondit le pharmacien. 

— Mais vous ? demanda Jean Robert. 

— Oh I cela ne me gêne en rien^ attendu que je vais re- 
fermer ma porte, et me coucher. 

— Mais, nous, comment sortirons-nous ? 

— La porte de la rue ne ferme qu'au loquet et au verrou : 
il vous suffira de tirer le verrou et de lever le loquet, vous 
serez dans la rue. 

— l^^ais qui refermera la porte ? 

— Ah I bah î la porte ! je voudrais avoir autant de mille 
Kvres de rente qu'elle reste de fois ouverte dans l'année. 

— Alors, dit Jean Robert, tout va bien. 

— Oui, tout va bien, reprit l'herboriste enchanté. 

t^uis il referma sa porte, et laissa les deux jeunes gens 
maîtres de la cour. 

Pendant ce temps, Saivator s'était approché d'une fenêtre 
du rez-de-chaussée à travers les volets de laquelle on aperr 
cevait de la lumière. 

C'était évidemment de la chambre sur laquelle ouvrait 
cette fenêtre que venait la mélodie. 

Saivator tira à lui les volets; ils n'étaient pas accrochés 
€n dedans, et cédèrent. 

Alors, par une ouverture du rideau, ils aperçurent un 
jeune homme de trente ans environ , assis sur un tabouret 
assez élevé, et jouant du violoncelle. 

Bien qu'un cahier de musique lut ouvert sur le pupitre qui 
se dressai' devant lui, le jeune homme ne semblait point y 
abaisser ses yeux, levés au cieF; il ne paraissait même pas 
avoir conscience du morceau qu'il jouait : son attitude était 
selle de l'homme en proie à la plus sombre préoccupation ; 



LES MOHIGANS DE PARIS 79 

SB m^in conduisait machinalement l'archet, mais sa pensée 
était ailleurs. » 

Il se livrait évidemment en lui quelque combat terrible f 
sans doute, la lutie de la volonté contre la douleur; car, de 
temps en temps, son front se rembrunissait, et, tout en con- 
tinuant de tirer les plus tristes accords de son instrument, il 
fermait les yeux, comme si, ne voyant plus les choses exté- 
rieures, il eût perdu avec elles le sentiment de sa douleur 
intime. Enfin, le violoncelle sembla, comme un homme à 
l'agonie, pousser un cri déchirant, et l'archet tomba des 
mains du musicien. 

L'âme était-elle vaincue? L'homme pleurait! 

D^ux grosses larmes silencieuses coulèrent le long de ses 
joues. 

Le musicien prit son mouchoir, s'essuya lentement les 
yeux, remit le mouchoir dans sa poche, se pencha, ramassa 
l'archet, le ramena sur les cordes du violoncelle, et reprit sou 
chant juste à l'endroit où il l'avait interrompu. 

Le cœur était vaincu : l'âme planait au-dessus de la dou- 
leur avec les ailes de la force ! 

Les deux jeunes gens avaient porté une attention profonde 
et un intérêt puissant au drame solitaire qui venait de s'ac- 
complir sous leurs yeux. 

— Eh bien ? dit Salvator avec l'accent de l'interrogation. 

— C'est incroyable I répondit Jean Robert essuyant une 
larme qui perlait au coin de sa paupière. 

— Voilà le roman que vous cherchiez, mon chec poëte; il 
est là, dans cette pauvre maison, dans cet homme qui souf- 
fre, dans ce violoncelle qui pleure. 

— Le connaissez-vouSj cet homme? demanda Jean Ro- 
bert. 

— Moi? Pas le moins du monde! répondit Salvator; je 
ne sais pas son nom, je ne l'ai jamais vu ; mais je n'ai pas 
besoin de le connaître pour vous dire qu'il y a en lui une des 
I^s sombres pages du livre du cœur humain. L'homme qui 
«ssuie ses larmes, et qui se remet à l'œuvre avec cette sim- 
plicité, est un homme fort, je vous jurel et, pour que cet 
homme fort ait pleuré, il faut que sa douleur soit immense. 
Entrons, et demandons-lui de nous raconter son histoire. 

— Y songez-vous? demanda Jean Robert en l'arrêtant. 

— Je ne songe même qu'à cela, répondit Salvator en s'a* 



80 LES MOHICANS DE PARIS 

vançant vers la porte, et en cherchant le marteau ou la 
sonnette. 

— Et vous croyez, reprit Jean Robert en arrêtant une se- 
conde fois son compagnon, vous croyez que cet homme va 
raconter son malheur au premier venu qui le lui deman- 
dera ? 

— D*abord, nous ne sommes pas des premiers venus, mon» 
sieur Jean Robert: nous sommes des... 

Salvator s'interrompit. Jean Robert espérait voir s'échap- 
per quelque éclair à l'aide duquel il lirait, ou, du moins^ 
épellerait dans la vie passée de son compagnon. 

—.Nous sommes des philosophes, continua Salvator. 

— Ah I oui, des philosophes, reprit Jean Robert un peu 
désappointé. 

— En outre, nous n'avons l'air ni de bacheliers ivres, ni 
d'étudiants en goguette, ni de bourgeois curieux; notre di- 
plôme d'honnêtes gens est écrit sur notre front. J'ignore 
quelle opinion vous avez eue de moi à première vue; mais 
je suis prêt à affirmer que quiconque vous verra, ne fût-ce 
qu'une fois, sera prêt à vous donner un secret comme je 
vous donne la main. 

Et Salvator tendit la main au jeune poëte, comme un bre- 
vet d'honnêteté donné à un honnête homme. 

— Entrons donc tête haute, continua Salvator; tous les 
hommes sont frères, et se doivent assistance; toutes les 
peines sont sœurs et se doivent secours. 

Ces dernières paroles furent prononcées avec un sentiment 
d'inexprimable mélancolie. 

— Allons donc, puisque vous le voulez! dit Jean Robert. 

— N'ai-je pas levé tous vos scrupules, et avez-vous en- 
core quelque objection à me faire ? 

— Non... Toutefois, je ne suis pas aussi certain que vous 
que le musicien nous accueillera favorablement. 

— Il souffre; donc, il a besoin de se plaindre, dit senten- 
cieusement Salvator; nous allons devenir pour lui des êtres 
providentiels, des envoyés de Dieu ! L'homme désespéré n'a 
rien à perdre, il ne peut que gagner à partager ses chagrins. 
Entrons donc bravement, et, s'il vous reste une ombre d'hé- 
sitation, je vous dirai que, maintenant, ce n'est plus la cu- 
riosité qui me pousse, mais que c'est le devoir. 

Et, sans attendre la réponse de Jean Robert, Salvator, qui 



LES MOHICÂNS DE PARIS 8^ 

n'avait trouvé ni marteau ni sonnette, frappa trois petits 
coups à la porte à la manière des maçons. 

Pendant ce temps, Jean Robert étudiait, à travers la vitre, 
l'effet que produirait cette interruption sur le violoncelliste. 

Celui-ci se levaj déposa son archet sur le tabouret, ap- 
puya son instrument contre le mur, et vint ouvrir la porte 
sans avoir manifesté le moindre signe d'étonnement. 

Cette tranquillité était parfaitement en harmonie avec l'o- 
pinion émise par Salvator. 

Ou cet homme attendait quelqu'un, — et qui pouvait-i^ 
attendre, sinon un consolateur? 

Ou il était assez détaché des choses de ce monde pour que 
rien, venant du monde, ne Tétonnât désormais, — et, alors, 
il devait accueillir sans plaisir, mais en même temps sans 
impatience, les deux jeunes gens. 

— A qui ai-je l'honneur de parler? demande-t-il en apcr*^ 
cèvant Salvator et Jean Robert. 

— A des amis inconnus, répondit Salvator. 
Ce mot suffit au violoncelliste. 

— Entrez, dit-il sans s'inquiéter autrement de l'étrange 
visite et de l'heure de la nuit à laquelle elle était faite. 

Les deux jeunes gens le suivirent; Jean Robert, qui en* 
tra le dernier, referma la porte derrière lui. 

Ils se trouvèrent alors dans la chambre même où ils avaîeni 
aperçu le musicien par les vitres de la fenêtre. 

C^était une chambre dont la simplicité surprenait et ra- 
vissait en même temps ; pas même une chambre : une 
chambrette, mais délicieuse, proprette et blanche du 
haut en bas; une vraie cellule de nonnain pour la ra- 
reté des meubles, un vrai palais de jeune fille pour le goût 
délicat et modeste qui en avait dicté le choi^. On était tout 
surpris, en entrant, de voir un jeune homme dans cette cham- 
bre; la rougeur vous serait montée au visage en même temps 
que la pensée vous fût venue que ce jeun<3 homme eût pu 
forcer ce chaste nid. N'était-ce pas la couchette d'un enfant 
qu'on entrevoyait derrière ce rideau de mousseline blanche? 
ces rosiers nains qui fleurissaient dans ces petits verres de 
cristal, n'étaient-ce pas les-jouets d'un enfant? quelles mains 
soignaient ces oiseaux roses qui voltigeaient dans leur 
cage, sinon celles d'une jeune fille de douze ans?... Ou ce 
n'était pas la chambre du jeune homme, ou une jeune ûlle 






, / 



tt LES M0HIGAJ7S DE PARIS 

habilaitavec lui : sa sœur sans doute; et cependaol/^ lapre* 
mière vue, le musicien semblait habiter seul. 

Ëtait-il permis d'imaginer qu^une aul^re femme, qu'une 
sœur eût le droit d'entrer dans cette chambre ? Non* 

La chambre était, chaste ; le front du jeune homme» lim- 
pide. 

Jamais une femme impure, n'avait passa dans, cette 
iihambre. 

Jamais l'ombre d'une mauvaise pensée n'avait.ridé la sur- 
face de ce front. 

Il y avait une explication. 

Oui, ce jeune homme habitait là; mais c'était sa sœur qui 
prenait soin de sa chambre, qui la blanchissait, qui la pous- 
sait, qui la fleurissait. 

Gomment donc pouvait-on être triste dans cette gaie re- 
traite ? 

Les deux jeunes gens, invités par le violoncelliste à s'as- 
seoir, n'en voulurent rien faire, qu'ils ne lui eussent expli- 
qué le but de leur visite. 

— Monsieur, dit Salvator, permettez-moi, avant de m'in- 
staller chez vous, de vous faire une question. Est-il au pou- 
voir de rhomme de soulager l'infortune que vous semblez 
éprouver? 

Le violoncelliste regarda celui qui lui adressait, cette phi- 
lanthropique question, avec cette même tranquillité dont il 
evuit fait preuve, quand, à trois heures du matin, il avait 
ouvert sa porte sans même demander : « Qui est^là ? >i 

— Non, monsieur, répondit-il simplement. 

— Alors, dit Salvator, nous nous retirons. Laissez-moi,, 
toutefois, vous dire, en forme d^excuse, pourquoi nous nous> 
sommes permis de vous troubler. ^ Monsieur... (et Salva-^ 
tor désigna du doigt Jean Robert) monsieur est à la veille, 
de fuire un livre sur les souffrances de l'homme; il étudie' 
quand il peut, oà il peut. En entrant dans cette cour, nou»^ 
vous avons entendu; nous nous sommes ai^rocbés, et, à 
travers les vitres de celte fenêtre, nous vous avons vu pleu- 
rer. 

Le jeune homme poussa un soupir. 
Salvator contimia : 

— Quelle que soit la cause de votre douleur, vos larmes 
nous ont.remués.prolbfidément,et nous sommesivenus.^ vous 



LES MOHIGANS DE PARIS 8$ 

tjffrip notre bourse, si vous êtes pauvre, notre bras, sî vous 
êtes faible, notre coeur, si vous êtes affligé. 

Les yeux du violoncelliste se mouillèrent de larmes; mais, 
celte ibis, c'étaient des larmes de reconnaissance. 

Il y avait, dans le& paroles de Salvator, dans le ton dont 
elles étaient dites, ddns la physionomie qui les accompagnait^ 
dans toute la personne du noble jeune homme enfin, il y 
avait, disons*-nous, une telle loyauté, une telle grandeur, 
une tendresse si profonde pour son semblable, qu'on se 
trouvait sympathiquement entraîné vers lui. 

Ce fut, poussé par cette irrésistible attraction, que le vio- 
loncelliste lui tendit les deux mains. 

— Je plains, dit-il, ceux qui cachent leur plaie aux hom- 
mes, surtout quand cette plaie est saignante ! montrer ses 
blessures à des frères, c'est leur apprendre à les éviter. — 
Asseyez-vous, frères, et écoutez-moi. 

Les deux jeunes gens s'accommodèrent chacun à sa guise, 
c'est-à-dire que Jean Robert s!étendit sur un fauteuil, et que 
Salvator se tint debout appuyé contre la muraille. 

L'homme au violoncelle commença. 



XIII 



L'élève et son professeur. 



Et, maintenant, que le lecteur nous permette dé substituer 
notre récit à (^lui du narrateur; le récit en sera plus com- 
plet, puisque nous aurons la faculté de dire, de l'excellent 
homme que nous venons de mettre en scène, ce que sa mo- 
destie ne lui permettrait pas de dire lui-même. 

Sept ans avant le jour où s'est ouvert le péristyle de l'his- 
toire gigantesque dans laquelle nous n'avons pas craint de 
nous engager, cette même chambre qu'habitait le violon- 
celliste, et dont les deux jmines gens avaient été si émer- 



Si LES MOHIGANS DE PARIS 

veillés, cette même chambre, disons-nous , était loin do 
ressembler à celle que nous venons de décrire dans sa chat • 
mante simplicité. 

Au lieu. du rideau de mousseline blanche qui tapissaii ie 
lit, et qui donnait à Talcôve un air de petite chapelle; au 
lieu de la Vierge de stuc dressée sur le chaminée, et éten- 
dant ses deux bras au-dessus des habitants de cette chambre- 
comme une bénédiction éternelle ; au lieu des deux flam-^ 
beaux suppcH'tant des bougies roses, sorte de cierges qui, 
avec la mousseline du lit et la statuette de la Vierge, don- 
naient à ce réduit un parfum de quiétude et de recueille- 
ment, —c'étaii une espèce de salle basse, dallée plutôt que- 
carrelée, étroite, froide et humide, sans fleurs parfumées, 
sans oiseaux chanteurs, sans tentures et sans papier. 

Les^ seuls ornements des murailles consistaient dans une 
vieille* gravure à Teau-forte représentant la Mélancolie d'Al- 
bert Durer, et dans une petite glace de forme carrée, au 
cadre de bois jaune, surmontée de deux branches de buis 
en croix, et faisant face à la gravure; — le fond de la cham- 
bre était caché par un grand rideau de serge verte, lequel, 
accroché par des clous aux solives du plafond, retombait 
jusqu'aux dalles qui servaient de plancher; c'était, sans 
doute, un voile jeté par des mains amies pour dérober au 
visiteur le navrant spectacle de quelque pauvre couchette. 

Cette chambre, en un mot, était Thabi talion la plus misé- 
rable et la plus triste qu'il fût possible d'imaginer; on sfr 
sentait le cœur profondément ému en jetant les yeux autour 
de soi, car on eût en vain cherché un seul point où la vue 
pût se reposer agréablement : les murs suaient la misère; 
les solives du plafond, pliant sous le poids qu'elles portaient 
depuis trois cents ans peut-être, menaçaient ruine; l'at- 
mosphère était lourde et viciée. 

En apercevant le guichet qu'on avait percé dans la porte^ 
on frissonnait comme en visitant un cachot. 

C'était bien moins, en effet, la cellule d'un austèpe céno- 
bite que le cabanon d'un pauvre fou. 

A l'exception d'uuo table de vieux chêne, d'un tableau de 
bois peint en noir destiné à faire des démonstrations à la 
craie, d'un pupitre sur lequel était placé un gros volume 
contenant, sans doute, les œuvres de Haendel ou les psau- 
mes de Marcello : à l'exception d'un banc assez long, pou- 



LES M0HICAN6 DE PARIS 8&< 

vant donner place à huit ou dix personnes, d'un tabouret 
élevé, et d'une chaise de paille, l'intérieur de la chambre 
était aussi nu que les murs. 

Celui qui habitait celte chambre était un pauvre maître 
d'écolo du quartier Saint-Jacques. 

 celle époque, c'est-à-dire en 1820, il était parvenu k 
force de patience, à fonder dans le faubourg une petite 
école d'enfants. 

Pour la somme modique de cinq francs par molB, qu'on 
ne lui payait pas toujours exactement, il enseignait, selon 
son programme, la lecture, l'écriture, l'histoire sainte et les 
quatre règles de l'arithmétique; mais, en réalité, il enseignait 
bien plus que ne promeltait son programme. 

Fils d'un pauvre fermier de province, il avait été envoyé 
au collège Louls-le-Grand dès l'âge de dix ans ; fa peine les 
livres lui avaient-ils été ouverts, que le professeur intelli- 
gent aux soins duquel il avait été confié avait reconnu en 
lui une aptitude pou commune et de rares dispositions. 

Co prolbssour, modeste et brave homme, vieux d'années, 
jeune do cœur, arbre qui aurait poussé des rameaux et 
donné des fruits au soleil du monde, mais qui, privé d'air 
chaud et de sucs viviflants, s'était étiolé et rabougri derrière 
les murs humides et moussus d'un collège, ce professeur, 
au bout d'une année, le prit en amitié, et s'attacha à lui 
aussi lendrcmont qu'un père pourrait s'atlacher fa son der- 
nier enfant. 

Lui aussi, il y avait trente ans, était venu du fond de sfr 
province h Paris; dépaysé au milieu de celle société en rac- 
courci qu'on appelle le collège, entouré de (Ils de famille, do 
jeunes gens riches, lui, enfunt pauvre, il avait, comme son 
jouno disciple, dans lequel il se voyait revivre, plus d'une 
fois regroité le sentier verdoyant qui conduisait fa la ferme 
patornoUe; plus d'une fois il avait pleuré des larmes anières 
au souvenir de la liberté que l'on respiroit dans l'air do son 
pays notai; enfin, comme son élève, il avait fjsrmé les yeux 
pour oublier le passé, et s'était jeté fa corps perdu dans la 
voie aride et raboteuse de la science, où le plus clairvoyant 
se heurlo toujours fa quoique problème insoluble, fa quoique 
théorie inconnue. 

Cette sympa Ihique similitude (s pauvreté, d'intelllgoni^o et 
d'isolement, donna tout d'abord, nous croyons l'avoir déjfa 



m LES MOHIGANS DE PARIS , 

éii, au vieux professeur la plus profonde affection pfour le 
petit Justin. — C'était ainsi que se nommgit Tenfant. 

Eo lui versant les premières gouttes de la science, il s'ef- 
força de lui en adoucir les amertumes; il lui tendit la main 
danâ les fourrés épais qui obstruent les premières avenues 
de l'étude : il écarta de lui les ronces aiguës, les orties brû- 
lantes; enfin, sa sollicitude n'épargna aucun soin pour lui 
frayer sur ses pas un chemin facile à travers les broussaiUes 
de ce pays inconnu. 

De sofl côté, Justin conçut pour son vieux maître litie 
tendresse abondante comme celle d'un fils, reconnaissante 
et respectueuse comme celle d'un écolier. 

Aussi, dès que l'heure de la récréation était sonnée, après 
avoir serré livres et cahiers dans sa baraque, comme on dit 
au collège, il traversait la cour en deux ou trois enjambées, 
et, soit qu'il ne prît aucun plaisir à la récréation, soit qu'il 
n'eût point d'ami de son âgé, soit, enfin, que son seul ca- 
marade, son unique ami fût son vieux professeur, dès que 
l'hôjLire de la récréation était sonnée, disons-nous, il allait 
ie rôtrou ver dans sa chambre, et, alors, la plus douce cau- 
serie commençait entre eux. 

Tantôt c'était l'histoire, tantôt c'étaient les mythologies ou 
les voyages qui faisaient le sujet de cette conversation ; tan- 
tôt c'étaient les œuvres des poètes anciens ou des grands 
artistes que l'on passait en revue. , 

Qu'un gai rayon de soleil entrât tout à coup dans la cham- 
bre> apportant avec lui comme uu souvenir des champs, 
<5omme un parfum des forêts, les vers de Virgile et d'Ho- 
mère, ces^eux grands prêtres de la nature, poussaient alors 
sur leurs lèvres ainsi que les fleurs de la terre au mois d'a- 
vril : le vieillard admirait les poètes à travers la nature, et 
faisait entrevoir à l'enftmt la nature à travers les poètes. 

C'était surtout le dimanche qui apportait dans le pan ie 
sa blanche tunique les plus douces heures de la semaine. 

Au cain du feu pendant l'hiver, dans les bois de Ver- 
sailles, deMeudon ou de'Montmorency pendant Tété, c'était 
toute une journée qu'on avait le droit de passer ensemble. 

Ohl cette journée tant attendue durant six jours, comme 
on la moltait à profit en entamant une longue discussion sur 
quelque point en controverse ! 

^iSû jourj c'était un vieux camarade du professeur qui ve- 



LES MOUIGÂNS DE PARIS 87 

mit lui faire visite; un autre jour, c'était la lettre de la fa- 
mille que l'on relisait dix fois; enûo, c'était sans cesse quel- 
que causerie instructive ou intéressante. 

Si, par hasard, —hasard qui ne se reproduisait pas trois 
fois dans Tannée,— le maître était appelé à quelque céré- 
monie, à quelque diner officiel, chez le proviseur ou chez 
un haut fonctionnaire de l'Université où il ne pouvait pas 
conduire Justin, Tenfant passait les recréations de ce di- 
manche à se promener avec un jeune garçon de son âge, 
isolé et pauvre comme lui, mais d'intelligence aussi rétive 
^e la sienne était facile. 

C'était à peu près le seul camarade qu'il eût dans le col- 
lége, non pas que les autres élèves lui fussent anlipathi- 
ques : tout au contraire, il eût aimé tout le monde ^ mais 
c'était lui qui était abandonné de tous. 

L'inégalité des fortunes séparedéjà les enfants au collège, 
eomme, plus tard, elle séparera les hommes dans la société, 
et les deux écoliers dont on voit l'ombre réunie se projeter 
sur les grands murs de la palissade dans la cour de la ré- 
création sont toujours deux pauvres ou deux riches. 

Un jour, le vieux maître de Justin se révéla à lui sous une 
forme toute nouvelle. 

Depuis longtemps, il lui ménageait une surprise aussi 
douce qu'inattendue. La chambre qu'habitait le bon MûUer 
— c'était le nom du vieux professeur— était située au-dessus 
de l'infirmerie; on était donc obligé à mille précautions, et 
le plancher était si mince, qu'on entendait retentir les pas 
les plus légers. Dans la bonté de son âme, le vieux profes- 
seur redoutait de causer le plus faible trouble dans le repos 
des malades; il avait donc renoncé à satisfaire la seule pas- 
sion qui eût jamais fait battre son cœur : il adorait la mu- 
sique, et jouait du violoncelle avec la science et Famour d'un 
violoncelliste allemand. 

Or, nous l'avons dit, depuis trois ans qu'il habitait cette 
malheureuse chambre, — date qui coïncidait, à peu de chose 
près, avec l'entrée de Justin au collège, —il n'avait touché 
ni son archet ni son violoncelle, et, cependant, il attendait 
sans bc plaindre l'instant où il pourrait, dans la nouvelle 
chambre qu'on lui destinait et qu'on lui promettait depuis 
dix-huit mois, reprendre son occupation favorite. 

Ce jour tant attendu arriva enfin. 



88 LES MOHICANS DE PARIS 

Ci2 fut une douce surprise pour Justin, lorsqu'il entendit 
le maître bien-aimé, installé dans son nouveau logement, 
tirer les premiers accords du violoncelle, cet instrument 
grave et mélancolique comme une plainte des bois, 

Justin tomba dans une profonde extase, et, tant que joua 
M. Millier, il Técouta les mains jointes. 

A partir de ce moment, Justin ne laissa pas une minute 
de repos à son vieux professeur qu'il ne lui e(i\ fait part de 
ces trésors d'harmonie endormis depuis si longtemps, et qui, 
en s'éveillant , avaient remué toutes les fibres de son âme. 

Chaque jour, Justin venait prendre sa leçon, c'est-à-dire 
que, chaque jour, le jeune homme consacrait à la musique 
le temps qu'il consacrait autrefois à cette récréation quiy du 
reste, n'avait jamais été qu'un travail déguisé sous les ap- 
parences du plaisir. 

Alors, on déchiffrait les œuvres des maîtres; on compa- 
rait les anciens avec les nouveaux, Porpora avec Weber, 
Bach avec Mozart, Haydn avec Cimarosa; on stigmatisait 
les plagiaires; on faisait l'histoire de la musique, depuis 
son commencement, au chant grégorien, jusqu'à Gui d'A- 
rezzo, et depuis Gui d'Arezzo jusqu'à nos jours; puis, de la 
musique, — mais par manière d'épisode seulement, —on 
revenait à la peinture et à la poésie, ces deux sœurs; en- 
fin, de même que le maître avait conduit autrefois son élève 
dans les plaines vertes de la science, il le conduisait mainte- 
nant dans les plaines azurées de l'art. 

Toutes ces semences, jetées par une main douce et sa- 
vante à la ibis dans le cœur de l'enfant, fleurirent et fructi- 
fièrent dans cet isolement à deux. 

L'isolement a cela de bon, qu'il force l'homme à com- 
prendre l'ineffable douceur qui est en lui, douceur qu'il 
ignorerait à jamais, perdu au milieu de cette société égoïste 
qui nous dérobe la moitié de notre vie; l'isolement habitue 
l'homme à faire un perpétuel retour sur lui-même : c'est le 
recueillement quotidien. 

Il y a toute une religion dans la solitude t l'isolement rend 
les mauvais bons; les bons, meilleurs. Dans le silence, Dieu 
parle au cœur de l'homme ; dans la solitude, l'homme parle 
au cœur de Dieu. 

L'isolement à deux est encore mieux que l'isolement soli- 
taire : l'isolement à deux, c'est un rêve, un conte de fée. 



L^S MOflICANS DE PARIS . 8«»^ 

Ce fut le rêve du vieux maître et de son élève, rêve de 
sept années dont le chagrin vint les tirer en sursaut. 

Un malin, un dimanche, un jour du mois de février 1814, 
la lettre hebdomadaire, la lettre de famille arriva. 

Elle était cachetée de noir. 

Ce n'était pas l'écriture du père; ce n'était pas l'écriture 
de la mère. 

Le père était-il mort? la mère était-elle morte ? 

Si l'un des deux survivait, comment n'était-ce pas celui-là 
qui annonçait la nouvelle terrible? 

Justin décacheta la lettre en tremblant. 

Le malheur allait plus loin que le plus triste pressentiment 
n'eût pu le prévoir. 

Les Cosaques avaient ravagé la récolte, pillé les greniers,, 
incendié la ferme; la mère, en se jetant sur le lit de sa fille- 
pour l'arracher aux flammes, avait eu les yeux brûlés. 

La mère était aveugle l 

Mais le père, luit le père, pourquoi n'avait-il pas écrit? 

Le père, vieux soldat de la République, avait perdu la tête 
en voyant l'étendue de son malheur; il avait pris son fusil^ 
et s'était mis à faire la chasse aux Cosaques. 

lien avait tué neuf I 

Mais, au moment où il ajustait le dixième, sans s'aperce- 
voir qu'il était tombé lui-même dans une embuscade, unfr 
douzaine de coups de fusil étaient partis à la fois : deux 
balles lui avaient traversé la poitrine; une troisième lui avait 
brisé la tétel 

Il était tombé roide mort. 

Le maître partagea les regrets de l'écolier ; les larmes du^ 
vieillard et de l'enfant se confondirent; •— mais larmes et 
regrets n'y pouvaient rien : il fallait se quitter. 

Justin embrassa son second père ; — le professeur méritait 
bien ce nom, car, si le jeune homme avait reçu du premier 
la vie du corps, il avait reçu du second la vie de l'àme; — 
et tes deux amis se séparèrent. 



^ii LES MQHICANS DB PAFiU 



XIV 



La bataille de la vie. 



Lo père mort, la mère aveugle, la sœur trop jeune encore 
pour travailler, la maison brûlée, la moisson perdue, que 
pouvait faire le pauvre Justin?— Un enfant de seize ansl 
/ Il écrivit tout cela à son vieux professeur, en lui deman- 
dant conseil. 

Lu réponse ne se fit point attendre. 

M. Millier conseillait vivement à Justin de revenir à Paris. 
Paris n'était-il pas le pays des ressources? 

D'ailleurs, il serait là, lui, pour l'aider de tout son pou- 
voir. 

Le brave homme était pauvre, mais il était seul sur la terre, 
^t alors il était riche. 

Il mit son petit trésor, économie de dix années, à la dis- 
position de Justin, et il l'invita à descendre dans une maison 
voisine de la sienne. 

Il y aurait eu de l'orgueil à refuser : Justin n'en eut pas 
même Tidée; il accepta. 

Ce fut alors qu'il vint s'établir à Paris, dans cette maison 
du faubourg Saint-Jacques où Jean Robert et Salvator ve- 
naient d'entrer. 

Il s'installa dans cette misérable salle dont nous avons 
essayé de donner une idée à nos lecteurs. 

Pendant un an, il demanda vainement des leçons de tous 
côtés. 

Chacun riait au nez de ce professeur de quinze ans et 
demi. 

Ce ne fut que la seconde année qu'il obtint quelques répé- 
titions; mais le peu d'argent qu'elles rapportaient était loin 
d'ôtre suIBsantpour la nourriture de trois personnes. 



LES MOHIGANS DE PARIS 91 

Ces répétitions ne lui prenaient que trois heures par jour; 
Il chercha quelle autre industrie il pourrait exercer. 

Il apprit qu'une place de professeur de musique était va- 
cante dans un pensionnat déjeunes filles : il alla se présenter, 
muni d'une lettre de recommandation de M. Millier pour la 
maîtresse de la pension. 

Il fut reçu à bras ouverts. 

Le vieux et bon maître avait mis dans sa lettre que ce se- 
rait lui rendre un service véritable que d'accepter son pro- 
tégé, et de lui donner la place vacante. Le jeune homme en 
avait besoin, ajoutait-il. 

La maîtresse de pension, sachant que le protégé de 
M. Millier était pauvre, pensa qu'elle en aurait bon marché. 

Elle lui offrit vingt francs par mois. 

Le vieux professeur, qui avait l'orgueil de son élève, lui 
conseilla de refuser. 

Justin accepta. 

Avec ces vingt francs par mois et l'argent des répétitions, 
on pouvait vivre modestement sans doute, très-modeste*- 
ment; mais, enfin, la vie matérielle était assurée. 

De ce côté, on n'avait donc présentement aucun grave 
sujet d'inquiétude. Le passé était noir; le présent n'était que 
sombre. 

Où rinquiélude commençait, c'était quand le nom du cher 
maîlre venait à être prononcé dans la maison. 

Et l'heure ne sonnait pas une seule fois à l'église Saint- 
Jacques-du-Haut-Pas, que ce nom ne fût prononcé. 

On lui devait le trésor prêté par lui : une somme de mille 
francs, somme énorme que Justin ne gagnait pas même en 
une année; comment le rembourser ? où trouver du travail? 

On en demandait partout. 

Nous le répétons, la mère était aveugle, la sœur laborieuse, 
mais faible de santé, et presque toujours malade. ^ 

Un marchand de bois du boulevard Mont-Parnasse avait 
boovjïn d'un teneur de livres deux fois par semaine. 

Justin- se présenta chez lui. 

Sa mise, sans être des plus pauvres, était des plus mo* 
destes; le marchand de bois donnait cinquante francs à son 
prédécesseur, dandy du faubourg qui venait quand il n'avait 
plus le sou, ou quand ses bonnes fortunes lui en donnaient 
le temps. 



Oi LES MOIIICANS DE PARIS 

Le marchand de bois offrit à Justin vingt-cinq francs i 
Justin accepta. 

Avec la plus stricte économie, en glanant sur le nécessaire. 
il fallait quatre ans à Justin pour compléter les mille francs 
dont il avait besoin. 

Ses leçons de grec et de latin, ses leçons de musique, sa 
tenue de livres ne lui prenaient pas plus de huit heures par 
jour. 

Il lui restait donc encore quatre heures, de jour, et douze 
heures de nuit. 

n se mil en quête de nouveaux élèveset d'unnouvelétat. Jus- 
lin se sentait capable de tout, appuyé sur ce double devoir de 
soutenir sa mère et sa sœur, de rembourser le bon M. Millier. 

Un nouvel état était plus facile à trouver que de nouveaux 
élèves. 

Il le trouva. 

A quelques pas de la maison, un peu plus haut dans le fau- 
bourg, était une typographie où s'imprimait un journal quo- 
tidien ; le prote, — brave garçon qui, douze ans d'avance, 
sentait probablement venir 1830, — fatigué de corriger les 
épreuves des élégies royalistes de son patron, employé supé- 
rieur au ministère, le prote, un beau matin, brisa sfa chaîne^ 
ouvrit ses ailes, et s'envola. 

Le propriétaire du journal et l'imprimeur, embarrassés, le 
soir, pour faire corriger les épreuves de leur feuille, apprirent 
que, dans le voisinage, demeurait un jeune homme doué des 
qualités nécessaires à ce pénible travail. 

On lui demanda s'il consentait à accepter cette place. 

Cette place, c'était pour Justin la terre promise. 

Justin avait le bonheur d'ignorer la politique, dont il n'avait 
pas eu le temps de s'occuper; autant que son cœur pouvait 
haïr, il haïssait l'étranger, qui avait envahi la France ; les 
Cosaques, qui avaient incendié sa ferme, brûlé les yeux de 
sa mère, fait sa sœur orpheline! 

Mais, d'opinion, il n'en avait point, ou plutôt, pauvre et 
honnête créature, il n'en avait qu'une seule : nourrir sa 
mère et sa sœur; rembourser les mille francs à'M. MiJiier. 

On lui fit observer qu'il fallait passer les deux tiers de la 
nuit ; il accepta. Quand on lui demanda comoien il voulait ga- 
gner, il répondit : 

— Ce que vous voudrez. /- 



LES MOHIGANS DE PARIS 93 

Il entra donc comme prote dans cette imprimerie, vers le 
milieu de l'année 1818. 

Un an après, jour pour jour, il avait rendu à son vieux 
mciire les mille francs que celui-ci lui avait prêtés. 

Un an après, il avait économisé six cents francs. 

Quels beaux rêves faisait le pauvre Justin l il se voyait, au 
bout de quatre ans, avec une dot de trois mille francs pour 
sa sœur, et quatre cents francs pour les frais de noce. 

Mais lui I lui, qu'était-il ? Un manœuvre, un moulin à travail 
dont le tic-tac ne s'arrêtait que de deux heures à six heures 
du matin. 

, C'est en parlant de ces hommes-là qu'une bouche sainte a 
dit : « Travailler, c'est prier ! » 

Le rêve de Justin eut le sort de tout rêve : — il s'éva- 
nouit. 

Justin tomba malade; la maladie était grave : une ménin- 
gite le conduisit en huit jours à la porte du tombeau. 

Une fièvre typhoïde, qu'elle menait à sa suite, le cloua 
pour deux mois dans son lit. 

Un proverbe russe dit que les malheurs vont par troupes. 

Ce proverbe russe a raison comme s'il était français ou 
espagnol. 

Une fois le pauvre Justin malade, tout lui manqua. 

Les leçons de musique furent données à un pianiste en 
vogue qui n'en avait pas besoin. —Il avait la vogue; aussi 
ne venait-il que quand il avait le temps de venir. 

La tenue des livres avait été rendue au dandy, qui préten- 
dait s'être amendé. 

La feuille royaliste avait fait faillite, tuée par Tacharne- 
ment qu'elle avait mis à soutenir la Chambre introuvable. 

Or, comme un prote sans journal était un luxe que le défunt 
propriétaire ne pouvait se passer, le journal tombé, on re- 
mercia le prote. 

Restaient les répétitions. 

Malheureusement, on était arrivé à la saison des vacances, 
€t tous les 'élèves étaient partis. 

Le bon M. Mûller était là, par bonheur; Mûller, la suprême 
providence de la pauvre famille, celui qui avait suppléé Dieu, 
quand Dieu, occupé de la chute d'un em[»ire, avait détourné 
«es regards de Thumble ferme incendiée. 



»4 LES MOHIGÂNS DE PARIS 

On venait de lui rendre ses mille francs : on pouvait les lui 
redemander. 

Justin en fit l'objet ie $a première sortie, \e but de sa 
première visite. 

Il se traîna, encore faible, en s'appuyant aux murailles, 
chez le professeur. 

Il le trouva dans sa chambre, assis sur une petite malle 
qu'il venait de fermer. 

— Ah I te voilà, garçon 1 dit-il; je suis bien aise de voir 
que tu vas mieux. 

— Oui , monsieur Millier, répondit Justin, et, vous le 
voyez, ma première visite a été pour vous. 

— Merci... Ma foi, j'allais prendre congé de toi, te dire 
adteu. 

— Gomment! vous partez donc? demanda Justin avec 
inquiétude. 

— Oui, mon ami, je fais mon grand voyage. 

— Quel grand voyage? 

— Je ne t'en ai jamais parlé, attendu que, si je t'en avais 
parlé, tu ne m'eusses pas emprunté les mille francs que tu 
viens de me rendre. 

— Mon Dieu I murmura Justin. 

, — Je t'ai dit que j'étais de la même ville que le grand, que 
l'illustre Weber; tout enfants, nous nous sommes connus; 
jeunes gens, nous nous sommes aimés; homme, je l'ai ad- 
miré I Eh bien, je m'étais toujours promis de ne pas mourir 
sans revoir l'auteur de Frêyschùtz et d'Ohéron ; j'avais, à ibrce 
de travail, — lu sais ce que c'est, loi I — économisé miHe 
francs pour pouvoir poser cette couronne de joie et d'orgueil 
sur ma vieillesse; j'allais partir quand lu as eu besoin de 
mes pauvres mille francs. J'ai dit : t Bah! nous sommes en- 
core' jeunes; Dieu nous fera vivre assez, Weber et moi, 
pour que Justin ait le temps de me rendre les mille francs 
que je vais lui offrir. » 

— Cher monsieur Mûllerl 

— Je te les ai offerts, mon enfant; tu les as acceptée; j'ai 
vu les efforts que tu faisais, pauvre galérien de l'honneur, 
pour arriver à me les rendre, et moi, vieil égoïste qui aurais 
dû te dire : « Tiavaille moins, tu as le temps; la jeunesse a 
des ressources, mais il faut les ménager! » je ne t'ai rien dit 
de tout cela, mon pauvre cher enfant; et je t'en demande 



LES MOHICANS DE PAK1§ SS- 

pardon... Je t'ai laissé foire; il est vrai que j'entendais répé- 
ter : « Le pauvre Weber est malade; il a la poitrine prise; il 
n'ira pas loinl » Sans compter qu'il y avait, daiissa musi- 
que, les derniers soupirs d'une âme qui s'envole... Enfin, à 
force de privations, tu m'as rendu mes mille francs; mais, du 
moins, conviens que je ne t'en avais jamais parlé. 

— Ahl monsieur Millier !... 

— Non, je te jure, mon pauvre enfant, que j*ai besoin de 
cela 1 A peine les ai-je eus dans les mains, que je me suis 
dit : « Bon I ce sera pour les vacances I » Tu comprends? si 
Weber, que je n'ai pas vu depuis vingt-cinq ans, allait mou- 
rir 1... Mais, Dieu merci, je l'embrasserai auparavant ! Oh I le 
cher grand homme I j'ai reçu hier une lettre de lui; il est à 
Dresde, occupé à créer un opéra allemand pour le roi de Saxe, 
Ce matin, j'ai fait ma malle, retenu ma place pour Stras- 
bourg : voilà mon bulletin; ce soir, je parsl J'allais aller t'em- 
brasser, mon enfant; tu viens : -nous allons déjeuner en- 
semble. 

— Ahl monsieur Millier, murmura Justin d'une voix 
étouffée, je ne mange pas encore. 

— Quel malheur que tu ne puisses pas venir avec moi! 
C'est impossible, n'est-ce pas ? 

— Tout à fait impossible. 

— Je comprends... Tes leçons de musique, tes répétitions, 
tes livres en partie double, tes corrections d'épreuves, tu va* 
reprendre tout cela? 

— Oui, soupira Justin. 

Millier était si joyeux, qu'il n'entendit pas ce soupir. 

,Ce soupir, —aussi triste que la dernière pensée de Weber, 
— c'était, cependant, l'adieu à une suprême espérance. 

Justin n'aurait eu qu'à dire : t J'ai besoin de vos mille 
francs, cher monsieur Millier, pour ne pas remonter vers la 
la santé d'un pas imprudemment rapide; j'ai besoin de vo^ 
mille francs pour nourrir ma mère et ma sœur; vous verre,: 
Weber plus tard, ou même vous ne le verrez pas; mais restez, 
bon Millier! restez I * Muller eût peut-être poussé un soupir 
aussi triste que celui que venait de laisser échapper Justin, 
mais, à coup sûr, il fût resté. 

Justin pe dit rien; il embrassa M. Muller, lui dit adieu, 
rentra chez lui en pleurant, et tomba accablé sur son lit. 

Le même jour, à cinq heures. Millier partit pour Dresde, 



m LES MOHICANS DE PARIS 

MûUer parti, on épuisa jusqu'aux dernières ressources. 

Justin, convalescent, fit un nouvel effort, et se présenta 
pour redemander ses anciennes leçons, et des leçons nou- 
velles; mais les deux tiers des parents lui répondirent par ce 
philanthropique remercîment : 

■^Yous jouissez d'une trop mauvaise santé! 

Ce fut alors que le jeune homme, à bout de tout, presque 
de courage, presque d'espérance, presque de foi, eut l'idée 
de créer une école primaire dans ce pauvre faubourg, trop 
plein d'enfants, trop vide de ressources. 

Une brave ouvrière se hasarda d'abord à lui donner son 
fils; une autre qui travaillait en journée, et qui ne pouvait 
garder le sien, le lui confia, plutôt pour s'en débarrasser que 
pour lui faire apprendre les quatre règles; une troisième lui 
amena deux élèves à la fois, deux jumeaux de sept ans. 

Au bout de six mois, il avait huit petits écoliers plus blonds, 
plus frais et plus roses les uns que les autres; mais il était 
obligé de les garder toute la journée, et ses huit pensionnai- 
res lui rapportaient quarante francs par mois; — car, nous 
nous l'avons dit au commencement de l'autre chapitre, il 
leur faisait don, pour cinq francs par mois, de toutes les ri- 
chesses de l'écriture, de la lecture et des quatre premières 
règles. 

C'est encore, au reste, ce que Ton paye aujourd'hui aux 
pauvres maîtres d'école de ces quartiers perdus. 

Enfin, au bout de deux années, vers le mois de juin 1820, 
il était arrivé à avoir dix-huit élèves; ce qui lui faisait mille 
quatre-vingts francs pour vivre, sa mère, sa sœur et lui; et, 
avec cette somme, ils vivaient tous les trois, puisque le mot 
vivre peut se traduire à la rigueur par cette paraphrase : Ne 
pas mourir de faim! 

Quant à M. Muller, il était allé à Dresde, et en était reve- 
nu ; il avait vu et embrassé Weber; il était resté son mois de 
vacances tout entier avec lui, et, à son retour, il avait dit à 
Justin : 

— J'ai dépensé jusqu'au dernier sou de mes mille francs; 
mais, foi de violonisle, je ne les regrette paj' ' 



LES MOUICANS DE PAIIIS «7 



XV 



L'intérieur du maître d'école. 



La maison dont Justin occupait le rez-de-chaussée n'a* 
vait, au-dessus de ce rez-de-chaussée, qu'un étage. 

Cet étage se composait de deux chambres et d'un cabinet 
dont on avait fait une cuisine. 

C'est à ce premier étage que demeuraient la mère et la 
sœur du jeune homme. 

Ce corps de logis, isolé dans la cour, et ne tenant aux mai- 
sons voisines que par une de ses faces, avait, selon toute 
probabilité, été bâti pour servir d'habitation au contre-maître 
de la filature dont on apercevait les ruines à quelques pas 
de là. 

C'est dans cette retraite sombre, insalubre, ne tirant son 
jour que d'une cour entourée de hauts bâtiments, que dépé- 
rissaient une mère, sa fille et son fils. 

La mère, pauvre femme frappée de cécité, comme nous 
avons dit, se tenait dans la première pièce, où ses enfants 
se réunissaient tous les soirs; elle ne franchissait peut-être 
pas trois fois par an le seuil de cette chambre. 

Pieuse, isolée, privée de la vue, elle était patiente. 
. On ne l'avait jamais entendue se plaindre : elle avait la 
sublime résignation d'une matrone antique ; elle en prati- 
quait les austères vertus; Sparte l'eût divinisée; un décret 
du sénqt' romain eût ordonné de se découvrir devant elle 
comme devant une prêtresse de la grande déesse. 

La société française la martyrisait. 

Oh ! cette société française, c'est elle, cette fois-ci, que nous 
prenons corps à corps. 

Nous savons bien que nous succomberons, comme Jacob 

I. 6 



i. 



W$ LES MOHIGANS DE PARIS 

dans sa lutte avec Tange; mais, quand nous irons rendre 
compte à Dieu, et que Dieu nous dira : t Qu'a vez^- vous fait? » 
nous lui répondrons : c II nous était impossible de vaincre; 
nous avons lutté. » 

La fille, créature malingre, chétive, sans souffle ; fleur des 
champs, marguerite des prés, muguet des bois transplanté 
dans une cave, la sœur possédait quelques-unefe des solides 
vertus de sa mère; mais elle était loin d'avoir sa puissance 
d'abnégation. 

Atteinte d'un anévrisme qui menaçait de l'emporter à la 
première émotion un peu violente qu'elle éprouverait, sen- 
tant instinctivement sa jeune existence fermée par le mur 
d'un cimetière, sa résignation la trahissait;— non pas qu'elle 
laissât jamais échapper un mot d'amertume : elle était trop 
chrétienne pour cela ; mais elle se laissait, si l'on peut dire, 
briser intérieurement; ses désespoirs étaient en elle : de 
temps en temps, son front couleur d'ivoire en portait l'em- 
preinte, et sa mère, avec les yeux du cœur, apercevait ces 
sinistres traces. 

Le fils, occupé du matin au soir à sa classe, ne pouvait que 
bien rarement dans la journée monter voir les deux femmes; 
cette joie lui était donnée seulement lorsque son vieux profes- 
seur venait lui faire sa visite, et consentait à le remplacer, 
pendant une heure, dans la surveillance des enfants. 

L'école ouvrait à huit heures du matin, et fermait à six du 
soir, en été; elle ouvrait à neuf heures et fermait à cinq, en 
hiver. 

Presque tous les enfants étaient fils d'ouvriers du faubourg, 
destinées à prendre, un jour ou l'autre, l'état de leur j/ére; 
45eux-ià n'avaient donc pas besoin de faire des études de la- 
tin et de grec. 

Mais il y en avait deux, dans le nombre, que le père, ancien 
ouvrier mécanicien devenu patron aisé, destinait, l'un à l'E- 
cole polytechnique, l'autre à l'Ecole des arts et métiers. 

On devait les mettre au collège, dès qu'ils auraient al-eint 
leur douzième année. Ils avaient encore devant eux, l'aine 
deux ans, son frère trois ans. Justin, les voyant doués de fa- 
cultés merveilleuses, féconda ces bons germes, et leur com- 
muniqua, pauvre Promélhée, un peu de ce feu sacré que le 
vieux professeur avait allumé en lui. 

Excepté ces deux reniants, qui lui rappelaient un peu les 



LES MOHICANS DE PARIS 9fl( 

Mutes éludes, les autres marmots ne voulaient apprendre, 
et Ijeurs parents ne voulaient qu'on leur apprit que les simples 
éléments énoncés au programme. 

Il résultait de ce peu d'exigence à l'endroit de l'enseigne- 
ment qufe la mère et la sœur pouvaient aider le jeune homme, 
et le suppléer au besoin. 

Quand la sœur était bien portante, elle descendait dans la 
chombre de Justin, qui, nous l'avons dit, servait d'école, et, 
tandis que le fils allait, pendant quelques instants, tenir com- 
pagnie à la mère, elle faisait lire les enfants, et leur apprenait 
à compter jusqu'à cent, en dessinant les chiffres sur le tableau 
avec un morceau de craie. 

Chaque jour, la mère recevait le tiers de la classe dans sa 
chambre, c'est-à-dire six petits enfants : c'était la mise en 
action du sinite paarvulos ad me ventre. Les six enfants s'age- 
nouillaient autour du fauteuil de paille oii elle était assise; 
elle leur enseignait à dire leur prière, et leur racontait quel- 
que touchant épisode de l'Ancien Testament. 

C'était un adorable spectacle que ces six têtes blondes et. 
ces douze lèvres roses entr'ouvertes uniformément pour mar- 
motter des prières. 

Ainsi agenouillés, on eût dit qu'ils mettaient en commun 
leurs cœurs pour demander à Dieu de rendre la vue à, la 
pauvre infirme. 

Telle fut, jusqu'au mois de l'année 1821, la vie recluse et 
triste que mena cette petite famille. 

Excepté le bon vieux professeur, qui venait souvent passer 
quelques heures avec eux, rien ne troubla le cours: de cette 
existence paisible, unie comme une plaine, monotone comme 
elle. 

Parfois, en été, on se permettait une promenade : en ce 
cas, c'était, d'habitude, du côté de Montrouge qu'on se 
dirigeait. 

Hélas ! on avait dit adieu aux bois de Versailles, de Meu-. 
don et de Montmorency, aux tapis verts, pour les rebords de 
fossés desséchés et crayeux ; la mère et la sœur ne pouvaient 
pas, l'une aveugle, l'autre faible et maladive, faire ces lon- 
gues promenades qu'accomplissaient un homme de quarante- 
cinq ans et un enfant de douze. 

Les grandes courses atteignaient Montrouge; mais, le plus 
habituellementi on s'arrétaitaux deux tiers ou à moitié du 



100 LES MOHICANS DE PARIS 

chemin; on s'asseyait au revers de la route, et, pendant une 
heure ou deux, on empruntait au soleil de la lumière et de 
la chaleur pour le reste de la journée. 

En hiver, on se rapprochait d*un petit poêle de faïence 
dans lequel on mettait religieusement deux petites huches 
pour toute la soirée, qui se terminait à neuf heures. 

Il y avait hien une cheminée, mais immense, et dans la- 
quelle on eût brûlé une voie de bois tous les huit jours. 

On l'avait bouchée : quand les cheminées ne tiennent pas 
chaud, elles tiennent froid. 

Si M. Millier arrivait, vers neuf heures, on proposait inva- 
riablement de mettre une bûche au feu; mais, invariable-^ 
ment aussi, le bon vieux professeur refusait, sous prétexte 
qu'il était en nage, et, à partir de ce moment, on se serrait 
un peu plus près les uns des autres autour du poêle inutile. 

Le brave homme, alors, pour faire oublier l'absence du 
feu, essayait de raconter quelque histoire plaisante, — ainsi 
qu'en racontait madame Scarron pour faire oublier le rôti,— 
et sa gaieté réchauffait ses auditeurs comme^n rayon bien- 
faisant. 

La gaieté, c'est le soleil qui brille de temps en temps sur 
l'hiver de la pauvreté. 

Ce fut durant ces deux dernières années surtout que Justin 
apprécia les bienfaits de la musique. 

Dès que neuf heures étaient sonnées, et que l'on s'était 
assuré, par Isa dernière vibration de Saint-Jacques-du-Haut- 
Pas, que la soirée se passerait sans la visite de M. Millier, 
Justin embrassait sa mère et sa sœur, et descendait dans sa 
chambre. 

Arrivé là, il allumait une chandelle supportée par un chan- 
delier scellé à un pupitre, ouvrait sur ce pupitre un vieux 
livre de musique, le regardait un instant, sortait le violon- 
celle de sa boîte, l'époussetait soigneusement avec son mou- 
choir, et le serrait dans ses bras comme un ami. 

Eh 1 mon Dieu ! n'était-ce pas un ami, en effet? n'étai't-ce 
pas ia voix divine qui exhalait, en les formulant harmonieuse- 
moment, toutes les plaintes intimes du jeunp homme, muet 
pendant tout le reste du temps, et qui n'avaient que deux 
heures pour se répandre? n'était-ce pas la source bienfai- 
sante où s'abreuvait cç cœur altéré? n'était-ce pas un autre 
lui-même, un miroir parlant, que cet instrument sonore au- 



k 



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, • -V * • • 



LES MOHIGANS DE PARIS 101 

quel il racontait ses peines, et qui les reproduisait comme 
un fidèle écho? 

N'ayant pour toute famille qu'une mère aveugle et une 
sœur malade, pour seul compagnon que son vieux maître, 
pour témoins que les murailles nues de sa chambre, il s'était 
fait de son violoncelle un ami jeune, une famille, une pa- 
trie! 

Il respirait aussi, le soir, pendant deux heures, Tair vi- 
vifiant qui lui avait manqué toute la journée. 

Mais, peu à peu, son atmosphère, malgré les harmo- 
nieuses vibrations de l'instrument bien-aimé, devint plus 
lourde; l'air plus rare commença de lui faire défaut; il tom- 
ba, à son insu, dans une mélancolie profonde dont M. Muller 
s'aperçut bientôt, et chercha opiniâtrement à le tirer. 

— Tu vieilliras avant l'âge, lui disait-il ; tu te faneras 
dans tes belles années : il faut sortir, voir un peu le monde, 
coudoyer du moins la vie, si tu ne peux pas t'y mêler. Voici 
la saison des vacances qui approche, il faudra que nous 
fassions une petite excursion ensemble. Apprête-toi : le 
12 août, je viendrai te chercher. 

Il se fanait, en effet, dans ses plus belles années, le pau- 
vre maître d'école! son œil devenait terne, ses joues se 
creusaient, son front se couvrait de rides, sa peau jaunis- 
sait comme le parchepain qui reliait ses vieux livres; on eût 
cru qu'il avait trente ans accomplis, et, cependant, il entrait 
à peine dans sa vingt-troisième année; mais tout contri- 
buait à le vieillir : les gens avec lesquels il vivait, la cham- 
bre où il habitait; son visage, sa tournure, sa démarche, 
sa voix, toute sa personne, enfin, empruntait à ceux qui l'en- 
touraient, et à tous les objets qu'il avait sous les yeux, leur 
vieillesse et leur pauvreté. 

Il eût inévitablement succombé, si un nouveau chagrin ne 
fût venu le secouer et lé rendre homœopathiquement — le mot 
n'était pas encore inventé, mais tout ce qui doit être inventé 
existe d'avance,— si un nouveau chagrin, disons-nous, ne 
fût venu le rendre homœopathit[uement à la vie. 

lélas! il en est de la douleur comme de certaines mala- 
dies : on guérit les unes par les autres. 

Justin gagnait, on le sait déjà, mille quatre-vingts francs 
pcr an, et, avec cette minime somme, il était à l'abri des 
plus pressants besoins; mais pouvait-il économiser quelque 

6. 



102 L£S MOHICANS DEPAHIS. 

chose sur ce pauvre revenu? ne poussait -iî pas déjà Téco- 
nômie jusqu'à la privation ? 

€ Il faut, sinon voir, du moins coudoyer le monde, » disait 
le vieaix maître. 

C'était bien facile a dire! — Mais était-ce possible à faire, 
avec ce même vêtement usé jusqu'à la corde que l'on por- 
tait depuis quatre années, été comme hiver ? * 

Le trousseau tout entier de la maison était, d'ailleurs, à 
l'enouveler comme celui de Justin. 

La sœur avait fait des prodiges de reprises sur toute la 
lingerie; les draps de la mère étaient un chef-d'œuvre de 
ravaudage; les bas du frère étaient, de l'ourlet au bout du 
pied, un merveilleux ouvrage de marqueterie et de mo- 
saïque. On s'était bien promis de ne rien acheter qu'à la 
dernière extrémité; mais on en était arrivé là : tout ce hnge 
rapiécé, reprisé, ravaudé, que les pauvres gens n'eussent 
jamais abandonné, il les abandonnait, lui ; car il en est du 
linge comme des amis, avait observé le vieux professeur en 
citant le vers si connu : 

Domc erii feUXy rmUtot numwàbis amieosl 



— Tant que vous n'avez pas besoin de bas, avait^il dit, 
vou» en avez 1 et, réciproquement, ayez-en besoin, ils vous 
manquent! 

On avait souri à la boutade du bon Millier, mais, tristement. 

Il fallait donc se mettre encore une fois à la recherche 
d'une industrie quelconque; et surtout il fallait se presser, 
car le moment allait venir où l'on serait trop mal vêtu pour 
courir après elle. 

Et attendre qu'elle vîot^ c'était risquer d'attendre trop 
longtemps 

Justin s'en t aa de nouveau frapper à toutes les porteâL 

La majeure partie des portes resta fermée; quelques-unes 
s'ouvrirent pour laisser passer un refus. 

On se promenait le soir, n'osant .plus se promener dans la 
journée. 

Un soir dode que Justin se promenait du c6té de la bar- 
rière du Maine, attendant son vieux professeur, avec lequel 
il devait aller chez, une dame dont le fils demandait une ré- 



LES MOHIGANS DB PARIS 101 

pétition, il mitendit au-dessus de sa tête, dans un de ces 
grands cabarets qui font guinguettes, une dispute entre le 
contre-bassiste et le second violon. 

D'où venait cette dispute, à quelle source renM)ntait-elle ? 
La chose resta inconnue à Justin, qui n*y faisait pas plus 
d'attention, d'ailleurs, qu'à une chose sans intérêt pour lui, 
quand ces mots vinrent frapper son oreille : 

— Monsieur Duruflet, disait le contre-bassiste, je jure, 
après ce qui vient de se passer, de ne jamais mettre les pieds 
dans la même maison que vous, et la preuve, c'est que je 
sors d'Ici sur-le-champ t 

En effet, le contre-bassiste sortit d'un paâ rapide, sa 
contre-basse sous le bras, et espadonnant de son archet^ 
comme d'^un glaive flamboyant. 

Il fallait qull se fût passié quelque chose de blea grave 
entre le second violon et lui. 

— Oh! fit tout à coup Justin, ohf... 
Et il se frappa le front. 

C'était une idée qui lui venait. 

En même temps que cette idée venait à Justin par la fe« 
nêtre du cabaret^ M. Millier, de son ;côté^ arrivait par l'ex- 
trémité de la rue. 



XVI 



De musicien, ménétrier; 



Justin attendit son professeur sans faire un pas- pour aller 
au-devant de lui ; on eût dit qu'en quittant sa place, il avait 
peur de perdre son idée. 

n raconta au vieillard ce qui venait de se passer; 

— Ah ! ah I dit celui-ci, une place vacante! 

Et^ tout à G0up> à lui aus»^ il lui vint une idée : c'est que 



/ 



i04 LES MOHIGANS DE PARIS 

cette place de contre-bassiste dans une guinguette, si ré- 
pugnante qu'elle fût, aurait cela d'avantageux, qu'elle rom- 
prait la monotonie de la vie du jeune homme. 

En outre, re produit serait d'un grand soulagement pour 
la pauvre famille. 

^ Mais, ajoutait-il, voudra-t-on te la donner? 

— Je l'espère, répondit modestement Justin. 

— Je crois bien! dit le père MQller, ou ils seraient diable- 
ment difficiles. 

— Eh bien, je vais entrer et m'infprmer. 

— J'entre et je m'informe avec toi, dit le bon professeur. 
Justin n'eut garde de refuser l'offre. 

On comprend facilement l'effet que produisit, dans un 
pareil bastringue, l'entrée de ce jeune homme sérieux et de 
ce grave vieillard, tous deux vêtus de noir. 

Les danseurs les montrèrent du doigta leurs danseuses 
en éclatant de rire. 

Les deux amis ne s'aperçurent point de cette hilarité, si 
générale qu'elle fût, ou ne firent pas semblant de s'en aper- 
cevoir. 

Ils demandèrent à un des garçons à parler au maître de 
rétablissement. 

Un gros bonhomme de cabaretier, rond comme Silène, 
plus rouge que le vin qu'il servait à ses pratiques, arriva 
d'un air empressé, croyant, sans doute, qu'il s'agissait de 
quelque commande importante. 

Les deux amis lui adressèrent timidement leur requête. 

Et quand on pense que le cœur d'un homme intelligent, 
d'un artiste, d'un fils qui nourrissait sa mère, d'un frère qui 
nourrissait sa sœur, d'un citoyen utile et précieux enfin, 
battait de crainte de se voir refuser cette demande d'être 
ménétrier dans une guinguette 1 

Hélas t c'est que tout est relatif dans ce monde ! 

Cette place accordée se traduisait par un pantalon et un 
habit noirs pour lui, par une douillette pour sa mère, par 
une robe pour sa soeur. 

Oh ! riez, riez, vous qui n'avez jamais eu à craindre la 
faim ou le froid pour des êtres chers! mais, pour moi qui ai 
eu aussi une mère et un fils à nourrir avec cent francs par 
mois, rire est un sacrilège ! 

Les deux amis exposèrent donc timidement leur requélA» 



LES MOHICANS DE PARIS f lOS 

Le cabaretier répondit que ce n'était point son affaire, que 
cela regardait le chef d'orchestre. 

I offrit, au reste, d'aller lui soumettre la demande du 
jeune homme, ce qui fut accepté, et, au bout de cinq mi- 
nutes, il rapporta cette réponse satisfaisante, que Justin, 
pourvu qu'il remplît les conditions de science nécessaires à 
l'important emploi de contre-bassiste à la barrière, pouvait 
entrer en fonction à l'instant même, moyennant trois francs 
le cachet. 

II y avait bal trois fois par semaine : par conséquent, il 
gagnerait trente-six francs par mois. 

C'était à peu près ce que lui avaient rapporté ses huit pre- 
miers élèves; c'était donc le Pérou, — on disait encore U 
Pérou, en 1821; aujourd'hui, on dit la Californie; —c'était 
donc le Pérou pour lui que cette place : aussi accepta-t-il, ne 
demandant que le temps d'aller chercher son violoncelle au 
faubourg Saint-Jacques. 

Mais il lui fut répondu que c'était inutile : on avait prévu 
la désertion du contre-bassiste, et on s'était muni d'une con- 
tre-basse dont, à la rigueur, eût joué le second violon. Un 
contre-bassiste s'offçait à la place de celui qui venait de par- 
tir; tout était donc pour le mieux, comme dans le monde 
de Pangloss. 

Justin fut enchanté au fond du cœur que son violoncelle, 
instrument vierge, pieux et solitaire, échappât a la profana- 
tion dont il avait été menacé. 

Le jeune homme remercia M. Millier, et voulut le ren- 
voyer; mais le bon professeur déclara qu'il assisterait aux 
débuts de son élève, et, pour l'encourager de sa présence, 
ne quitterait l'établissement que le bal fini. 

Justin serra la main de son professeur, se fit apporter la 
contre-basse, et alla prendre sa place à l'orchestre, au 
grand ébahissement des spectateurs, qui, tout prêts à le 
siffler à son entrée, étaient maintenant presque tentés de 
Tapplaudir. 

C'était un tableau digne d'un peintre de genre que cet 
orchestre, —s'il est permis de donner ce nom prétentieux à 
la réunion de huit sourds qui exécutaient les quadrilles in- 
fernaux aux sons desquels dansaient les trois ou quatre cents 
personnes composant les habitués de la susdite guinguette; 
— c'était^ disons-nous, un tableau digne d'un peintre de 



106 LES MOHICANS DE PARIS 

genfe que cet orchestre au milieu duquel se trouvait con- 
fondu un jeune homme grave et sérieux comme le pauvre 
Justin. 

Il avait rair d'un musicien martyr, jouant la corde au 
cou, pour le divertissement d'un peupJe de païens. 

Sa figure, éclairée par les quiuqueis accrochés au-dessus 
de sa tête apparaissait dans toute son expression. 

Justin était loin d'être beau, le pauvre garçon ! mais on 
sentait que Tair souffreteux qui donnait le ton à toute cette 
physionomie était la cause réelle ou plutôt la seule cause qui 
enlaidissait son visage : que l'illumination des joies les plus 
simples vinssent à passer sur ce front, qu'un pur sentiment 
de bonheur ou de plaisir brillât dans ces yeux, qu'un sou- 
rire entr'ouvrît ces lèvres, et, certainement, ce visage, à 
défôut-de beauté s'empreindrait aussitôt d'une douceur an- 
gélique et d'une rare distinction. 

Manœuvrant, comme il le faisait, des deux mains, une 
contre-basse d'une taille double de son violoncelle; avec ses 
longs cheveux blonds retombant sur son front quand la me- 
sure était pressée; avec ses grands yeux bleus, vagues, 
noyés, onduleux; avec cet air de langueur répandu sur sa 
personne, il devait nécessairement inspirer à quiconque l'eût 
vu en cet instant un profond intérêt, une puissante sym- 
pathie. 

Figurez-vous Listz, jeune d'âge, beau d'inspiration. 

Eh bien, notre maître d'école Justin était cela. 

Après la contredanse, le chef d'orchestre lui fit les com- 
pliments les plus sincères, et ses confrères les instrumentistes 
Fapplaudirent. 

Danseurs et danseuses battirent des mains. 

Le bon vieux professeur ne se possédait pas de joie; lui 
aussi battait des mains, trépignait, pleurait d'émotion. 

Tant il est vrai que le triomphe est toujours le triomphe, 
quels que soient ceux qui le décernent. 

A onze heures, Justin s'informa jusqu'à quelle heure du- 
rait le bal. 

On lui répondit : 

— Parfois jusqu'à deux iieures du matin. 

Alors, il fit un petit signe au bon père Millier. 

Celui-ci accourut. 

Il s'agissait d'aller prévenir la mère et la sœur, qui de-^ 



LES MOHICANS DE PÀKIS i07 

vai^t être dans une inquiétude mortelle : jamais, au grand 
jamais, Justin n'était resté dehors passé dix heures. 

Le bon professeur comprit la situation , prit ses jambes à 
son cou, et trouva madame Corby — c'était le nom de la 
mère de Justin, que nous avons l'honneur de prononcer pouf 
la première fois, — et trouva madame Corby et sa fille en 
prières. 

—Eh bien, dit-il en entrant, vos prières sont exaucées, 
vertueuse femme et sainte fille : Justin a trouvé une place 
de trente-six francs par mois! 

Les deux femmes poussèrent un cri de joie. 

Le professeur leur raconta l'aventure. 

Avec ce sentiment de parfaite délicatesse que possèdent, 
en général les femmes, madame Corby et sa fille comprirent 
retendue du sacrifiée que leur fils et leur frère faisait aux 
exigences de la situation. 

— Bon et cher Justin I murmurèrent-elles. 

Et il y avait dans leur voix un accent si tendre, qu'il était 
presque plaintif. 

— Oh ! ne vous apitoyez pas sur lui, dit le professeur; 
c'est un triomphe 1 II est beau, il est magnifique! il ressemble 
à Weber quand il était jeune. 

Et cela dit, comme M. MuUer n'aurait pas su en dire da- 
vantage, il prit congé des deux femmes pour retourner à la 
guinguette. 

Il ne quitta la barrière qu'avec son cher élève, c'est-à- 
dire à deux heures du matin. 

Ils trouvèrent les verrous de la porte de la rue tirés par 
les soins de la sœur ^e Justin. 

A la fin du mois, Justin avait joué douze fois, et avait 
touché ses trente-six francs. 

On put donc, avec ces trente-six francs, acheter les objets 
ée première nécessité. 

Et, maintenant, nous croyons avoir suffisamment démon- 
tré à nos lecteurs tout ce qu'il y avait de foncièrement bon 
ei honnête dans le cœur de notre héros; nous nous borne- 
rons donc à ajouter queiques mots pour compléter la pein- 
ture de son caractère. 

Ce caractère, au reste, dans tout son ensemble, était fôcila 
k déûiiir par im seul mot. 



Ma LES MOHICANS DE f a^IS 

C'était le mat à l'aide duquel Salvator avait désigné à 
Jean Robert la mélodie qu'exécutait Justin : 

RÉSIGNATION. 

Ajoutons que, si cette vertu, vertu un peu négative, pre- 
nait jamais une figure humaine pour descendre sur la terre, 
elle n*en choisirait certes pas d'autre que celle du résigné 
Justin. 

Eh bien, voyons, qu'on nous permette de f^ire un peu 
d'analyse : ce n'est pas une aventure que nous racontons, 
c'est l'histoire d'un cœur souffrant. Fouillons donc ce cœur 
jusque dans ses replis les plus cachés;. voyons, disons-nous, 
ce que va devenir ce caractère si bien trempé par le malheur; 
voyons ce qu'il va devenir devant un bonheur immense ou 
une douleur infinie 1 

Résistera- t-il, ou va-t-il se briser ? 

Croyez-nous, chers lecteurs, il y a, pour les plus froids, 
une élude palpitante là-dessous. 

Voici un homme vierge dans toute racccption du mot;^ 
il a vécu jusqu'ici comme les oiseaux du ciel, allant cher- 
cher, d'air en air, de plaine en plaine, le grain qu'il rappor- 
tait à son nid ; jusqu'aujourd'hui, sa seule pensée, son soin 
unique à été de satisfaire les besoins matériels de la vie; au 
prix de ses veilles, au prix de ses sueurs, au prix de son 
sang, il est parvenu à aonner à sa pauvre famille toujours 
l'existence, parfois même une sorte de bien-être. 

Pour lui-même, qu'a-t-il fait? 

Rien ! 

Seul au monde, s'il n'eût eu ni mère ni sœur, u'eût-il pas 
trouvé moyen de continuer ses études, de se faire recevoir 
bachelier, licencié, agrégé, qui sait? docteur peut-être 1 et, 
maintenant, au lieu de quelque chaire de faculté où il fût 
parvenu par son labeur; au lieu d'un rang honorable où l'eût 
placé cette persistance qui est un des caractères distinctifs 
de sa nature dévouée, le voilà enfoui dans une sorte de c» 
semate où le devoir l'a cloué, où la piété filiale Tétreint. 

Ohl certes, ce n'est pas nous qui avons tant aimé notre 
mère, et qui étions si tendrement aimé d'elle, qui nous 
plaindrons jamais de la famille. 

Mais, lorsque la famille,— qui, à la suite d'un grand mal- 
heur, devait recevoir secours de la société, — abandonnée 
par elle à la misère, pareille à une machine pneumatique. 



LES MOHIGANS DE PARIS 109 

absorbera l'air d'un de ses membres» si nous ne nous plai- 
gnons pas tout haut, nul ne saurait, au moins, nous empê- 
cher de gémir tout bas. 

C'était donc de sa famille que venait tout le malheur de 
Justin; et, cependant, cœur d'or, rien ne lui eût causé un 
plus profond désespoir que cette seule idée que sa famille 
aurait pu ne pas exister. 

Comment alors pouvait-il sortir de là ?... ' 

Justin n'en voulait pas sortir : il voulait continuer de vivre 
demain comme il avait vécu hier; comme il avait dévoué 
son adolescence, il dévouait sa jeunesse, il dévouerait son 
âge mûr, il dévouerait sa vie. 

Mais l'âge arriverait pour lui de se marier; une jeune 
femme lui apporterait, au milieu de ce désert, au lieu de 
cette aridité, toutes les gaietés, toutes les joies, tous les 
enivrements de la jeunesse... 

Hélas l où la trouver, cette femme bénie, cette Rachel 
adorée? 

Avait-on dix ans de temps et de travail à donner à Laban? 

Quel monde voyait-on? 

SuHisait-ii donc de se mettre à la fenêtre pour voir dans 
le lointain cette terre promise des jeunes gens qu'on appelle 
une jeune fille ? 

Et puis, au fond, oserait-il se marier, l'honnête et scrupu- 
leux Justin? 

Sa conscience ne lui disait-elle pas que le mariage est un 
contrat qui lie les âmes aussi bien que les mains? 

Et son âme lui apparlenait-elie? 

Ses mains étaient-elles à lui? 

Etait-il libre d'amener une étrangère au foyer maternel? 
£Q qu'il aurait donné de tendresse à une épouse, ne Teûl-il 
pas enlevé à sa mère, à sa sœur? 

Voilà pour l'âme. 

La femme, l'épouse, n'absorberait-elle pas, dans les exi- 
gences de bà jeunesse, de sa coquetterie de toilette, une 
portion de l'infime revenu? 

Voilà pour les mains. 

Non, le mariage n>ême n'était pas un moyen de remédier 
à cette profonde infortune. 

Il fallait donc faire cterncilemerit abnégation desoi-même» 

C'est ce que faisait Justin« 

I. î 



IfO LES MOHICANS DE PARfS 

Mourir à la peine peut-être 1 

C'est ce qu'il était prêt à faire. 

Ou tou^ attendre de la bonté de Dieu. 

Hélas I^teu n'avait point, jusque-là, gâté la pauvre ftK 
mille, et, sans sacrilège, il lui était bien permis de douter f 

Ce fut pourtant la main de Dieu qui tira Justin de eet abîme. 

Un soir du mois de juin, qu'après une de ces journées de 
soleil où c'est fête dans la nature, Justin revenait avec son 
vieux maître d'une excursion dans la plaine de Montrouge^ 
le jeune homme aperçut, couchée dans les blés, les coque 
Hcots et les bluets, une petite fille de neuf à dix ans qui pa- 
raissait dormir profondément. 

Dieu, sous la forme de cette jeune filie, lui envoyait un da 
ses anges en récompense de sa sublime Terto. 



XVII 



La chaîne du bon Oieo. 



La petite fllU qu'ils aperçurent ainsi à leur grand élon- 
nement, et devant laquelle ils s'arrêtèrent, regardant inuti- 
lement pour tâcher de trouver le père ou la mère, — cette 
petite fille était vêtue d'une robe blanche, serrée autour de 
la taille par un ruban bleu. 

Elle était blonde et rose, et, ainsi couchée au milieu des 
épis déjà jaunissants, des bluets et des coquelicots qui, dres- 
sés autour d'elle, formaient comme un berceau au-dessus de 
sa tête, elle avait l'air d'une petite sainte dans sa niche, ou 
d'une colombe dans son nid. 

Ses petits pieds, chaussés de brodequins bleus, pendaient 
au bord du fossé de la route avec un abandon qui dénotait 
chez la pauvre enfant une profonde lassitude. 

On eût dit la fée de la moisson se reposant des fatigues du 



L$S HOHIGÂNS DE PARIS llf 

^«ir, ïHendailt la douce veillée de la lune, qui, eaparcourant 
sa route céleste, la regardait avec amour. 

Sa respiration, quoique un peu oppressée, était douce 
comm^ la plus douce brise de Test, et, sous ce souffle pur, 
se balançait avec coquetterie le panache mobile des blés. 

Les deux amis eussent passé la nuit à regarder dormir 
cette adorable enfant, tant cette fi*aîche et blonde tête leur 
causait de ravissement; mais ils furent promplement tirés 
de leur contemplation par Finquiétudé que leur donna la pen- 
sée des dangers que courait dans son isolement ce charmant 
petît être. 

Quelle femme était donc sa mère, qu'on cherchait vaine- 
ment des yeux, et comment laissait-elle couché en plein 
champ, en pleine nuit, exposé au vent et à Thumidité, ce 
corps 'Si frêle et si délicat? 

La pauvre petite devait être là déjà depuis longtemps ; son 
sommeil Tatteslait, d'ailleurs. Les deux amis, qui avaient 
l'habitude de s'arrêter au milieu de leur marche toutes les 
Tois qu'un point en discussion leur paraissait difficile à éta- 
blir, les d^ux amis s'étaient arrêtés à quelques pas; là, ils 
avaient discuté un quart d'heure, à peu près, sur ce point, 
qui méritait bien, en effet, d'être éclairci, et qui, cependant, 
était demeuré dans l'obscurité : 

La beauté du visage emprunte-t-elle ou non quelque 
chose à la beauté de l'àme? 

Et les deux amis n'avaient, pendant ce quart d'heure, ni 
vu ni entendu personne. 

Mais où était donc la mère de cette petite fille? 

Au reste, peut-être ses parents, fatigués d'une longue 
promenade, — les brodequins de la petite étaient cou- 
verte de poussière, — se reposaient-ils dans les blés voi- 
sins. 

Justin et M. MuUer avaient déjà regardé autour d'eux, 
mais inutil. ment. Ils étaient tellement convaincus que Ja 
mère de la petite fille ne pouvait être plus loin d'elle qu'une 
fauvette ne peut l'être de son nid, qu'ils regardèrent en- 
core. 

Rien! 

Ils entrèrent alors dans le champ sur la pointe du pied 
aaarchant doucement, de peur d'éveiller l'enfant. 

Ils sillonnèrent la plaine dans toute sa longueur, dans 



m LES MOHIGÂNS DE PARIS 

Soute sa largeur; ils en firent le tour, comme un pîqueur fait 
d'une enceinte où il y a un gibier quelconque remisé. 

Rien! 

Enfin, ils se décidèrent à réveiller la petite fille. 

Elle ouvrit dtîux grands yeux d'azur fixes et surpris. 

On eût dit deux bluets vivants. 

Elle regarda les deux hommes sans eiïroi, presque sans 
étonnement. 

— Que fais-tu donc là, mon enfant? demanda M. Millier. 

— Mais je me repose, répondit-elle. 

— Comment, tu te reposes? s'écrièrent à la fois les deux 
hommes. 

— Oui, j'étais bien fatiguée; je ne pouvais plus marcher, 
je me suis couchée là, et m'y suis endormie. 

Ainsi le premier cri de cette enfant, réveillée par des 
étrangers, n'était point d'appeler sa mère I 

— Vous dites que vous étiez bien fatiguée, ma petite? ré- 
péta M. MûUer. 

— Oh I oui, monsieur, v lit l'enfant en secouant sa tête pour 
remettre en place les boucles blondes de ses cheveux. 

— Vous avez donc fait une longue roule ? demanda le 
maître d'école. 

— Oh! oui, bien longue ! répondit l'enfant, 

— Où sont donc vos parents ? reprit le vieux professeur. 

— Mes parents? fit la petite fille en se mettant sur son 
séant, et en regardant les deux étrangers d'un air ébahi, 
comme s'ils lui eussent parlé des choses d'un monde in- 
connu. 

— Oui, vos parents, répéta Justin avec douceur. 

— Mais je n'ai pas de parents, dit simplement la petite 
fille, du même ton qu'elle eût dit : « Je ne sais pas de quoi 
vous voulez parler. > 

Les deux amis se regardèrent avec étonnement, puis la 
regardèrent, elle, avec commisération. 

— Comment, vous n'avez point de parents? insista le vieux 
professeur. 

— Non, monsieur. 

— Où est donc votre père? 

— Je n'en ai pas. 

— Votre mère ? 

— Je n'en ai pas. 



LES MOHIGÂNS DE PAEIS i\t 

^ Qui vous a élevée? 

— Ma nourrice. 

— Où est-elle ? 

— Elle est dans là terre. 

Et la petite fille, en prononçant ces derniers mots, fondit 
en larmes, mais sans pousiser un seul cri. 

Les deux amis, attendris, se retournèrent chacun d'un 
côté pour se cacher Tun à l'autre qu'ils pleuraient. 

L'enfant se tenait immobile, et semblait attendre de nou- 
velles questions. 

— Comment vous trouvez- vous ici toute seule? demanda 
M. Millier après une pause d'un moment. 

Elle essuya alors ses yeux avec le dos de ses deux petites 
mains; sa lèvre inférieure, avancée et arrondie en avant, 
pour recevoir, comme le calice d'une fleur, la rosée de ses 
larmes, se referma et reprit sa place, . 

Puis elle répondit d'une voix tremblante; 

— Je viens du pays. 

— De quel pays ? 

— De la Bouille. 

— Près de Rouen? demanda Justin avec joie, comme si, 
étant lui-même des environs de Rouen, il eût été enchanté 
d'être le compatriote de cette jolie enfant. 

— Oui, monsieur, dit-elle. 

En effet, c'était bien là un frais enfant de Normandie, aux 
joues rebondies et potelées, une petite fille blanche et rose, 
un vrai pommier en fleur. 

— Mais, enfin, qui vous a amenée ici? demanda le vieux 
maître. 

— J'y suis venue toute seule. 

— A pied? 

— Non, en voiture jusqu'à Paris. 

— Comment, jusqu'à Paris? 

— Oui, et à pied de Paris jusqu'ici. 

— Et où alliez-vous? 

— J'allais dans un faubourg de Paris qu'on appelle le fau- 
bourg Saint-Jacques. 

— Et qu'alliez-vous faire là ? 

— J'allais porter au frère de ma nourrice une lettre du curé 
de chez nous. 



114 LES MOflICAJHS I>E PARIS 

— Pour que le frère de votre nourrice vous recueiUEU^chez 
lui, saus doute? 

— Oui, monsieur. 

— Eh bien, comment se fait-il, mon enfant, que vous vous 
trouviez ici ? 

— Parce que la diligence est arrivée en relard, à ce 
que l'on a dit; de sorte que tout le monde était couché dans 
le faubourg. Alors, j'ai vu la barrière; j'ai pensé qu'il y avait 
des champs tout près;'je me suis mise à les chercher, et j'ai 
trouvé celui-ci. 

— De façon que vous étiez là en attendant le matin, pour 
vous rendre chez la personne à laquelle vous êtes recom- 
inandée ? 

— Oui, monsieur, c'est bien cela : je voulais veiller en at- 
tendant le joue; mais voilà deux nuits que je ne me suis pas 
couchée; j'étais lasse, je me suis étendue malgré moi à terre, 
et, aussitôt étendue, je me suis endormie. 

— Vous n'avez pas peur, couchée ainsi en plein air? 

— De quoi voulez- vous que j'aie peur? demanda la petite 
fille avec cette confiance superbe des aveugles et des eûfants, 
qui, ne voyant rien, ne sauraient rien craindre. 

— lifais, dit M. Millier, stupéfait du sens droit avec lequel 
étaient faites toutes ces réponses, ne craignez- vous pas, au 
moins, le froid, l'humidité? 

— Oh î répondit-elle, est-ce que les oiseaux et les fleurs 
ne couchent pas dgns les champs? 

Tant de naïve raison dans un enfant de cet âge, tant die 
grâce, tant de misère, émurent profondément le coeur des 
deux amis. 

C'était la Providence elle-même qui avait mis là cet enflamt 
pour consoler Justin, en lui montrant qu' il y avait, sous le 
dôme étoile des cieux, des créatures plus déshéritées quelui. 

Ils n'eurent besoin de se consulter ni l'un ni l'autre pour 
se décider sur le parti qu'il y avait à prendre; toassdeux en 
même temps offrirent ai la petite de l'emmener. 

Mais reniant refusa. 

— Merci;, mes bons messieurs, dît-elle; ce n'est: pas potir 
vous que j'ai une lettre. 

— N'importe, Hit Justin, venez toujours*; et, demain, à * 
l'heure que vous voudrez, mon enfant, vous irez chez le fcère 
ûe votre nourrice. 



LES MOHIGAI^S DE PARIS 115 

Et, en même temps, le jeune homme offrait la main à l'or- 
pheline pour l'aider à franchir le fossé. 

Mais la petite refusa de nouveau, et répondit en regardant 
It lune, cette horloge des pauvres .• 

— Il est minuit, à peu près; lé jour va venir dans trois 
heures; ce n'est pas la peine de vous déranger pour moi. 

— Je vous assure que vous ne nous dérangez pas, répondit 
Justin, la main toujours étendue vers elle. 

~ £t puis^ ajouta lo professeur, si un détachement de gen- 
darmes passait, vous seriez arrêtée. 

— Pourquoi m'arrêterait-on? répondit la jeune fille avec 
cette logique de Tenfance qui embarrasse parfois les plus ha- 
biles jurisconsultes. Je n'ai fait de mal à personne! 

~ On vous arrêterait, mon enfant, reprit Justin, parce que 
Vicm vous prendrait pour un de ces méchants petits enfants 
qu'on appelle Vagabonds, et qu'on arrête la nuit...Venezdoncl 

Mais Justin n'avait plus besoin de dire : < Venez donc I » 
En entendant le mot vagabond, l'enfant avait sauté le fossé» 
et, les mains jointes, l'air effrayé, la voix suppliante, elle di- 
sait aux deux amis : 

— Oh! emmenez-moi, mes bons messieurs lemmenez-moil 
-* Certainement, ma belle enfant, que. nous allons vous 

einmener, dit le professeur; certainement que nous allons 
vous emmener 1 

— Bien ! bien ! dit Justin. Alors, venez vite ! je vais vous 
conduire chez ma mère et chez ma sœur; elles sont bien 
bonnes toutes les deux : elles vous feront souper, et, ensuite, 
elles vous coucheront bien chaudement... Peut-être n'avez^ 
vous pas mangé depuis longtemps? 

— Je n'ai pas mangé depuis ce matin, dit-elle. 

•— Oh! la pauvre petite! s'écria avec autant d'horreur que 
de charité le vieux professeur, dont les quatre repas par 
jour étaient mathématiquement réglés. 

La petite se trompa au sens de l'exclamation à la fois 
égoïste et compatissante du bon Millier : elle crut que Ton 
accusait le curé qui l'avait mise en diligence de l'avoir laissée 
manquer de provisions; elle s'empressa donc de le justifier. 

- Oh! c'est ma faute, dit-elle ; j'avais du pain et des ce- 
rises, mais le cœur si gros, que je n'ai pas pu manger... Et, 
tenez, ajouta-t-elle en ramenant un petit panier caché près 
d'elle dans le blé, et où se trouvaient, en effet, des cerises un 



116 LES MOHIGANS DE PARIS 

peu fanées et du pain un peu sec, — en voilà la preuve! 

— Vous devez être trop fatiguée pour pouvoir marchejr^ 
dit Justin à Fenfant; je vais vous porler. 

» - Oh ! non, répondit-elle bravement, je ferais bien encore 
une lieue de pays à pied. 

Les deux amis n'en voulurent rien croire, et, malgré ses 
refus réitérés, ils avancèrent leurs bras mis en croix, s'en- 
chaînèrent par les mains, et, après qu'elle eut passé chacu» 
de ses bras autour du cou dachacun d'eux, ils l'enlevèrent 
jusqu'à la hauteur de leur ceinture, et s'apprêtèrent à l'em- 
porter sur ce palanquin de chair humaine que les enfants 
désignent sous le nom de chaîne du bon Bien. 

Mais, au moment de se mettre en route, l'enfant les arrêta. 

— Mon Dieu, dit-elle, j'ai donc perdu la tête? 

— Qu'y a-t-ilj mon enfant? demanda avec intérêt le maî- 
tre d'école. 

— J'ai oublié la lettre de notre curé. 

— Où est-elle ? 

-r- Dans mon petit paquet. 

— Et, votre petit paquet, où est-il? 

— • Là, dans le blé, auprès de la place où j'étais couchée 
avec ma couronne de bluets. 

Et elle sauta de leurs bras, franchit le fossé, prit son paquet 
noué dans une serviette et sa couronne de fleurs, et, avec 
une agilité surprenante, sautant le fossé de nouveau, elle re- 
vint prendre sa place sur les mains des deux amis, qui se 
dirigèrent vers la barrière, que l'on apercevait à deux ou 
trois cents pas seulement. 



XVIII 



La façon dont la petite orpheline tenait son paquet gênait 
la respiration du vieux professeur, contre la poitrine duquel 
il s'appuyait. 



LES MOHIGANS DE PARIS 117 

Il dit à Tenfant d'attacher le paquet à la boutonnière de sa 
redingote. 

Restaient le panier aux cerises et la couronne de bluets 
que la pauvrette avait tressée pour se distraire, en attendant 
le jour, que le sommeil ne lui avait pas donné le temps d'at- 
tendre. 

Elle la gardait sans doute instinctivement, comme le 
souvenir fleuri de sa première heure de solitude en ce 
monde. 

Justin le comprit ainsi du moins; car, au moment où la 
petite, s'apercevant que les fleurs de sa couronne frôlaient 
la joue du jeune homme, fit un mouvement pour la jeter, en 
regardant toutefois ses compagnons de route, comme pour 
les consulter. — Justin, dont les mains étaient occupées, 
prit la couronne entre ses dents, la posa sur la jolie tête de 
Fenfant, et se remit en marche. 

Elle était ravissante ainsi, la pauvre petite fille! les vêle- 
ments noirs des deux amis faisaient admirablement ressortir 
la blancheur de sa robe et Tangélique pureté de son visage; 
son iront surtout,, éclairé par la lune, semblait rayonner 
comme celui d'une créature céleste. 

On eût dit la jeune sœur d'une druidesse, portée en triom* 
phe vers la forêt sacrée. 

La conversation, interrompue un instant, reprit son cours. 
Justin ne pouvait se lasser d'entendre le son de voix harmo- 
nieux de l'enfant. 

Ce fut donc lui qui recommença à questionner. 

— Et quelle est la profession du frère de votre nourrice, 
mon enfant? demanda Justin. 

— Il est charron, répondit l'enfant. 

— Charron ? répéta Justin de l'air d'un homme qui entre», 
voit un malheur. 

— Oui, monsieur. "* 

— Dans le faubourg Saint-Jacques? 

— Oui, monsieur. 

— Mais, dit Justin, je ne connaissais au'un charron, au 
nom. 

— Je crois que c'est celui-là. 

Justin n'aheva point; il y avait un an, à peu près, que ces 
ateliers de charronnage du n» lit s'étaient fermés tout à 
coup^ At s'étaient rouverts, habités par un serrurier. Justin 

7. 



HB LES MOHIGANS DE PARIS 

Ue voulait riea dire qui pût in({uiétei! reafant avant dfétre 
certain lui-même que son inquiétude était fondée. 

— Ab ! oui, oui, reprit la jeune fille; je ne dirai même plus 
que je crois que c'est celui-là: —j'en suis sûrel 

— Comment, vous en êtes sûre, moïi enfant ?' 

— Oui... j'ai lu l'adresse plusieurs fois; on m'avait reconir 
mandé de l'apprendre par cœur, au cas oiî je perdrais- la 
lettre. 

— El le nom qui était sur cette adresse, vous en souvene:^ 
vous? 

•— Certainement... Il y avait : t A monsieur Durier... » 
Les deux amis se regardèrent, mais sans répondre. 
Alors,, s'imaginant que leur silence venait du peu de con?> 

fiance qu'ils accordaient à ses paroles, l'enfant ajputa avec 

un petit mouvement d'orgueil : 

— Oh ! je sais lire depuis longtemps l 

— Je. n'en doute pas, mademoiselle, répondit le vieux 
professeur. 

— Et que comptiez-vous fairechez le frère de votre nourrice? 

— Je complais travailler, monsieur. 

— De quelle sorte de travail? 

— De celui qu'on voudra : je sais faire bien des choses; 
^ Entre autres ? 

— Je sais coudre, repasser, monter des bonnets, broder, 
faire de la dentelle. 

Plus les deux amis faisaient parler l'enfant, plus ils lui dé- 
couvraient de qualités nouvelles, et plus ils la prenaient en 
affection. 

Ils surent bientôt toute sa petite histoire; elle ne manquait 
j^s d'un certain mystère. 

Une nuit, une voilure s'était arrêtée à la Bouille; — c'é- 
tait en 1812; — un homme en était descendu, portant entre 
ses bras un fardeau dont il était impossible de distinguer la 
forme. 

Arrivé devant la porte d'une petite maison isolée, située 
à l'extrémité du village, il avait tiré une clef de sa poche, 
avait ouvert la porte, et,' s'avançant dans l'obscurité, il avait 
déposé le fardeau sur le lit, une boursâ et une lettre sur la 
table. 

Puis il avait refermé la porte, était remonté dans sa voi- 
ture, et avait continué son chemin. 






LES MOaiGANS DE PARIS lig 

Une heure après, une bonne femaie qui revenait du mar- 
ché de Rouen s'était arrêtée devant la même roaison,^ avait 
à son tour tiré une clef de sa poche, avait ouvert la porte, 
et, à son ^Tand étonnement, la porte à peine ouverte, avait 
entendu les cri$ d'un enfant 

Elle s'était hâtée alors d'allumer la lam|)e, et avait vu que^ 
que chose de blanc qui se débattait sur son lit, tout en criant 

Ce quelque chose de blanc qui se débattait ei criait» c'était 
uuc petite fille d'un an. 

Alors, la bonne femme, de plus en plus étonnée^ avait rer 
gai!dé autour d'elle, et avait aperçu sur la table la lettre et 
la bourse. 

£lle avait ouvert la lettre, et elle avait lu à grand'peine 
— car elle ne lisait pas très-couramment — les hgnes sui- 
vantes : 

< Madame Boivin, on vous sait une bonne et honnête 
femme; c'est ce qui détermine un père prêt à quitter la 
France à vous confier son enfant. 

> Vous trouverez douze cents francs dans la bourse dépo- 
sée sur la table : c'est la pension de la première année qui 
vous est payée d'avance. 

» A partir du 28 octobre de l'année prochaine, jour anni- 
versaire de celui-ci, vous recevrez, par l'intermédiaire du 
curé de la Bouille, cent francs chaque mois. 

> Ces cent francs vous seront remis en mandats sur une 
maison de Rouen, et le curé^ qui les recevra, m saura pas 
lui-même d'où ils viennent 

» Donnez à l'enfant la meilleure éducation que vous pour- 
rez, et surtout celle d'une bonne ménagère. Dieu sait à 
quelles épreuves il la réserve ! 

» Son nom de baptême est Mina; elle n'en doit point por- 
ter d'autre, que je ne lui aie rendu celui qui lui appartient. 

• 88 octobre 1812. » 

Madame Boivin relut la lettre trois fois, pour la bien com- 
prendre; puis, lorsqu'elle l'eut bien comprise, elle la mit 
dans sa poche, prit l'enfant dans ses bras, la bourse à sa 
main, et courut chez le curé afin de le consulter sur ce qu'elle 
avait à faire. 



120 LES MOHIGANS DE PARIS 

La réponse du curé n'était pas douteuse : il donna à la 
mère Boivin le conseil d'accepter l'enEEuil que lui confiait la^ 
Providence, et de relever avec le plus de soins qu'il lui se- 
rait possible. 

La mère Boivin revint donc chez elle, rapportant l'enfant, 
la bourse et la lettre. 

L'enfant fut mis dans le propre berceau du fils de la mère^ 
Boivin, mort depuis deux ans; la lettre fut enfermée dans 
un portefeuille où la brave femme serrait les états de service 
de son mari, sergent dans la vieille garde, et occupé dans 
ce moment à faire, lui quatre cent millième, la retraite do 
Russie; quant aux douze cents francs, ils furent insérés dans 
une cachette à laquelle la mère Boivin confiait ses économies. 

On n'avait oncque^ entendu parler du sergent Boivin. 

Était-il mort? était-il prisonnier? Jamais la pauvre femme 
n'avait eu de nouvelles de son mari. 

Pendant sept ans, la pension de l'enfant avait été payée 
avec exactitude; mais, depuis deux ans et demi, les man- 
dats avaient complélemea,t cessé d'arriver à leur échéance 
mensuelle; ce qui n'avait pas empêché la bonne femme d'a- 
voir les mêmes soins pour Mina, qu'elle regardait comme sa 
propre fille. 

Depuis huit jours, elle était morte, laissant au curé le soin 
de l'enfant, qui devait être envoyé à un frère, charron b 
Paris, qu'elle n'avait pas vu depuis longtemps, mais dont 
elle affirmait l'honnêteté. 

Ce frère s'appelait Durier, et habitait le rez-de-chaussée 
de la maison numéro 111, faubourg Saint-Jacques, à Paris. 

Voilà ce que la petite fille avait raconté, et ce que les deux 
amis savaient en arrivant dans la chambre de Justin. 

Quand Justin tardait à rentrer, il trouvait toujours sa sœur 
veillant et l'attendant. 

Celte fois comme toujours. Céleste — c'était le nom de la. 
jeune fille — attendait son frère. 

Elle ouvrit la porte au bruit des pas, et s'entendit appeler. 

Elle descendit aussitôt, et la première chose qu'elle vit fut 
la petite Mina, que lui présentait son frère. 

Emerveillée de la beauté de l'enfant, elle l'embrassa tout 
d'abord, avant de demander seulement d'où elle venait. 

Puis, l'enlevant de terre, elle la prit dans ses bras, et l'eiû* 
porta, tout courant, dans la chambre de sa mère. 



LES MOHICANS DE PARIS 121 

La mère ne pouvait voir Tenfant; mais, comme tous les 
aveugles, elle avait des yeux au bout des doigts; elle toucha 
l'orpheline, et se convainqtiit qu'elle était belle. 

On raconta l'histoire tout entière à la mère; Céleste avait 
grande envie d'entendre cette histoire ; mais on lui montra 
l'enfant, qui tombait de sommeil : il s'agissait donc, pour 
Céleste, de lui dresser, le plus vite possible, un lit dans sa^ 
chambre. 

C'était chose facile. 

On descendit au rez-de-chaussée, on y prit le grand ta- 
bleau qui servait aux démonstrations d'arithmétique, on le^ 
posa sur quatre tabourets, on y étendit un matelas, et ma- 
dame Corby, ayant pris le front de l'enfant, y imposa les 
mains, comme une triple bénédiction de la mère, de l'aveu- 
gle et de l'hôtesse, bénédiction qui devait porter bonheur à 
la petite fille. 

Quant à celle-ci, elle alla se mettre au lit, où, à peine éten- 
due, elle s'endormit d'un profond sommeil. 

Le lendemain, avant l'entrée de ses enfants dans leur 
classe, Justin se rendit chez un des voisins de l'ancien char- 
ron, qui était un brave charbonnier de sa connaissance, 
nommé Toussaint, et lui demanda s'il pouvait lui donner 
quelques renseignements sur le charron qui avait habité le 
rez-de-chaussée de la maison 111 avant le serrurier qui l'ha- 
bitait maintenant. 

Justin tombait à merveille. 

Toussaint et Durier étaient amis. 

Durier avait fait partie de la fameuse conspiration Nantes 
et Bérard, laquelle avait pour but la prise du fort de Vincen- 
nes, et devait ainsi faire éclater un complot ourdi dans toute 
la France par le comité directeur, conspiration qui avait 
échoué grâce aux révélations de Bérard. 

Il avait été entraîné là, à ce que prétendait Toussaint, par 
un Corse nommé Sarranti, qui attachait une grande impor- 
tance à avoir Durier pour complice, à cause des nombreux 
ouvrrers dont il disposait. 

Or, la veille du jour où devait éclater le complot, au milieu 
de la nuit, Toussaint avait entendu frapper violemment à ?a 
porte de Durier; il s'était mis à la fenêtre, et avait reconnu 
l'étranger qui, depuis quelque temps, fréquentait les ateliers 
du charron. 



42t LES MOHICANS DE PARIS 

Un instant après, il les avait vus sortir tous deux, et se 
diriger à toutes jambes vers la barrière. 

Depuis ce jour-là, Durier et SarranU n'avaient point re- 
paru. 

Ce n'était pas la seule accusation qui eût pesé, non pas 
sur Durier, mais sur le Corse : Toussaint avait su, par des 
agents de la police, qui étaient venus faire perquisition ciiez 
Durier, que Sarranti était> en outre, accusé de vol et d'assas- 
sinat. 

C'était, sans doute, grâce à l'argent dont ils pouvaient 
disposer que Durier et Sarranti avaient gagné le Havre assez 
rapidement pour pouvoir s'embarquer tous les deux sur un 
navire en partance pour l'Inde. 

Depuis ce temps, on n'avait entendu parler ni de l'un ni 
l'autre. 

Peut-être, ajoutait Toussaint, pourrait-on avoir de leurs 
nouvelles par un tils de M. Sarranti qui était élève au sémi- 
naire Saint-Sulpice; mais il était facile de comprendre quelle 
discrétion ce fils mettrait, sans doute, à répondre à des ques- 
tions faites par un inconnu, dans la crainte où le tenait la 
grave aoeusation qui pesait sur son père. ' 

Justin essaya de pousser plus loin les investigations; mais 
Toussaint n'en savait pas davantage. 

Le jeune bomme rentra à la maison sans juger à propos 
de faire aucune démarche auprès de M. Sarranti fils. 

D*ailleurs, lui aimait autant que le charron fût disparu, et, 
étant disparu, ne reparût plus. 

Il rentra donc, comme nous avons dit, et, hypocrite pour 
la première fois^ annonça à sa mère et à sa sœur la mauvaise 
nouvelle. 

— Ta mauvaise nouvelle est une bonne nouvelle, au con- 
traire I répondit madame Corby, à qui son fils avait appris, 
en lisant l'Évangile, le sens du mot ô à-^s)*;— une bodne 
nouvelle, puisque c'est un ange que Dieu nous envoie! 

Et ce fut pour eux trois une j4ie immense que l'espoir de 
garder dans leur maison la charmante créature. 

Ils semblaient, en effet, être arrivés à cette période de la 
vie en commun où l'on sent que, se nourrissant incessam- 
meni de sa propre substance, l'intimité va décroître, faute 
d'aiimenls nouveaux. 






LES MOHICANS DE PARIS 123 

Us éprouvaient à leur insu la nécessité inlpérieuse^de se 
renouveler tous les trois. •' 

Ils étaient assez longtemps, au milieu du déluge, restés 
enfermés dans Tarche sainte; la colombe venait, apportant 
le rameai» d'olivier. 

On accueillit donc avec des transports de joie cette idée 
de garder l'enfant. 

Et, ainsi, cette brave famille, qui tout à l'heure avait à 
peine le nécessaire, consentait à s'appauvrir encore, pour le 
bonheur de posséder cet enfant. 

Selon eux, augmenter de ce petit être le personnel de la 
maison, c'était s'enrichir en s'appauvrissant. 



XIX 



Oisoau en oage. 



Cette résolution prise, Justin écrivit au curé qui avait eu 
«oin de l'enfant depuis la moet de la nourrice urte relation 
exacte de la rencontre qu'il avait faite, et des démarches 
^i en avaient été la suite. 

Il lui annonçait que, désormais, toute». Nouvelles de la 
petite Mîna devaient être demandées à lui et à sa mère, 
puisque c'était chez lui qu'elle allait demeurer. 

Puis, comme le curé était le seul être sur la terre qui, la 
femme Boivin morte, s'intéressât ou parût s'intéresser à 
Tenfanl, on le priait de donner son conseutement à l'adop- 
tion de l'orpheline. 

La réponse ne se fît pas attendre; le prêtre, au nom de' 
*bim, le grand et presque toujours, hélas ! le seul rémuné- 
rateur des vertus humaines, remerciait la bonne famille de 
sa sainte action. 
.^*" y^*î\ lui- parvenait quelques nouvelle^u protecteur io- 




\ 



■~^ 



124 LES MOHIGANS DE PARIS 

connijjde la petite Mina, il ferait à l'instant même parvenir 
ces nouvelles au maître d'école. 

Ce point réglé, et la conscience de ceux qui se char- 
geaient de l'enfant ainsi tranquillisée, on s'interrogea sur le 
genre de vie qu'on allait faire mener à la petite. 

— • Je me charge de son éducation^ dit Justin. 

— Moi de sa religion, dit la mère. 

— Moi de son trousseau, dit la sœur. 

Puis on régla l'heure de son lever, de ses repas, de se* 
travaux; enfin, au bout d'une heure de conversation entre 
le frère, la sœur et la mère, elle était indissolublement sou- 
dée à l'intérieur de la famille. 

C'était au point que, si l'on fût' venu la réclamer en ce 
moment, c'eût été un profond chagrin dans tous ces excel- 
lents cœurs. 

Pendant ce temps, la petite dormait, ignorant que l'ave- 
nir de sa vie venait d'être décidé, et qu'elle allait être inva- 
riablement fixée dans cet humble mais sympathique inté- 
rieur. 

Tout à coup, des sanglots partis de la chambre oii elle 
était couchée firent tressaillir les trois personnes réunies 
comme en un petit conseil de famille. 

La mère, qui était assise Sur son fauteuil, se leva; Justin 
courut jusqu'à la -pQrte de la chambre à coucher ; mais 
Céleste «eule aatra.- 

L'enfanl.était si raisonnable, que c'était presque une jeune 
personAd;4t un sentiment de pudeur avait arrêté Justin au 
seuil de la porte. 

Ce qui faisailj^ngloter l'enfant, mon Dieu, ce n'était rien 
qu'un rêve ; elleavait, pauvre petite, fait un songe effrayant : 
elle s'était crue arrêtée par les gendarmes comme vagabonde 
et, dans son rêve, elle pleurait à sanglote ; c'étaient ces san- 
glots qui avaient mis fin à son sommeil. 

Par malheur, en ouvrant les yeux, elle put croire que le 
rêve continuait : la tenture sombre de cette pièce lui serra 
le cœur. Où était-elle, sinon en prison ? 

Quelle différence entre cette chambre et le petit cabinet 
qu'elle habitait chez la mère Boivinl Les murs du cabinet 
n'avaient point de papier, il est vrai ; mais ils étaient d'une 
blancheur écJa^wMiai la fenêtre n'avait pas le rideau jaun 
grecque roùge qu7x)rnait celle de mademoiselle Cèles 

^ 



.* 




LES MOHICANS DE PARIS 12S 

mais elle s'ouvrait sur un beau jardia plein de fleurs au 
printemps, de fruits à Taulomne, et de soleil Tête. 

Dès que le temps était un peu chaud, la petite Mina dor- 
mait la fenêtre ouverte, et, comme, chaque soir, elle avait 
soin de répandre du grain sur le carreau de sa chambre, 
elle était réveillée à l'aube par le chant des oiseaux, qui 
gezouillaient dans Tarbre dont les branches curieuses re- 
gardaient dans sa chambre, qui voletaient sur le bord de 
sa fenêtre, qui picoraient à deux pieds de son lit. 

Oh I c'était cette vie, cet air, ces arbres, ce soleil, ces 
oiseaux, qui l'avaient faite blanche et rose comme une 
pêche, la chère petite I 

Et puis, cette chainbre, aussi blanche que les murs de la 
paroisse, c'était, à défaut d'autre point de comparaison, la 
plus belle chambre que l'enfant pût imaginer : elle lui rap- 
pelait l'orgue, Fencens, la Vierge et toutes ces féeries de- 
l'église si puissantes sur les jeunes imaginations. 

Mina, tout éveillée qu'elle était, demeura donc un instant 
dans le doute le plus profond. 

Ce jeune homme grave, ce vieillard affectueux qu'elle 
avait rencontréç; cette promenade au clair de la lune qu'elle 
avait faite, portée entre les bras de deux hommes inconnus : 
tout lui parut un songe. Elle eut la pensée de sauter à bas 
de son lit, et de s'assurer de la vérité ; mais elle n'osa Q^iM^. 
et, tout en comprimant ses sanglots, elle s'assit suj: sm lit, 
et chercha à rassembler ses idées. 

C'est dans cette posture, qu'un sculpteur eût choisie pow^ 
une statuette du Doute, que la bonne Céleste la trouva. 

Deux grosses larmes coulaient encore sur ses joues. 
. — Qu'avez-vous, ma chère enfant ? demanda Céleste en» 
serrant la petite fille dans ses bras. Vous pleurez ! 

L'enfant reconnut ft maladive et pâle figure de la veille ; 
elle rendit à sa nouvelle amie le baiser qu'elle en avait reçu, 
et se mit à lui raconter son rêve. 

Après quoi. Céleste elle-même prit la parole, et, au bout 
de quelques minutes, l'enfant était au courant des démar- 
ches de Justin : elle savait que le charron avait disparu, et 
que la lettre du curé était inutile. 

— Eh bien, alors ? demanda la pauvre enÈj;itd'une voix 

'~tive, et en fixant des regards si anittfux sftij Céleste, 

r • 













I2C LES MOHIOANS DE PARIS 

^ue ce fut celle-ci à son tour quri sentit des larmes dans ses 
yeux ; — eh bien, alors ?... 
Et i'enf*\nt n*osait achever. 

— ËYi i3ien, te voilà chez nous et à nous, mon enfant! 
dit Céleste; tu seras la fille de notre mère; notre sœur, à 
Justin et à moi, et, quoique nous ne soyons pas riches, nous" 
ferons tout pour te rendre heureuse. 

— Oh! sœur Céleste! dit Tenfant en l'embrassant à son 
tour ; oh 1 frère Justin ! ajouta-t-elle en tendant ses petites 
mains vers le jeune homme, dont la tête passait par l'enca- 
drement de la porte. 

Justin n'y put tenir; il s'élança dans la chambre^ et baisa 
les mains que l'enfant tendait vers lui. 

En un instant Mina fut instruite de la vie qu'elle allait 
mener. 

Hélas ! ce n'était pas la vie d'air et ô,e liberté à laquelle 
l'avait habituée la campagne ; ses petits pieds allaient ou- 
blier leur course matinale à travers la rosée et les fleurs; 
elle n'aurait plus sous les yeux cette belle rivière qui coulait 
majestueuse et lente, conduisant vers la mer le commerce 
et l'industrie ; mais, pauvre enfant, elle sentait cela : elle 
aurait, en p^ace, de bons cœurs qui l'aimeraient ; elle aurait 
la tendresse, ce doux soleil de l'âme qui n'est pas le soleil 
du corps, mais qui est pourtant le seul dont la tiède chaleur 
pttis^ faire oublier la puissante et féconde chaleur de l'autre. 

L'neuce d'entrer en classe était venue : Justin descendit 
pour ouvrir sa porte aux dix-huit marmots. 
* '»La jeune fille resta seule avec l'enfant. 

Elle voulut l'habiller ; mais la petite Mina sauta à bas du 
îit, légère comme un oiseau, et s'habilla en un instant, vou- 
lant prouver à sa sœur qu'elle n'était pas si p&tite fille qu'elle 
en avait l'air, et qu'elle ferait en sorte d'être le moins pos- 
sible à charge à ceux qui l'avaient re(Aieillie. 

Sa toilette achevée, la petite fille passa dans la chambre 
de la mère, pour faire sa prière, et déjeuner. 

Tant qu'il s'agit de la prière, tout alla bien : l'enfant sa- 
vait toutes Jes douces prières de l'enfant, actes de foi, actes 
de grâces, actes d'amour. 

Mais, quand arriva le déjeuner, ce fut, pour la pauvre 
Mina, un triste désappointement. 

Lors^que^/^Hfôla mère Boivin, Mina sentait la faim veni 



f 



X. 





I 



LES MOHTCANS DE PARIS 127 

elle descendait ; si c'était Tété, elle cueillait des fruits, cas- 
sait la moitié d'une miche, et mangeait son pain avec des 
abricots, des prunes, des fraises, des cerises ou des pêclies ; 
si ^'était l'hiver, elle allait à l'étable et au poulailler : à 
retable, ^lle trouvait le lait tiède, qu'elle tirait elle-même 
du pis de Marianne ; dans le poulailler, elle trouvait les œufs 
encore chauds, qu'elle prenait sous le ventre des poules. 

Mina n'avait donc pas idée que l'on pût manger autre 
chose àsoh déjeuner que des fruits, du lait ou des oaufs. 

A Paris, il n'était plus question de cela. 

Toute la famille déjeunait le matin avec cet affreux li- 
quide que l'on est convenu d'appeler du café au lait ; pour- 
quoi ? Nous n'en savons rien, puisqu'il entre dans Tabomi- 
flable breuvage, que nous soumettons à l'analyse des 
savants, beaucoup plus d'eau que de lait, beaucoup moins 
de café que de chicorée. 

Et ce n'est pas qu'on ignore cela ; non, tout le monde le 
sait; offrez de véritable café aux huit cent mille consomma- 
teurs de Paris, ils le refuseront ; ils vous diront que le café 
est échauffant, et que la chicorée est rafraichissante I ' 

Alors, soit ; mais dites tout simplement : « Je déjeune 
avec de la chicorée au lait. » Il faut avoir le courage de ses 
aliments. 

Mais non, on tient à avoir l'air de prendre du café, parce 
que le café ne pousse pas à Montmartre, tandis qu'on peut 
trouver de la chicorée tout autre part qu'à Moka, à la Mar- 
tinique ou à Bourbon." 

Que le tilleul ne fleurisse qu'à Pékin, que le thé ne pousse 
qu'à Paris : les Chinois feront venir du thé de Paris, et les 
Anglais, les Français et les Russes, du tilleul de Pékin. 

Telle est notre opinion, du moins; on voit que nous avons 
le courage de celle-là comme des autres. 

Toute la famille avait donc la mélancolique habitude de 
déjeuner avec une jatte de cette liqueur rafraîchissante; 
— et, si un de nos lecteurs, pressé d'arriver au dénoûment, 
en vertu du principe d'Horace : Ad ei)entwn festina, prend 
les lignes que nous venons de hasarder pour une boutade 
ou une digression, nous allons le rassurer bien vite, en lui 
disant que c'est tout simplement une pièce justificative à 
mettre dans le dossier de la petite fille, afin qu'on ne lui im- 
pute pas à crime le dégoût profond qu'elle va manifester 



128 LES MOHICANS DE PARIS 

pour le café au lait de maman Corby, de frère Justin et de 
sœur Céleste. 

A peine eut-elle mis une cuillerée de ce liquide dans sa 
bouche, que son pauvre petit cœur se leva, et qu'elle la re- 
jeta sur le plancher. 

Les trois convives crurent qu'elle s'était brûlée. 

Ce n'était pas cela : 

Elle trouvait la chose horrible, impotable. 

On eut beau lui dire, lui redire, lui jurer, que c'était du 
lait, elle n'en voulait rien croire. 

Non pas qu'cclle eût le caractère mal fait, non pas qu'elle 
fût entêtée le moins du monde; c'était tout simplement que 
la pauvre petite, habituée à traire elle-même la bonne vache 
noire et blanche, oCoyait connaître de bonne source le véri- 
table goût du lait. 

— Alors, dit la gracieuse enfant avec beaucoup de défé- 
rence pour la triple affirmation de ses hôtes, c'est qu'il y a 
le lait de Paris et le lait de la Bouille. 

C'était là une vérité tellement incontestable, qu'aucun des 
opposants n'essaya de la combattre. 

Hâtons-nous de dire que, le lendemain. Mina, voyant 
qu'on avait fait une soupe exprès pour elle, surmonta l'hor- 
reur que lui inspirait cette boisson inconnue qu'on lui avait 
présentée la veille, et l'avala avec un héroïsme qui lui mé- 
rite toute notre admiration. 

Le déjeuner ne fut point la seule chose qui l'étonna dans 
la triste maison. De même que, le soir de son arrivée, on lui 
avait mis sur la tête un fichu de nuit, à elle, habituée à cou- 
cher nu-tête et la fenêtre ouverte, de même la tristesse de 
cet intérieur se répandit autour d'elle comme un voile épais. 

Tout la surprenait : le papier gris de la chambre de la 
sœur; les rideaux bruns de la chambre de la mère; la fi- 
gure grave du jeune maître d'école, sa voix, ses vêtements 
noirs, ses vieux livres jaunes; tout lui paraissait sombre, 
jusqu'au violoncelle, qui la fit fondre en larmes, la pre- 
mière fois que, le soir, à dix heures, de son lit, au milieu 
d'un demi-sommeil, elle en entendit jouer. 

Au reste, grâce à son excellente organisation, elle ne 
s'attristait pas bien profondément de tout cela, attendu 
qu'avec une apparence de bon sens, elle s'imaginait que, 
puisqu'elle ne connaissait que la vie de la campagne, il était 



JLES HOHICÀNS DE PARIS 129 

possible qu'à la ville tout le monde vécût de cette austère 
façon. 

Elle se raisonna donc elle-même, et résolut dans son for 
intérieur de se soumettre à la vie semi-monastique de la 
maison. 

Mais, pauvre enfant des prés et des plaines, emprisonnée 
entre quatre murailles humides, elle se promettait plus qu'elle 
ne pouvait tenir : elle n'était ni de tempérament ni d'âge à 
se conformer à cette triste règle : ses yeux étaient trop vifs, 
son sang était trop jeune et trop chaud, sa fraîche voix trop 
claire, pour qu'elle pût dire ainsi tout à coup, à sa voix, ma- 
tinale et joyeuse comme celle de l'alouette, de se taire; à 
son sang, brûlante sève de la jeunesse, de se calmer; à ses 
yeux, douces étoiles de son cœur, de s'éteindre ou de ne 
plus briller qu'à moitié. Il lui échappait, malgré elle, de 
francs rires éclatant comme des chansons, et elle s'efforçait, 
mais vainement, de réprimer ces trésors de gaieté enfantine 
qu'elle portait en elle. 

Un jour qu'arrachant les herbes qui poussaient dans la 
cour humide et sombre, elle chantait à demi-voix la ritour- 
nelle d'un air de son pays, sœur Céleste apparut à la fenêtre ; 
alors, le couteau avec lequel la pauvre Mina arrachait l'herbe 
lui échappa des mains; elle devint blême, et se mit à trem- 
bler de tous ses membres. 

S'être oubliée à ce point-là lui parut une profanation mons- 
trueuse, comme d'avoir parlé haut dans une église. 

Une autre fois que, seule dans la chambre du maitre d'é- 
cole,— laquelle, on s'en souvient, était également la classe- 
elle rangeait ses vieux livres, qui parlaient une langue in- 
connue et pour laquelle elle avait tant de respect, elle aperçut 
dans un coin le violoncelle, que Justin n'avait pas eu le temps 
de remettre dans sa boite. 

Depuis longtemps, elle attendait l'occasion de se trouver 
seule et face à face avec cet instrument. 

Elle s'y trouvait enfin, et se sentait partagée entre deux 
sentiments bien contraires. 

D'une part, l'impression qu'elle avait éprouvée, la pre- 
mière fois qu'elle avait entendu ses sons mélancoliques, 
l'avai^ animée contre lui d'une espèce de rancune qu'elle 
n'eût point été fâchée de manifester résolument. 

De l'autre, vivement tiraillée par une curiosité analogue 



130 LES MOHIGANS DE PARIS 

à celle qui fait demander aux enfants de voir la bête renfer^- 
mée dans une montre, elle avait une forte démangeaison 
de savoir ce qui se passait dans le violoucelie, lorsqu'on, pro- 
menait l'archet sur ses cordes. 

Elle eût été bien embarrassée de dire lequel des deux 
sentiments y la curiosité ou la vengeance, Teinportait sur 
l'autre. 

Nous qui avons cinq fois son âge, nous n'hésitons pas à 
croire que c'était la curiosité, et nous en doutons d'autant 
moins que le résultat est là pour nous donner raison. 

Elle prit donc du bout des doigts l'archet posé sur une 
chaise, et, s'approchant du violoncelle à pas de loup, elle 
commençait à scier la corde d'argent, et lui faisait rendre 
un ronflement sonore, lorsque le maître d'école, qui avait 
oublié un papier sur sa table, rouvrit la porte, et apparut 
brusquement sur le seuil de la chambre. 

Jamais, cher lecteur! jamais, lectrice amie! jamais, de- 
puis la première pécheresse, prise en flagrant délit de ma- 
raudage par l'ange gardien du Paradis, jamais, sous une 
chevelure blonde, des joues plus roses ne se couvrirent.d'un 
vermillon plus clair! 

Le cœur de la pauvre petite battait comme le cœur d'un 
oiseau blessé! 

n fallut, pour la rassurer, que Justin, tout souriant, lui 
prit la main, et lui fit, presque de force, passer l'archet sur 
les cordes. 

Mais l'émotion qu'elle éprouva fut telle, qu'elle changea 
en haip^ profonde la simple antipathie que l'orpheline avait 
pour le pauvre instrument. 

Nous vous appelions tout à l'heure lectrice amie, à beaux 
yeux qui nous faites Thonneur de nous lire! Savez- vous pour- 
quoi nous vous caressons ainsi de nos plus douces épi- 
thèles? C'est que vous êtes, à titre de femme,aptes aux ten- 
dres et douces émotions, et que nous voulons obtenir que 
vou^ usiez de votre influence près de nos lecteurs, qui, trop 
impatients, trouveraient que nous tombons dans l'idylle. 

Laissez-nous ouvrir au terrible drame que nous écrivons 
cette porte parfumée et fleurie de la jeunesse; nous arrive- 
rons assez tôt aux passions de la virilité, et aux crimes des 
âges mûrs. 

N'est-ce pas donc, lectrice amie, que vous pous permettes 



LETS IfOBlGÂNS DE PABIS iM 

de vous conduire quelque temps a travers les prés émaîllés 
de pâquerettes et de boutons 'd*or, au bruit des oiseaux qui 
ctiantent et des ruisseaux qui murmurent ? 



XX 



Là baguette magique. 



Ces traits, et d'autres semblables, loin d'indisposer contre 
Mina sa famille adoptive, ne faisaient, au contraire, que con- 
firmer Justin et sa sœur dans la bonne opinion qu'ils avaient 
du cœur de la petite orpheline ; au lieu de la blâmer, ils Ten- 
courageaient donc à suivre l'impulsion de sa charmante na- 
ture, qui jetait quelques rayons de gaieté dans la maison; ïh 
eussent voulu lui faire de tous ses travaux un plaisir, de tous 
ses jours une fête : ils savaient bien, ces cœurs purs, que 
l'enfance est un dimanche éternel t 

Mais la mère était aveugle; la sœur, souvent malade; 
^us trois, besoigneux. 

Les parents ne pouvaient que donner leur tristesse à la 
petite fille; ce fut donc elle qui, par la grâce de Dieu, leur 
donna sa gaieté. 

Elle finit par prendre dans la maison un si grand empire, 
qu'il en fut de la maison comme il en est de la nature au sor- 
tir de l'hiver : d'abord, nue et désolée, elle sembla renaître à 
la vie ; et, peu à peu, sous une sève invisible, reprit des 
bourgeons, des feuilles et des fleurs. 

Le maître d'école, malgré les efforts du vieux professeur, 
— et quoique, selon l'expression de celui-ci, il eû^couthyé le 
moTwfe, — le maître d'école avait succombé dans cette lutte 
entre sa conscience et ses goûts, entre son devoir et ses dé- 
sirs; il s'était, comme l'avait prédit M. MiUler, fané au beau 
milieu du printemps de sa jeunesse; en trois années, il avait 
vieilli de dix ans. 



132 LES MOHIGANS DE PARIS 

Ce fut le contraire pour la petite Mina : à son contact, la 
famille se rajeunissait. C'est le propre, en effet, de Tinsou- 
cieusê enfance, de raviver et de rajeunir tout ce qui rappro- 
che; partout où traîne sa robe blanche, Therbe pousse, les 
boutons fleurissent ! 

Il y avait deux ans à peine que la petite Mina était dans la 
lamllie du maître d'école, et déjà la maison avait subi une 
transformation complète. 

Une fois, elle avait été se promener dans la plaine de 
Montrouge, et, dans cette plaine aride, elle avait trouvé 
cioyen de découvrir une douzaine de touffes de pâquerettes 
et de violettes sauvages. 

Elle les avait déracinées avec un couteau, les avait mises 
dans son mouchoir, les avait rapportées à la maison, et ma- 
dame Corby avait été bien émue de sentir sous sa main deux 
pots de fleurs qui lui rappelaient ce soleil qu'elle ne pouvait 
plus voir^ 

Une autre fois, c'étaient deux rosiers nains qu'un jardinier 
du voisinage lui avait donnés; elle les avait mis dans deux 
verres h boire, et les avait déposés sur la cheminée de Jus- 
tin, tandis qu'il était sorti. Le soir, le maître d'école les avait 
trouvés à son retour, et il avait ressenti une bien douce émo- 
tion en regardant ces roses, qui lui rappelaient qu'il y avait, 
autour de Paris, un printemps à la robe fleurie dont il ne ^ 
pouvait pas jouir. 

La sœur Céleste avait eu aussi sa surprise : deux ou trois 
fois, devant l'orpheline, elle avait manifeste le désir d'avoir 
un petit chat, ne fût-ce que pour la distraire en emmêlant son 
fil, toujours si bien démêlé ; un soir, elle fut bien étonnée, 
lorsqu'elle leva son oreiller, de voir sortir de son lit un petit 
chat tout blanc avec un ruban bleu au çou. C'était encore 
Mina qui avait découvert ce chat, et qui lui avait fait un 
collier avec sa ceinture. 

Chaque jour, c'était une imagination nouvelle; tout le 
génie inventif de l'enfance était concentré dans cette blonde 
léte; on eût dit que, pareille au zéphyr, elle ne respirait que 
pour animer le printemps, et faire fleurir autour d'elle les 
roses et le jasmin. 

Aussi ne voyait-on plus que par elle, .ne s'entrelenait-on 
plus que d'elle: f Mina par- ci! Mina par-là! » Comme une 



n? 



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LES MOHIGANS DE PARIS làS 

nqte agréable et qui plaît à tout le monde, on entendait son 
nom retentir du haut en bas de la maison. 

Si Ton avait un achat à faire, on s'en rapportait ^ son 
goût; un parti à prendre, à sa décisionj-iin projet quelcon- 
que à accomplir, à sa volonté. 

Elle était souveraine arbitre du petit État; elle gouver- 
nait ses trois sujets avec son bon sens, son bon cœur et sa 
gaieté. 

Aussi tous trois sentaient-ils et reconnaissaient-ils Tin- 
fluence bienfaisante qu'exerçait sur eux cet enfant; la mort 
d'un des trois membres de la famille n'eût pas causé plus 
de douleur aux deux survivants que le départ de la petite 
fille ne leur en eût causé à tous les trois. 

Us l'appelaient Vange de la gaieté. 

Et, en effet, c'était un enchantement de toutes les heures. 

Un jour, elle était allée au bois de Meudon avec M. Millier 
et Justin ; — c'était un dimanche, bien entendu ; — elle 
aperçut à une douzaine de pieds, sur une branche, collé, 
comme d'habitude, au corps de l'arbre, un nid de pinsons. 
Sa convoitise s'éveilla aussitôt, et elle entreprit de prouver 
au vieux précepteur et à Justin que c'était la chose la plus 
facile du monde que de lui aller chercher ce nid, disant 
qu'elle savait monter aux arbres, et que, s'ils n'y allaient 
pas, elle allait y aller elle-même. 

Justin, dans sa jeunesse, avait pratiqué cet art, et ne l'a- 
vait certes pas oublié au point de reculer devant une si mé- 
diocre, ascension; mais une chose le préoccupait : pour 
monter aux arbres, il fallait en embrasser le tronc avec les 
bras et les genoux, et l'opération ne pouvait se faire qu'au 
détriment probable de la redingote du jeune homme et de 
son pantalon. 

Justin se grattait l'oreille et regardait le nid. 

Le bon professeur comprit ce qui préoccupait le jeune 
homme; il jeta à terre son chapeau à larges bords, et, s'ados- 
sant à l'arbre, joignit les deux mains, et s'offrit en courte 
échelle a son élève. 

Celui-ci lui demanda pardon de la liberté grande, monta 
sur ses épaules, leva le bras, atteignit le nid, et mit cinq 
pinsons entre les mains* de la jeune fille, qui les reçut en 
sautant de ioie. 

C'est qu'il y a dans l'enfance une force si irrésistible, une 

L 8 



184 LES H0HIGA19S DE PARIS 

volonté s! impérieuse, une telle puissance de commande- 
ment, qu'il faut absolument lui obéir. 

Ajoutons qve c'est le propre des vieillards d'être plus tolé- 
rants pour Tenfance que les jeunes gens; sans doute parce 
que les Jeunes gens sont plus près, et les vieillards plus loin 
de cet âge heureux. 

Au reste, elle savait bien ce qu'elle faisait, la petite entê- 
tée, en demandant ces pinsons; et ce n'était pas le premier 
nid qu'elle convoitait : elle ajvrait trouvé, on ue savait où, à 
la cave ou au grenier, une vieille cage sale et iKûre, qu'elle 
avait essuyée, gratée^ polie; et, cette cage mise en état, elle 
voulait l'utiliser. 

Elle rapporta donc ses pinsons sans répondre à lustin, qui 
lui disait qu'elle ne saurait où les mettre;^, cinq minutes 
après sa rentrée à la maison, elle arriva dans la <îhambredu 
maître d'école, toute victorieuse, avec sa cage reluisante, el 
sa petite famille de pinsons emménagée. 

Mais, alors, cela lui fit venir une idée qu^i occupa long- 
temps son petit cerveau avant de se produire au jour : c'était 
de laûre, pour la oage de frère Justin, ce qu'elle avait fait 
pour la cage de ses pinsons. 

Seutement, il ne s'agissait plus là de frotter, de laver et de 
polir ; il fallait changer le papier, changer les rldeafux des 
fenêtres, changer les rideaux du lit. 

La pauvre petite y mit un an^, elle eut toutes sorles^e ca* 
pricès, «t, comme Justin ne lui savait rien Tefftiser, tantdt 
c'était dix sous pour un ruban qu'elle n'achetait pas, tantôt 
vingt sous pour un bout de dentelle qui restait «chez la mar> 
^ande; enfin, de dix sous ^n dix sous, de vingt sous en 
vingt sous, elle amassa une somme de soixante et dix fer^ancs 
— dont quinze furent employés à mettre un papier gris- 
perle avec des roses bleues à la place de Tafèreux papier 
terreux, crasseux, humide, qui attristait l'œil, — et cin- 
quante-cinq à acheter des rideaux de mousseline qui, faits 
par elle et par sœur Cécile, devenue vers la fin sa complice^ 
remplacèrent les rideaux de serge verle, 

La métamorphose de la chambre s'opéra «n une^iré«, 
;gràce à la complaisance d'un marchand de papier qui avaiit 
son fils dans la classe de Justin, et qui contribua à ce lour 
de passe-passe pour h pose du ps|»er, que quatre ouvriers 



LES MOHIGANS DE PARIS m 

collèrent sur les murs,, tandis que Justin faisait sauter les 
dandys et les coquettes de la barrière du Maine. 

Quand frère Justin rentra, il crut qu'on avait fait un repo- 
soir dans sa chambre; il voulut gronder, quereller, se plain- 
dre : Mina lui présenta ses deux joues roses, et Juàtin ne sut 
plus que serrer l'enfant sur son cœur. 

Et c'était ainsi que, degrés par degrés, cette triste maison 
se rajeunissait et s'égayait , comme ses habitants s'étaient 
égayés et rajeunis. 

Quand Mina en fut à ce point d'influence, elle déclara la 
guerre aux vieux livres de musique religieuse, et elle fit tant, 
que Sébastien Bach, Paleslrina, Haydn rentrèrent dans Far- 
moire, et que, pour remplacer ces illustres ancêtres qui 
avaient fait la joie de la jeunesse du maître d'école, Justin 
rentra, un jour, tenant des fragments d'une partition d'opéra- 
comique, qu'il avait trouvés en bouquinant sur les quais. 

Qui fut abasourdi? qui pensa tomber à la renverse ? Ce fut 
M. Muller, qui, en entrant un soir chez Justin, le trouva dé- 
chi£frant les principaux motifs de Don Gulistan, cette gaieté 
en trois actes. 

Mais l'enfant déclara — probablement pour satisfaire sa 
vieille rancune contre le violoncelle — l'enfant déclara que 
les airs les plus gais lui semblaient lugubres sur cet instru- 
ment. 

Eh bien, jugez à quel point le pauvre maître d'école avait 
la tête tournée et était prêt à obéir aux caprices de cet enfant: 
elle fit tant de taquineries à Justin, à propos de son violon- 
celle, — et vous savez si le pauvre garçon aimait son instru-, 
ment, mélancolique compagnon de sa vie mélancolique ! — 
ce pouvoir tyrannique de la petite Mina fut tel sur lui, qu'elle 
ie décida à renoncer au violoncelle! 

Ah! ce fut un moment bien triste que celui où le pauvre 
Justin renferma son violoncelle dans la prison de bois à la- 
quelle il était condamné à perpétuité. 

Vous me direz qu'il lui restait trois soirs de la semaine 
pour jouer de la contre-basse à la barrière ; mais cette musi- 
que, qui était pour le pieux maître d'école de la musique 
proCane ad premier degré, était loin de lui paraître une com- 
pensation suffisante à ce qu'il perdait en perdant Haydn, 
Palestrina ot Sébastien Bach. 

D'ailleurs, sans lui rien dire. Mina lui donnait la meilleure 



1S6 ' LES MOHICANS DE PARIS 

raison du droit qu'elle avait de lui imposer ce sacrifice. 
Qu'était pour lui la musique. 

La consolation de son ennui. 

Qu'avait-il besoin de se distraire, puisqu'il ne s'ennuyait 
plus? d'être tonsolé, puisqu'il n'était plus triste? 

N'était-elle pas la chanson vivante, elle? 

Enfin, s'il ^st juste de dire, comme nous l'avons fait, que 
les malheurs vont par troupes, il est vrai de dire aussi qu'un 
bonheur arrive rarement seul. 

Aussi, un soir d'automne, à la rentrée des classes, Jiistiji 
ouvrit-il tout simplement à deux battants la porte à la For- 
tune, qui cognait. 

Elle avait pris, la capricieubC déesse, la placide figure 
d'un notaire de la rue de la Harpe. 

Vous me demandez naïvement, j'en suis sûr : t Ily avait 
donc des notaires rue de la Harpe? » 

Il n'y avait pas des notaires, il y avait un notaire. 

Ce notaire se nommait maître Jardy. 

Il avait deux fils, lesquels désiraient ardemment faire deux 
classes dans une seule année; autrement dit, sauter, l'année 
suivante, par-dessus la classe appelée la troisième, en pas- 
sant de quatrième en seconde. 

Justin étant occupé toute la journée, et les deux jeunes 
gens l'étant aussi, il ne fallait pas penser à des leçons de jour. 

D'ailleurs, Justin ne pouvait renoncer à sa classe. 

Ce qui convenait aux jeunes gens, c'étaient des leçons du 
soir, —trois par semaine, et de deux heures chacune. 

Dans ces conditions, la chose allait merveilleusement à 
Justin i 

'Trois fois la semaine, il faisait danser à la barrière, et, ne 
pouvant plus jouer du violoncelle dans sa chambre, à cause 
de la défense à lui faite par son despote, il avait pris en 
grand amour cette occupation, qui lui permettait de serrer 
encore de temps en temps sa contre-basse contre son 
cœur. 

Une contre-basse n'est pas un violoncelle; la musique de 
la guipguette n'était pas la musique de Beethoven; mais, on 
lésait, nous ne sommes pas dans ce monde pour voir éclore 
la Ûeur parfumée de tous nos désirs 1 

Justin offrit au notaire ses trois soirs de liberté. 

Le notaire n'avait pas de préférence pour les jours pairs 



LES MOHICÂNS DE PARIS lat 

OU impairs : un notaire delà me de k Harpe n'a de loge ni 
à rOpéra ni aux Italiens. 

Les trois soirs de Justin furent les trois soirs de maître 
Jardy. 

Le digne tabellion ofTrait cinquante francs par mois, et, 
au bout de Tannée, un rappel de cinquante autres francs si 
ses deux fils étaient reçus en seconde. 

Justin accepta; il s'engageait à forfait, moyennant ceût 
francs paç mois, à faire un miracle. 

Il fut convenu que, dès le lendemain, maître Jardy enver- 
rait ses deux fils. 

La propreté de cette petite chambre de Justin avait sur- 
tout séduit le notaire. 

Il avait répété deux fois : 

— La charmante petite chambre que vous avez-là, mon- 
sieur Pierre-Justin Corbyl... / 

En sa qualité de notaire, le magistrat de la rue de la 
Harpe ne faisait point grâce à ceux à qui il parlait d'un seul 
de leurs noms. 

•— La charmante petite chamb?e que vous avez là ! Il fau- 
dra que j'en fasse arranger une pareille à madame Jardy. 

Et qui avait arrangé cette petite chambre, si avenante, 
qu'elle séduisait jusqu'au notaire? Mina, l'ange de la gaieté! 

Aussi, le notaire parti, Justin, sans s'apercevoir que la pe- 
tite fille courait sur ses quinze ans, la prit-il dans ses bras, 
et Fembrassa-t-il de toute la force de ses lèvres en lui 
disant : 

— Tu es mon bon génie, enfant! depuis que tu es entrée 
ici, le bonheur a fait son nid dans la maison. 

Et il avait raison de dire cela, le brave jeune homme : 
c'était une véritable fée, un véritable génie, que cette petite 
fille avec sa baguette magique ! 

« Sa baguette magique? dira-t-on; vous ne nous en avez 
pas encore parlé. > 

Au coniriire, chers lecteurs I au contraire, lectrices amies! 
nous ne vous avons parlé que de cela. 

Cette baguette magique, c'était la jeunessel 



îU LES UQEICANS UZ PAEIS 



XXI 



Songe d^me nnft d'été. 



C'était une nuit aussi fraîche que la journée avait été brû- 
lante. Les oiseaux^, qui, sans doute, étouffés par la chaleur 
du jour, avaient gardé la chambre dans leurs palais de ver- 
dure, commençaient à faire entendre la voix de leurs hé- 
rauts : le rossignol, la fauvette, le rouge-gorge; ils chan- 
taient la belle nuit d'été aux brises fraîches! Des papillons 
de ténèbres, si grands, qu'ils semblaient des oiseaux; Tatro- 
pos^ le paon, le sphinx du peuplier, voletaient sans bruit au- 
tour des arbres,, avec des essaims innombrables de ces petits 
hannetons qui semblent les fils dégénérés des hannetons du 
mois de mai; et, mises en branle par le vent frais de Test, 
les Heurs de la plaine, balancées sur leurs tiges, semblaient 
danser en Thonneur du Dieu qui créa^la lune et les étoiles, 
ces doux et pâles soleils de l'obscurité. Les coquelicots s'en- 
lagaient aux bluets; les marguerites donnaient la main aux 
violettes ; le myosotis aux yeux d'or regardait amoureuse- 
ment couler le ruisseau. Oiseaux, papillons, fleurs célé- 
braient la fête de la nature. 

Assis ou plutôt couché parmi les blés, un jeune homme, 
la tète appuyée en arrière sur ses deux bras croises, les yeux 
levés au ciel, semblait jouir avec délices de la sérénité inef- 
fable de cette nuit d'été. 

Sur le front de ce jeune homme étaient écrFts en lettres de 
flamme les purs enchantements d'une récente félicité; on 
pouvait suivre sur son visage les traces encore visibles des 
joies de la veille, déjà amorties, effacées par l'invasion 
triomphante des joies du jour. Un passant indifférent eût 
seul pu croire que les rides de son front étaient creusées de- 



LES BIOHIGANS DE PAHIS I3& 

puis peu» comme les sillons par la charrue dans une. terre 
nouvellement labourée; un observateur» au contraire, eût 
reconnu bien vile que, dans ces sillons, arides à la première 
vue^ germaient les plus vertes et les plus fraîches pensées de 
la jeunesse. 

Ce jeune homme, c'était notre maître d'école... 

Ou plutôt hàtons-nous de nous reprendre, et ne lui don 
nons plus ce nom, qui entraîne avec hii tout un cortège d'il- 
lusions 'meurtries. Non, ce n'était plus le maître d'école; 
non, ce n'était plus le violoncelliste éveillant l'âme de son 
grave instrument, et la forçant de gémir sur ses douleurs; 
non, ce n'était plus ce jeune homme vieux avant l'âge qua 
nous avons vu si soucieux au milieu do sa triste famille; -^ 
c'était l'oiseau des champs, à qui le bonheur avait ouvert» 
en passant, la porte de sa cage, et qui savourait, dans l'air 
embaumé du soir, les fruits à peine écios de sa liberté. 

C'était, en un mot, celui que nous appelions encore dans 
notre avant-dernier chapitre le malheureux Justin. 

Saluez-le, chers lecteurs, et lectrices amies, car il avait 
fiait de rapides progrès sur la grande route du bonheur. 

Comme un voyageur attardé, il avait vite recon<[uis le 
temps et le chemin qu'il avait perdus; il avait, tout courant, 
laissé derrière lui les longues années de son isolement. — 
Le chemin est si court de l'infortune au bonheur, qu'il avait, 
en six mois,' pu oublier les soucis de sa vie entière! 

Avait-il fait tout à coup fortune? quelque parent inconnu 
lui était-il arrivé des îles lointaines, exprès pour l'appeler mon 
neveUy et l'instituer son héritier? ou bien plutôt le travail, ce 
véritable oncle d'Amérique, qui donne toujours plus qu'on 
n'attend, lui avait-Il créé ce doux loisir? 

Ne devait-il pas, en ce jour, à cette heure, — c'était un 
jeudi, jour de bal, -^ ne devait-il pas être installé, les che- 
veux pendants comme les rameaux d'un saule, son instru- 
ment chanteur entre les genoux, dans l'orchestre du caba* 
rei où nous lui avons vu demander humbiement la place de 
contre-bassisle? 

Que faisait il donc là, couché dans les blés comme un ber- 
ger de Virgile, un Tityre ou un Damaetas, lorsque son devoir 
l'appelait ailleurs? 

Non„ son devoir ne l'appelait plus à l'orchestre : ses deux 
élèves avaient emjambè d'un pas triomphant Tabîme de la 



110 LES MOHIGANS DE PARIS 

troisième; il avait des leçons par-dessus la tête, des écono- 
mies à acheter une maison, et il y avait déjà quelque chose 

^ comme trois ou quatre mois qu'il avait renoncé à faire sa 
partie dans cette symphonie discordante où la misère l'avait 

• poussé. 

Il ét&it là oii il devait être; nulle part il n'eût été mieux : 
cette place qu'il occupait sur la lisière de ce champ, la î^te 
dans les hiés, les pieds pendants au rehord de la route, pur le 
clair de lune, au milieu d'une nuit, — celle place, c'était 
celle qu'occupait, cinq ans auparavant, la petite fille qui 
avait magiquement métamorphosé la pauvre maison du fau- 
bourg Saint-Jacques, et, innocente Médée, rajeuni notre hé- 
ros; c'était la nuit anniversaire de sa rencontre avec Justin, 
et celui-ci remerciait Dieu en ce ^moment du trésor inappré- 
ciable qu'il lui avait envoyé. 

On était au mois de juin de l'année 182G; la petite fille était 
devenue une grande et svelte jeune fille. 

L'enfant venait d'entrer dans sa quinzième année. 

C'était une belle ondine, pareille à celles qui se mirent 
dans les ruisseaux dont les cascades légères descendent du 
Taunus, et vont se jeter dans le Rhin. Elle avait de longs 
cheveux blonds comme l'or des blés, des yeux azurés comme 
les bluets au milieu desquels on l'avait trouvée couchée, des 
joues rouges comme les coquelicots tremblants sur sa tête 
au souffle virginal qui s'échappait de sa bouche. 

On l'eût crue faite de. toutes les fleurs des champs où elle 
avait passé la nuit cinq ans auparavant; c'était un bouquet 
de fleurs vivant, rose et frais. 

Justin, de son côté, était presque devenu beau; nous avons 
déjà dit qu'il avait peu de chose à faire pour cela : à passer, 
par exemple, par le même chemin que le bonheur. 

La conscience de sa félicité enlevait è son triste visage cet 
air froncé qui lui était habituel autrefois, e{ sa figure n'avait 
plus gardé de sa physionomie des jours néfastes que sa dou- 
ceur et sa dislinclion. 

Un jour, il s'était regardé dans son miroir, et ne s'était 
pas reconnu; il avait rougi en se irouvant^eau, et, depuis 
ce temps, comprenant qu'il devenait beau parce que Mina 
était belle, il avait pris pour sa personne mille soins qui lui 
étaient étrangers jusque-là. 



LES MOHIGANS DE PARIS U\ 

Et il y avait de quoi s'embellir, certainement, rien qu'au 
contact de cette adorable créature. 

Quand ils s'en allaient promener le dirfianche aux plaines 
de Montrouge, c'était un couple adorable à voir : lui blond, 
elle blonde; elle rose, lui blanc; le bras de la jeune* fille en- 
lacé comme une liane au bras du jeune homme, sa tète tou- 
chant presque son épaule, comme si elle eût voulu s'en 
faire un appui, c'était une harmonie délicieuse, un duo 
charmant ! 

On les regardait passer, — les bons cœurs, bien entendu, 
— avec ce plaisir naïf qu'on éprouve à suivre du regard des 
gens illustres ou heureux ; ceux qui les prenaient pour le 
frère et la sœur les admiraient ; ceux qui les prenaient pour 
deux fiancés les enviaient. 

Ils avaient tous deux l'air si bon, si joyeux, si jeune! à 
peine Justin, depuis qu'il était heureux, paraissait-il vingt- 
cinq ans; sa jeunesse, dont i} avait si peu profilé, si mal 
joui, lui revenait à l'âge où il l'avait quittée, c'est-à-dire pres- 
que enfantine. Tous les petits garçons couraient à Mina, 
toutes les petites filles couraient à Justin, tous les pauvres 
leur tendaient indifféremment la main à l'un ou à l'autre. 

Nous avons raconté, détail par détail, comment Min» d'en- 
fant, était devenue jeune fille; comment Justin, de malheu- 
reux, était redevenu heureux; suivons-les tous deux dans 
leur vie nouvelle. 

L'éducation de l'enfant est faite : musique, dessin, histoire, 
littérature ancienne, littérature moderne, on lui a tout appris; 
elle a tout retenu. C'est une jeune iille pleine de distinciion, 
dont le sens moral a grandi dans cette terre féconde qu'on 
appelle la famille ; ses goûts sont simples comme ses habits; 
sa robe du dimanche est le symbole de son âme : elle en a la 
la blancheur immaculée, et, fermée jusqu'ici aux désirs, 
comme le calice d'une fleur, elle attend, pour s'entr'ouvrir, 
ce soleil des jeunes filles qu'on appelle l'amour. 

C'est une âme chaste dans un corps vierge. 

Dans le cœur de Justin, comme dans une bonne terre que 
l'on n'a jamais ensemencée, un amour jeune et vigoureux 
vient d'éclore, élevant déjà ses rameaux vers le ciel. 

Somment Justin s'aperçut-il qu'il était amoureux? 

Par une souffrance, — souffrance d'autant plus aiguë qu'il 
était déshabitué de souffrir. 



z' 



143 LES MOHICÀNS D£ PARIS 

G'étail le Jeudi de la Fèl«-Dieu qui venait de, passer. A 
cettô époque, où les hommes avaient encore permis à Dieu 
d'avoir une fête^ plusieurs des rues de Paris, mais principa- 
lement celles des grands feiubourgs, étaient jonchées de 
fleurs^ et ressemblaient à des tapis étendus sous les pieds du 
prêtre qui portait le saint sacrement; en outre, les murs 
étaient tendus de draps ou de tapisseries, Tair était parfumé 
d'encens, les feuilles de roses volaient dans l'air lancées à 
pleines mains, les cloches des différentes paroisses sonnaient 
à toute volée. C'était un spectacle ravissant que de voir défi- 
ler sous le ciel radieux, pareilles aux théories de la Grèce, les 
jeunes âlks en voile blanc qui suivaient la procession du 
clergé. Dans ce temps-là, oii le gouvernement n'avait point 
parqué les étudiants dans les écoles de province, il y avait 
encore sur les toits des faubourgs, comme des nids d'hiron- 
delles, des nuées de jeunes gens penchés aux fenêtres de 
leurs mansardes pour voir défiler le chaste et hilanc troupeau. 

Mina faisait partie du cortège; Justin, adossé près des 
grilles du Val-de-Gràce, l'attendait au passage. 

Le cortège arriva. 

Justin découvrit bientôt la jeune fille, qui, comme la plus 
haute et la plus belle fleur d'un bouquet, dominait de la tête 
toutes* ses compagnes. - ^ 

Il n'avait pas d'autre dessein, d'autre désir q^e de la re- 
garder passer; cependant comme s'il eût été fatalement 
attiré de ce côté, il leva les yeux, et vit à une fenêtre un 
xeune homme dont les yeux ardents rayonnaient sur tout cet 
essaim de cygnes. 

Ce jeame homme regardait-il l'une ou l'autre? Il sembla à 
Justin qu'il n'était venu là que pour Mina, et ne regardait 
que Mina. Une rougeur.... nous nous trompons : une flamme 
monta au visage de Justin, et, à partir de ce moment, le 
pauvre maitre d'écde vit clair en lui-même. 

Un serpent venait de le mordre au cœur ; — mieux quo 
cela : au, cœur de son cœur! comme dit Hamlet. 

Il était jaloux I 

Justin cacha son visage entre ses mains, comme si la 
jeune fillt?, en passant devant lui, et en voyant la rougeur de 
son vsage, en dût comprendre la cause. 

De retour à la maison, il s'enferma dans sa chambre, et 
resta seul, pendant deux heures entières, à s'interroger. 



LES HOHIGANS D£ PARIS 143 

Si, au bout de ces deux heures, Tamoar qu'il avait pour la 

eune fillp ne lui était pas entièrement révélé, s'il késit^ 

encore à nommer le sentiment de son cœuT, une révolution 

allait s^accomplir en lui qui ne devait lui laisser aucun doute. 

Le soir, vers dix heures, après avoir vaqué aiix derniers 
soins de ta journée, Mina, comme d'habilwie, descendit pour 
dire bonsoir à Juslin, et lui tendre soffl front pour lec&vmi Je 
baiser fraternel. 

Ce soir*là, lorsque Mina entra dans la chambre, le corps 
du jeune lu)mme frissonna des pieds à la tête, ^une flamme 
passa sur son visage, pareille à cdle qui courut sur le firont 
de la jeune fille le jour où Justin la surprit Tarchet à k main. 

Il Fembrassa sur le front; mais, en l'embrassant, il devii^ 
pèle comme Mina le jour oîi elle chantait sa chanson dans la 
cour obscure, et où, surprise par sœur Céleste, elle avait cru 
commettre une profanation semblable à «elle que l'on com 
met en parlant haut dans une église. 

Le baiser qu'il lui donna lui sembla impie, illicite, plein 
de convoitise; il recula avec terreur, renversant sa chaise, 
et faillit tomber à terre, quand la jeune fille, le regardant 
avec des yeux inquiets, lui dit : 

— Oh ! comme tu es pâle, ce soir, frère Justin 1 Qu'as-tu 
donc? serais- tu malade? 

Oh! oui, il était bien malade, le pauvre Justin t 

Il était frappé au cœur d'un amour mortel. 

A partir de ce jour de la Fête-Dieu, de cette heure où, à 
la procession, il s'était sentijaloux en voyant un regard hardi 
se fixer sur Mina, il parut étrange à tout le monde : il avait 
tout à coup des élans imprévus qui étonnaient la famille, des 
joies sans cause apparente qui l'épouvantaient; puis lire- 
tombait subitement dans des silences moVnes et obstinés. 

Lui, qu'on n'avait jamais entendu chanter, s'était, un beau 
jour, en nu>ntant de sa chambre à celle de sa mère, mis à 
parcourir toute la gamme, à jeter au vent toutes ks notes du 
clavier humain. 

Un autre jour, on l'avait rencontré gambadant par les rues 
comm^ un écolier en vacances. 

Enfin, on le voyait s'enfermer dans sa chambre pendant 
des soirées entières sans que le moindre bruit y trahît sa pré- 
sence; et, lorsque, indiscrètement, on regardait par le trou 
de la serxure, oo le voyait tantôt assis et immobile comme 



H4 LES MOHICANS DE PARIS 

s'il était pétrifié, tantôt marchant et gesticulant comme s'il 
était fou. 

Ces symptômes, et d'autres encore plus effrayants, furent 
remarqués par sœur Céleste et par mère Gorby, tout aveugle 
qu'elle était. 

Les deux femmes résolurent de s'en ouvrir au vieux pro- 
^seur, qui était resté le Calchas des deux simples créatures, 
en même temps qu'il était le Mentor de Justin. 

M. Millier, qui, depuis longtemps, avait surpris le secret 
du jeune homme, prit le parti d'en conférer avec lui. 

Ils s'enfermèrent, un soir, tous les deux, et, comme un 
vieux médecin qui n'a pas même besoin de tàier le pouls de 
son malade pour apprécier la gravité du mal, le bon Muller 
alla droit au fait, et faillit renverser son élève quand, la porte 
à peine fermée, il l'aborda par ces mots : 

— Justin, mon garçon, tu es amoureux fou de Mina ! 



XXII 



Flagrant délit d'amour. 



Justin resta atterré. 

Ainsi ce secret qu'il avait enfoncé si profondément au de- 
dans de lui-même, qu'il l'avait cru caché même à son vieil 
ami, son vieil ami le savait! et, si lui, qui n'habitait pas la 
maison, connaissait l'état de son cœiAv, la mère, la sœur, et 
qui sait? la jeune fille peut-être aussi en étaient-elles in- 
formées. 

La certitude que son secret, était dévoilé le troubla et l'a- 
battit, et ce fut avec l'apparence d'un coupable que, le front 
baissé, la langue balbutiante, il répondit à M. Millier : 

— C'est la vérité. 

Le bon professeur le regarda, puis haussa les épaules. 



LES MOHIGANS DE PARIS i4& 

-- Allons, dit-a, relève la tête ! 

Justin releva la tête, soumis et rougissant comme un 
enfant. 
-- Regarde-moi, continua Millier. 
Justin le regarda en balbutiant :' 

— Mon cher maître... 

— Eh bien, mais, mon cher élève, reprit celui -ci, pour- 
quoi donc n'en serais-tu pas amoureux? 

— C'est que... 

— Qui donc en serait amoureux sinon toi? Ce n'est pas 
moi, je suppose! Voyons, ne fais pas le niais plus long- 
temps... Qu'est-ce qui te chagrine donc dans cet amour, et 
pourquoi en fais-tu un mystère ? N'es-tu pas d'âge à aimer, 
et pourrais-tu trouver, dans le monde entier, un plus digne 
objet de ton amour? Aime donc, mon garçon! aime comme 
tu as travaillé : aime avec honneur, avec passion, avec folie, 
si tu peux 1 On dit que c'est si bon d'aimer ! 

— Vous n'avez donc pas aimé, vous ? 

— Je n'ai jamais eu le temps... Il y a mille choses que tu 
ignores, et que l'amour t'expliquera, è ce que l'on assure. 
Avec le travail et l'amour, tout s'éclaircit autour de nous et 
en nous; on travaillait : on était fort; on aime : on devient 
bon. 

Mais Justin, malgré les paroles paternelles de son vieil 
ami, secouait la tête, et ne répondait pas. 

— Voyons, dit le professeur du ton de la plus profonde 
tendresse, et en lui prenant les mains, qui t'empêche de par- 
ler? qui te retient? à qui, si ce n'est à moi, confieras- tu les 
premières joies de ton cœur? n'avons-nous pas assez souf- 
fert et pleuré ensemble? où trouveras-tu un cœur plus sym- 
pathique que le mien, une oreille plus attentive que la 
mienne? Peut-être n'y vois-tu pas bien clair, dans ton cœur; 
en ce cas, débrouillons la chose à nous deux, redevenons 
plus jeunes de dix ans... Tu te souviens de nos promenades 
dans le parc de Versailles? Nous marchions la nuit, regar- 
dant le ciel, — et c'est toujours le ciel qu'on regarde, vois-tu, 
quand on désire ou qu'on craint quelque chose ; — nous mar- 
diions donc, regardant le ciel, et nous tenant par la main. 
Un jour, tu me demandas : < Si je m'égarais dans ce bois, 
comment retrouverais-je mon chemin? » et je n>pondis: 
t Sois tranquille^ jamais tu ne t'égareras avec mai! * Eh 

I. ^ 



1 1 



146 LES MOfilCANS DE PARIS 

bien» il en est de même aujourd'hui... Tiens, donne-moi la 
main, et faisons route ensemble; le cœur ne ressemble-t-ii 
pas un peu au bois inextricable où nous marchions dans 
robscurité?... Tu es perdu : donne-moi la mam^ et, à nous 
deux, nous retrouverons le sentier! 

Juslin sauta au cou du vieux maître, et l'embrassa, les ' 
yeux ruisselants de larmes. 

— Pleure, mon fils, pleure t dit le brave homme; de joie 
ou de douleur, il fait toujours bon pleurer : les larmes rafraî- 
chissent le coeur, comme les pluies d'été les jours orageux' 
du mois d'août; mais, après que tu auras pleuré, réjouis- 
toi, et parlons de tes espérances. 

— 0ht mon bon maître 1 mon maître bien-aimét... 

— Eh bien, quoi? 

— Si elle ne m'aimait pas, elle ! 

— £s-tu fou? demanda le vieillard; et pourquoi donc 
veux-tu qu'elle ne t'aime pas? C'est à son âge que le cœur 
chante sa première chanson ; pourquoi le sien ne la chante- 
rait-il pas pour toi, mon bon et digne fils? 

— Ainsi, mon cher monsieur Muiler, demanda le jeune 
homme, vous croyez qu'elle m'aime? 

— J'en suis sûr, aussi vrai que tu es un honnête homme 
assez simple pour en douter. 

— Mais c'est que je ne le lui ai jamais demandé. 

— Et tu as eu grandement raison 1 est-ce que c'est une 
demande à faire? est-ce que nous, qui ne sommes que des 
amis, est-ce que nous avons eu besoin de nous dire l'un à 
l'autre que nous nous aimions? est-ce que cela ne se voit 
pas de reste? 

— Oui, vous dites vrai, mon ami, elle m'aime 1 

— 'Je le crois bien 1 et c'est lui faire injure que d'en douter. 

— Oh ! mon bon et vénéré maître, si vous saviez combien 
cette assurance de votre part me rend heureux, si vous sa- 
viez combien je me trouve tout autre que je n'étais il y a 
tin instant, rasséréné, transfiguré t j'en deviens, pour ainsi 
dire, plus cher à moi-même; j'ai de ma personne, je ne te 
dirai qu'à vous, mon ami, une opinion toute différente de 
celle que j'ai eue jusqu'ici : je m'aime en quelque sorte de 
me sentir aimé I 

Et, en effet, vous rappelez-vous votre premier amour, vous 
qui me lisez? ne vous a-t^il pas semblé que vous éprouviez 



LES BfOHiGANS DE PARIS 147 

quelque chose de plt» tendre pour vous-même, après le pre- 
mier aveu d'une femme? ne vous a-t-il pas sentie que vous 
étiez autre que vous-même, ou, mieux encore, que vous 
deveniez plus vous-même que vous ne l'aviez jamais été? 

La cotnscience du bonheur rend orgueilleux; mais comme 
l'orgueil qu'on éprouve est expansif 1 comme on voudrait 
avoir des brassées de fleurs pour les jeter à {^ines mains 
sur la té^ de tous les hommes t 

Ils causèrent ainsi longtemps, le jeune homme et le vieil- 
lard, le jeune homme brûlant^ ot le vieillard se réchauffant 
au feu de l'amour. 

Et, cependant, parfois les éclairs de joie que lançaient les 
yeux du jeune homme étaient voilés par les nuages qui pas- 
saient sur son frois«. 

Pendant une de ces éclipses : 

— Hèlast dit-il, j'ai bientôt trente ans; elle en a seize à 
peine : je pourrais presque être son père. Ne craignez-vous 
pas, mon ami, que nous ne prenions la piété filiale, la ten- 
dresse fraternelle pour l'amour véritable ? 

— D'abord, répondit le vieillard, tu n'as pas encore trente 
ans, si j'ai bonne méHK>ire, et, eusses-tu trente ans accom- 
plis, tu n'as pas l'air d'en avoir plus de vingt-cinq : tes che- 
veux blonds te rajeunissent de dix ans. Ne t'effarouche donc 
pas de ton âge; laisse même gagner à Mina sa seizième 
année, et jouis sans crainte et sans honte de ton amour. 
Tu l'as bien mérité, mon fils, par ta vertu exemplaire. 

Et le vieillard embrassa Justin comme il eût fait effecti- 
vement de son fils. 

Et il fut convenu entre les deux amis que. Mina n'ayant 
que quinze ans, on garderait encore le silence devant la 
mère, devant la sœur et devant la jeune fille. 

La mère et la sœur n'auraient pas la force de garder le 
secret, et il répugnait aux deux amis d'éveiller dans l'âme 
candide de la jeune fille ces désirs bondissant dans le cœur 
de Justin comme des chevaux nouveau-nés. 

On se promit seulement d'en parler le plus souvent pos- 
sible seul à seul, entre soi. 

Aussi avec quelle précaution les deux amis fermaient-ils 
la porte, de peur que le secret, pareil à un parfum, ne 
s'échappât de la chambre, et ne montât jusqu'à l'apparte- 
ment des femmes l 



I 



lis LES MOHIGANS DE PARIS 

Les soirs où le vieux maître revenait, tout allait bien ; à 
dix heures, heure à laquelle on se couchait invariablement 
au premier étage, on se séparait des femmes, puis l'on 
descendait, et plus d'une fois M. Millier s'aperçut qu'il 
s'était attardé jusqu'à l'heure insolite de minuit à écouter, 
pour la centième fois, le récit des impressions amoureuses 
du jeune homme. 

Mais, quand il n'était pas là, le cher professeur, avec qui 
Justin pouvait-il parler d'elle ? sur quoi pouvait-il répandre 
les trésors de sa joie intime ? 

Oh t s'il eût osé en causer avec son violoncelle î 

Parfois il tirait cet ami, muet depuis si longtemps, non- 
seulement de son armoire, mais encore de sa caisse ; il le 
pressait contre son cœur, le serrait entre ses genoux, faisait 
glisser ses doigts dans toute la longueur du manche, et, 
silencieusement, passait sur les cordes l'archet suspendu. 

Alors, il souriait; car, avec l'oreille de l'imagination, il en- 
tendait tout ce que lui eût dit le violoncelle s'il lui eût été 
permis de parler. 

D'autres ibis, ce dialogue muet ne lui suffisait pas ; alors, 
par les belles nuits d'été, il sortait doucement, tirait les ver- 
rous de la porte de la rue, gagnait la barrière, et, avide de 
bruit, de solitude et de mouvement, s'en allait par la plaine, 
récitant à la brise, la nocturne amie de l'amour et du mal- 
heur, les plus belles strophes des poètes grecs et latins qui 
ont chanté l'aipour. 

C'est par une de ces nuits» anniversaire de sa rencontre 
avec la jeune fille, qu'il s'en était allé s'étendre dans les blés, 
les bluets et les coquelicots, parmi lesquels nous l'avons dé- 
couvert au commencement du précédent chapitre. 

Ce soir- là, c'était une solennité, un soir de fête; il n'était 
là, comme nous l'avons dit, que pour rendre grâce au Sei- 
gneur de l'ange qu'il lui avait envoyé. 

Aussi, après avo^r passé une heure ou deux dans les blés, 
comme neuf heures et demie seulement sonnaient à l'église 
Saint-Jacques-du-Haut-Pas, lui passa-t-il à l'esprit qu'il avait 
encore le temps de revenir à la maison, et de dire bonsoir à 
Mina avant qu'elle fût couchée. 

Il se mit aussitôt à ouvrir le compas de ses grandes jambes, 
et revint tout courant pour rentrer chez lui. 

A la porte, il trouva un gamin d'une douzaine d'années. 



LES MOHiCANS DE PARIS 149 

i|ui Tattendait; un de cas enfanls de Paris dont, trois ans 
plus tard, Barbier, le grand poëte de 1830, devait faire le 
portrait. 

L'enfant Tarréta. 

^ Monsieur, lui dit-il, voilà votre mouchoir, que vous 
aviez perdu. 

— Comment! mon mouchoir? 

— Oui, il est tombé de voire poche, quand vous êtes sorti, 
il y a deux heures. 

— Et tu Tas trouvé?... 
-Oui. 

— Pourquoi ne Tas-tu pas rendu tout de suite? 

— Je n'étais pas bien sûr que ce fût à vous; il passait plu- 
sieurs messieurs en même temps. J'ai crié : c Ohé t qui est- 
ce qui perd son mouchoir? » On m'a dit : c Tiens, c'est à ce 
monsieur qui est là-bas, là-bas 1 » Vous étiez déjà à un quart 
de lieue, c Bon ! ai-je dit, j'aime mieux l'attendre que de 
courir après lui... Reviendra-t-il, ce monsieur? — Certaine- 
ment. — Où demeure- t-il? — Il demeure là. — Quel est-il? 
— C'est l'amoureux de la petite. — Et, la petite, où de- 
meure-t-elle?— Elle demeure chez lui. — Ah! bon! ai-je 
dit, s'il est l'amoureux de la petite, et si la petite demeure 
chez lui, il ne tardera pas à revenir, i Et je vous ai attendu; 
j'ai bien fait, puisque vous voilà... Bh bien, vous ne prenez 
pas votre, mouchoir ? 

— Si fait, mon petit ami, dit Justin, et voici pour ta peine. 
Et il donna dix sous à l'enfant. 

— Bon ! une pièce blanche, dit celui-ci; je vais la chan- 
ger : la vieille me la prendrait tout entière, au lieu qu'avec 
dix sous de sous, je lui en donnerai cinq, et je garderai les 
cinq autres. 

L'enfant fit quelques pas, tandis que Justin pensif intro- 
duisait d'une main tremblante la clef dans la serrure; mais, 
revenant sur ses pas : 

— Dites-donc, monsieur, demanda l'enfant en le tirant 
par sa redingote. 

— Quoi? 

— Si vous voulez savoir si elle vous aime... 
-Qui? 

— La petite donc, votre amoureuse. 

— Eh bien ? 



150 LES MOHIGANS DE PARIS 

— 11 faut venir trouver la vieille, rue Triperet, no 11. D'ail» 
leurs, si vous oubliez le numéro, elle est connue dans toute 
la rue; demandez la Brocante, tout le monde vous ensei*- 
gnera son logement. Elle vous fera le grand jeu pour vingt 
sous. 

Hais JusUn n'écoutait plus; il ouvrit la porte, et la referma 
au nez de l'enfant, qui s'en alla chez l'épicier changer sa 
pièce de dix sous pour dix sous de sous, ou plutôt pour neuf 
sous et demi ; car, à titre de courtage sans doute, 11 acheta 
pour (Jeux liards de mélasse. 

Puis il reprit au galop le chemin de la rue Triperet. 

Quaifl à Justin, au lieu de monter chez les femmes, et 
d'achever sa soirée en famille, il rentra chez lui, s'enferma, 
se jeta sur un fauteuil, et y demeura immobile et le cœur 
rempli des plus sombres pressentiments. 

Son amour n'était plus à lui; son secret était aux mains de 
tout le monde. 

Il était, pour tout le faubourg Saint- Jacques, ramoureiuo de^ 
la petite! 



XXIII 



Les mofichites. 



Il y a dans l'Inde, mais particulièrement à Korrah, un in- 
secte immonde, sorte de moucheron nommé moschite, dont 
la piqûre est des plus dangereuses; il ne se contente pas de 
sucer le sang comme le zinzaro, ou de piquer avec un dard 
comme la guêpe : il dépose, dans le trou qu'il a fait à la chair 
de sa victime, un petit œuf qui en trois jours éclôt, donne 
naissance à un ver, lequel en engendre incontinent une 
quantité d'autres qui vous dévorent tout vivant! 

Le plus souvent, on en meurt en douze ou trei;^^ Jours. 



LES MOHIGANS DE PARIS 151 

Pour prévenir cet accident, il faut, dès que l'on se sent 
piqué, étendre sur la plaie, débridée d'un coup de bistouri, 
une feuille de tabac mâché. 

U existe tout autour de nous, en Europe, en France, à 
Paris, sous une autre forme, 11 est vrai, mais plus dangereux 
^c^e, des insères dans le genre des moschites de Eorrah : 
ce sont les voisins. 

Plus dangereux, nous l'avons dit; car on sait quel baume 
appliquer sur la blessure faite par te moucheron, tandis que 
les blessures faites par les voisins sont mortelles. 

Le voisin est sans pitié, sans cœur, sans entrailles : il en- 
^e chez vous par la porte, si vous laissez la porte ouverte; 
par la fenêtre, si vous laissez la fenêtre ouverte; par le trou 
de la serrure, si vous fermez la fenêtre. Il vous dérobe vos 
secrets avec la même effronterie que le plus fieffé voleur de 
nuit vous dérobe votre argent; il y a, toutefois, entre les 
voisins et les voleurs, une différence toute à l'avantage du 
voleur : c'est que le voleur risque sa vie au moins, tandis 
que le voisin risque la vie des autres. 

On se contenterait de gémir, et l'on se résignerait à ce 
fléau, comme l'Inde se résigne au choléra, comme l'Egypte 
se résigne à la peste, comme les Anglais se résignent au 
brouillard, s'il élait démontré en histoire naturelle que cette 
infirmité qu'on appelle le voisinage fût inhérente à l'espèce 
entière; mais point du tout : elle est particulière à ce pays 
privilégié qui se nomme la France; partout, en Allemagne, 
en Angleterre, en Espagne, on a le respect des autres, 
ayant le respect de soi-même. 

Dans notre France seule, enfermé dans sa chambre, porte 
dose, volets tirés, on sent autour de soi l'œil et l'oreille du 
voisin. 

Ce n'est pas qu'il vous veuille précisément du mal; non : 
-^ alors, il deviendrait justiciable du code pénal; souvent 
même, quand il vous fait du mal, c'est malgré lui, quoiqull 
vous en fasse toujours; — non : il veut voir simplement ce 
qui se passe chez vous; vous lui devez compte de ce qui se 
dit, de ce qui se bit dans votre intérieur; vous êtes son dé- 
biteur naturel; il est créancier de votre bonheur. 

A cela près, tous ces gens-là sont, si vous voulez, honnê- 
tes : ils observent les tois portées au bulletin; ils se soumet- 
tent rigoureusement à toutes les ordonnances de police; ils 



iht LES MOHIGANS DE PARIS 

payent recta leurs impôts, balayent le seuil de leur boutique 
en biver, arrosent la devanture de leur magasin Tété, tien- 
nent prête une corde à puits neuve en cas d'incendie, vont 
le dimancbe à Téglise, le lundi au théâtre, montent leur 
garde une fois par mois, se conduisent enfin comme tout le 
monde, oubliant^ toutefois, que, la discrétion étant une su- 
blime vertu, la curiosité est naturellement un vice mons- 
trueux. 

Aussi, nous ne désespérons pas de voir, d'ici à quelque» 
années, — cela commence déjà, — la population intelligente 
de Paris déserter ces casernes qu'on appelle les maisons à 
quatre étages, et,' les cbemins de fer aidant, se confiner, sur 
an rayon de dix lieues toutt autour de Paris, dans des habi- 
tations particulières où les faiblesses des uns seront cachées, 
et où les vertus des autres seront à l'abri du soupçon. 

Ce mot que le gamin venait de prononcer : Vamoureux de 
la jpetitCy n'était pas, au reste, le premier de ce genre qui 
eût frappé les oreilles de Justin. 

Plus d'une fois, lorsqu'il passait dans le faubourg, donnant 
le bras à la jeune fille, il avait remarqué dansées yeux des 
voisins des regards ironiques, et sur leurs lèvres des souri- 
res équivoques. 

Cette belle fille au bras de ce jeune homme, sortant avec 
hii, quand ce n'était ni son mari ni son frère, n'y avait-il 
point là à mordre, et n'était-ce pas tenter les dents les moins 
hicisives du faubourg? 

On l'avait connue enfant, il est vrai; mais, oubliant tout à 
coup qu'on l'avait vue grandir peu à peu, on ne voulait 
plus la prendre que pour ce qu'elle était, c'est-à-dire pour 
une grande demoiselle bonne à marier, et qui ne se ma- 
riait pas. 

On chercha de toutes façons à trouver la cause de ce dou- 
ble célibat; on oublia qu'il n'y avait pas de temps de perdu, 
puisque Mina avait quinze ans et demi à peine; on pensa 
qu'il y avait quelque secret là-dessous; les plus jcurieux, 
aiQSî que des oiseaux pillards, s'abattirent sur la famille 
pour lui voler son secret; ils furent doucement repoussés ; 
on fu^ réduit aux conjectures; des conjectures, on passa aux 
bavaroages; des bavardages, aux cancans. Enfin, la ca- 
lomnie s'en mêla, battit le seuil de la paisible maison, 
monta de degrés en degrés, et l'envahit complètement. 



LES MPHIGANS DE PARIS 153. 

La vie ainsi n'était plus possible. Justin songea bien a dé- 
ménager; mais quitter le quartier, c'était courir la chance 
d'en retrouver un pire, c'était donner raison à la méchanceté 
des voisins; et puis, au fond, était-ce facile de quitter cette 
maison où l'on avait vécu si heureux et si misérable à la 
fois? n'était-ce pas une part de soi-même qu'on allait rejeter 
ainsi loin de soi? la vie entière de ces quatre personnes n'é- 
tait-elle pas écrite en caractères ineffaçables sur les murs de 
ces deux étages ? 

Non, c'était plus que difficile : c'était impossible ! 

On renonça donc à quitter la maison; mais, comme il 
fallait prendre un parti, qu'on ne pouvait pas couper d'un 
seul coup de rasoir toutes les mauvaises langues du quartier, 
on résolut de consulter le vieux professeur. 

Au reste, c'était toujours là qu'on arrivait dans les situa- 
tions désespérées. 

M. Mûlier vint à l'heure accoutumée; on laissa la jeune 
fille dans l'appartement du haut; la mère descendit, pour 
cette fois, dans la chambre de son fils, et, tous les quatre 
réunis, M. Muller, la mère, la sœur et le jeune homm^, on 
tint un conseil de famille. 

L'avis du vieux professeur fut bien simple : 

— Publiez les bans demain, et mariez les enfants dans 
quinze jours. 

Justin jeta un cri de joie. 

Cet avis de Muller répondait au vœu de son cœur. 

En effet, un mariage faisait taire à l'instant même tous les 
soupçons. Il n'y avait donc pas à hésiter; il était inutile de 
chercher un autre moyen : celui-là était le vrai, le bon, le seul. 

On eût pris ce parti si la njère n'eût pas étendu la main. 

— Un instant l dit-elle, je n'ai qu'une objection à faire, 
mais elle est grave. 

— Laquelle ? demanda Justin en pâlissant. 

— Il n'y a pas d'objection, dit le vieux professeur. 

— Si fait, monsieur Muller, répondit madame Corby, il y 
en a uney 

— Laquelle ? Voyons l 

— Di:tes, ma mère î murmura Justin d'une voix tremblante. 

— On ne connaît pas les parents de Mina. 

— Raison de plus pour qu'elle dispose d'elle-même, puis- 
qu'elle ne dépend que d'elle seule, dit le vieux professeur. 

9. 

i 



|&< LES MOHIGANS DE PARIS 

—Puis, hasarda timidement Céleste, les parents de Mina 
ont renoncé à elle, du jour où ils ont cessé de payer la rente 
qu'ils s'étaient engagés à servir à la mère Boivin. 

Cette observation, faite presque à voix basse, par une 
bouche craintive, parut, cependant, excellente à Justin. 

— Mais oui ! &'écria-t-il. Céleste a raison. 

— Je crois bien qu'elle a raison I dit le professeur. 

— Elle pourrait, en effet, n'avoir pas tort, dit madame 
Corby, et je vais proposer un terme moyen qui, je respère, 
sa listera tout le monde. 

— Dites, ma mère! ût Justin ; nous savons tous que vous 
êtes la sagesse descendue sur la terre. 

— Les lois ne permettent de se marier qu'à quinze ans et 
cinq mois ; si vous vous mariez tout de suite, vous aurez 
Tair de n'avoir attendu que le moment où la loi permettait 
le mariage, et d'avoir profité de son bénéfice avec une 
promptitude dont l'intention peut être mal interprétée. 

—Ça, c'est vrai, Justin, murmura le professeui 

Justin soupira. » 

H n'avait, en effet, rien à répondre. 

— Dans sept mois, le 5 février prochain, Mina aura seize 
ans, c'est presque l'âge de raison pour une femme; il est 
imfjortant, mon fils, que l'on sache bien que Mina s'est don- 
née : en l'épousant aujourd'hui, tu aurais l'air de l'avoir prise. 

— Alors ?... murmura Justin tout tremblant de joie. 

— Alors, comme le curé de la Bouille représente, à l'heure 
qu*il est, le tuteur de Mina, tu te pourvoiras d'avance du 
consentement de ce digne prêtre, et, le 6 février prochain. 
Mina sera ta femme. 

— Oh l ma mère! ma bonne mère l s'écria Justin en tom- 
bant aux genoux de sa mère, en la serrant sur son cœur, et 
en couvrant son visage de baisers. 

— Mais, en attendant? .. demanda Céleste. 

—Oui, dit le professeur, en attendant, les bavardages, les 
cancans, les calomnies iront leur train t 

— Aussi faudrait-il aviser à mettre Mina quelque part 
pendant ces sept mois-là. 

— Quelque part, ma mère î mais où voulez-vous donc que 
nous la mettions, la pauvre enfant? 

— Dans un pensionnat quelconque, peu importe où, pour- 
vu qu'elle ne reste pas ici. 



LES MOHIGÂNS DE PARIS 15S 

— Je ne connais personne à qui je consente à confier 
Mina, s'écria Justin. 

—Attendez donc, attendez donc, dit le bon professeur, 
j'ai votre affaire, moi. 

— En vérité, mon cher monsieur Mîiller? dit madame 
Corby en tendant la main à la voix du vieux professeur plu- 
tôt qu'au vieux professeur lui-même, qu'elle ne voyait pas. 

— Qu'avez- vous en vue, et qu'allez-vous nous proposer? 
demanda Justin avec un ton d'impatience marquée. 

—Ce que je vais vous proposer, mon cher Justin? La seule 
chose proposable, pardieu î qu'il y ait dans la circonstance 
difficile où nous nous trouvons. J'ai, à Versailles, une vieille 
amie de trente ans, la seule femme que j'eusse aimée peut- 
être, ajouta le bon professeur avec un soupir, si j'en eusse 
eu le temps; elle tient justement un pensionnat de jeunes 
filles : Mina restera chez elle pendant ces sept mois, et, une 
fois par semaine..., eh bien, une fois par semaine, tu iras lui 
faire ta visite au parloir. —Cela te va-t-il, mon garçon? 

— Bame, dit Justin, il faut bien que cela m'aille. 
—Morbleu 1 comme tu deviens difficile t il y a si& mois, tu 

eusses accepté la chose à belles baisemains. 

— Et je l'accepte encore avec reconnaissance, mon bon 
et cher ami, dit Justin en tendant les deux mains à M. Millier. 

— Et, vous, que dites-vous, chère madame Corby f de- 
manda le professeur. 

—Je dis que, dès demain, il faut que vous alliez à Ver- 
sailles avec Justin, cher monsieur Millier. 

Sur quoi, l'on se sépara en se donnant rendez-vous rue 
de Rivoli, à la station où Ton prenait, à cette époque-là, les 
gondoles, seules voitures qui, avec les coucous de la place 
Louis XV, fissent le transport des voyageurs de Paris à Ver- 
sailles. 

Au b(Hit d'un quart d'heure de conversation avec la maî- 
tresse du pen^nnat, le jeune homme s'aperçut que Millier 
n'avait aucunement exagéré les solides vertus de sa vieille 
«mie. 

En api^i^nant l'intérêt que Mtiller portait à sa future pen- 
sionnaire, l'excellente femme offrit de prendre la jeune fille 
pour le seul prix de sa nourriture, et l'on convint de la lui 
amener le dimanche «uivant. 

Les deux amis sortirent du pensionnat, enchantés de la 



156 L£S HOHIGANS DE PARIS 

maîtresse de pension, et s'en revinrent è pied par les bois 
de Versailles, si remplis pour eux d'ineffables souvenirs. 

Nous avons dit qu'on n'avait, à l'endroit de Mina, rien 
laissé transpercer de ce complot de famille; la pauvre enfant 
n'en savait donc pas le premier mot. Elle avait bien entendu 
quelques chuchotements; elle avait bien vu les uns et les 
autres se lancer certains regards dont elle ne comprenait 
pas entièrement l'expression ; elle sentait vaguement qu'un 
mystère planait autour d'elle; elle le flairait, pour ainsi 
dire, mais sans en pouvoir trouver les traces. 

Cette nouvelle vint donc la frapper, un matin, comme un 
coup de foudre. Elle n'avait jamais pensé que sa vie pût 
changer, tant elle s'était fait de cette vie une douce habi- 
tude; de même que le mur de la cour était tout son horizon, 
sa vie dans la famille de Justin était tout son avenir; il ne 
lui était point venu à l'idée qu'elle pût avoir ou un autre 
avenir ou un autre horizon; elle fermait volontairement les 
yeux à sa destinée, ne songeant è rien autre chose, quand ' 
les feuilles tombaient, sinon que l'hiver était proche, ne 
voyant autre chose, quand les feuilles revenaient, que le re- 
tour du printemps. 

Un jour, la mère lui avait demandé : 

— Que deviendras-tu après ma mort, mon enfant? 

— Je vous suivrai, avait répondu Mina en souriant; ne 
faut-il pas quelqu'un qui vous serve au ciel comme sur la 
terre? 

— Au ciel, avait répondu la mère, j'aurai autour de moi 
tous les anges du paradis. 

— C'est vrai, avait répondu Mina; mais ils n'ont pas, 
comme moi, vécu cinq ans avec vous. 

j&t, de même qu'il lui avait paru impossible de quitter ja- 
mais la pauvre aveugle, de même il lui paraissait impossible 
de quitter jamais la maison. Ce fut donc avec un profond 
chagrin qu'elle accueillit la nouvelle de ce brusque départ; 
en ne lui en expliquait d'abord les causes que très-imparfaite- 
ment; elle était si naïve, qu'elle ne savait point comprejidre 
que l'on pût médire de ses sorties; elle était si chaste, qu'elle 
ignorait les:* conséquences que l'on pouvait tirer de sa co- 
habitation avec un jeune homme. 

Elle eût candidement couché dans sa chambre, sans même 
songer que quelqu'un pouvait y trouver à redire. 



LES MOHIGANS DE PARIS 157 

On eut beau lui faire entendre que c'était un usage ayant 
force de loi, qu'une jeune fille de seize ans ne devait plus 
demeurer dans la même maison qu'un jeune homme; mal- 
gré ravis de la mère et de la sœur, malgré Topinion du vieux 
professeur lui-même, elle n'en voulut rien croire, et elle 
n'accepta jamais cet étrange principe qu'on pût se formaliser 
de voir Justin habiter avec elle, puisqu'on ne se formalisait 
pas qu'il habitât avec Céleste. 

C'était donc le cœur serré et les yeux pleins de larmes 
qu'elle allait quitter cette triste maison, devenue pour elle le 
paradis de son bonheur. 



XXIV 



Le peDsionnat. 



Le premier jeudi du mois de juillet de Tannée 1826, Justin, 
accompagné de son vieux maître, la conduisit à Versailles. 

Tout le long de la route, la jeune fille ne desserra point 
les dents; elle était pâle et morne, et levait à peine les yeux 
autour d'elle. 

Un moment, Justin, en la voyant si triste, sentit le cœur 
lui faillir, et songea, bravant tous les commérages du quar- 
tier, à la ramener à la maison. 

U fit part de son intention à M. Miiller. 

Mais, soit que le vieux professeur comprit l'intérêt égoïste 
qui dictait, malgré lui, les paroles de Justin, soit que, moins 
intéressé que le jeune homme dans la question, et ayant sa 
conscience plus hbre pour agir, il fût déterminé à aller jus* 
qu'au bout, M. Muller tint bon, et fit reproche à Justin de sa 
faiblesse dangereuse. 

On arriva au pensionnat. 

L'innocent que l'on conduit à l'échafaud n'a pas un visage 



i58 LES MOHIGANS DE PARIS 

plus consterné en arrivant sur la place de Texécution, et en 
apercevant Tinstrument de supplice, que celui de la pauvre 
Mina en voyant les grands murs de pierre qui entouraient la 
pension, et la grille de fer qui y donnait entrée. 

Ces murs étaient pourtant couverts de lierre, et surmon- 
tés de clématites; les lances de bette grille étaient cepen- 
dant dorées. 

Madame de Staël, en face du lac de Genève, regrettait 
son ruisseau de la rue Saint-Honoré. 

La pauvre Itfiiïa, en face d'un palais, eût regretté sa triste 
maison du faubourg Saint-Jacques. 

Elle regarda ses deux compagnons de route avec ses deux 
yeux inondés de larmes. 

Mon Dieu ! quel douloureux regard l il fallait vraiment que 
les deux hommes eussent des cœurs faits de pierre comme 
les murailles de ce pensionnat pour ne pas se fondre devant 
ces beaux yeux suppliants. 

Elle les regarda ainsi tous deux longuement, profondément, 
allant de l'un à l'autre, ne sachant plus, à cette heure su>- 
prême, auquel elle devait s'adresser, de celui qu'elle consi- 
dérait comme son père ou de celui qu'elle appelait son frère. 

Justin allait faiblir; il avait détourné les yeux pour éviter, 
la blessure dont ce regard lui transperçait le coeur. 

Millier lui prit la main, la lui serra avec force; ce serrement 
^ main équivalait à ces mots : c Courage, garçon! j'ai 
grande envie de pleurer, moi aussi, et la preuve, c'est que 
j'étouffe; laais, tu te vois, je me oontietts. Courage t si nous 
nous att^rissons devront ^e, now sommes perdus I tâchons 
donc de demeurer forts; nous pleurerons ensemble au retour. » 

Voilà te mille dioses que signifiait ce simple serrement 
de main du i4eux professeur. 

On conduisit Mina à la maîtresse de pension, qui la reçut 
dans ses bras, et l'embrassa bien plus comme une fille que 
comme une pensionnaire. 

Hélas! ce baiser maternel attrista Mkia, au Heu de la ras- 
séréner. 

C'était donc ainsi qu'était te monde? une étrangère avait 
donc le droit de vous embrasser comme une mère? Elte se 
rappela son premier réveil dans la chambre de la sœur : le 
papier de la chambre de la maîtresse de pension était à pqu 
près pareil à celui de la diambre de Câeste. 



LES MOHIGANS DE PARIS ib^ 

Tous les souvenirs de ses premières heures de solitude lui 
revinrent à l'esprit; elle se sentit plus seule et plus aliandon- 
née que jamais. 

Justin Tembrassa sur le front; le vieux professeur lui.baisa 
les deux joues, et, cinq minutes après, la pauvre Mina en- 
tendit se refermer la porte du pensionnat, avec ce serrement 
de cœur du prisonnier qui entend tirer sur lui les verrous de 
son cachot. . , 

La maîtresse de pension la fit asseoir près d'elle, lui prit 
les mains, et essaya de la consoler, devinant bien plus 
qu'elle ne lisait sur le visage de la jeune fille les traces d'un 
profond chagrin. 

Mais^ au lieu de l'adoucir, ces banales consolations ne 
firent que l'irriter : elle demanda à être conduite dans la 
chambre qu'on lui destinait; car il avait été convenu, entre 
la maîtresse de pension et les deux amis, qu'on lui donnerait 
une chambre particulière, pour lui épargner les ennuis du 
dortoir commun. 

On fit donc selon son désir, et on la conduisit à sa chambre. 
C'était un véritable boudoir de pensionnaire, trop coquet pour 
une nonne, pas assez pour une jeune fille du monde; le pa- 
pier perse à fleurs bleues rappelait celui que Mina avait fait 
poser dans la chambre de Justin ; une pendule posée sur la 
cheminée, entre deux vases d'albâtre contenant des fleurs 
artificielles, représentait Paul faisant passer le torrent a Vir- 
ginie; une gravure du martyre de sainte Julie, patronne de 
la maîtresse de pension, ornait la muraille, ou plutôt, à notre 
avis, la tachait de son cadre noir; six chaises légères ea 
bambou et en paille de couleurs différentes, une couchette à 
rideaux de perse bleue tombant d'un baldaquin, un piano 
entre la fenêtre et la cheminée, un ou deux petits meubles 
de goût simple complétaient l'ameublement de la chambre, 
dont, à la rigueur, eût pu se se contenter une jeune fille plus 
habituée que Mina au luxe et au confort. 

L'enlant^ du reste, fut frappée elle-même de la sérénité que 
Ton respirait dans cette chambre; solitude pour solitude, 
encore la valait-il mieux fieu ie et parfumée. 

Fleurie et parfumée était ie mot : par la fenêtre entr'ou- 
verte, la vue s'étendait sur d'immenses jardins pleins d'ar- 
bres et de fleurs. 



160 LES MOHIGANd DE PARIi> 

Tout à coup, Mina entendit de grands cris joyeux presque 
au-dessous d'elle. 

Elle alla à la fenêtre. 

C'était l'heure de la récréation, et une trentaine de petites 
filles se précipitaient dans la cour, pour employer cette 
heure ^ rayon de soleil entre la double nuit des classes, le 
plus joyeusement possible. 

La cour était sablée , plantée de tilleuls et de syco- 
mores. , ' 

A travers le feuillage des arbres, comme à travers un voile 
mouvant, Mina voyait courir, jouer, sauter, danser de toutes 
façons la bruyante troupe. 

Les grandes se promenaient deux par deux, dans les coins 
les plus retirés. De quoi parlaient ces cœurs et ces lèvres de 
quatorze ans? 

Oh I comme elle aussi demandait une compagne à qui dire 
le secret de son cœur, dont son frère Justin n'avait pas voulu? 

Et, cependant, les rires éclatants, les cris joyeux des petites 
filles agirent sur elle tout autrement que les condoléances de 
la vieille amie du professeur; elle repassa tous les souvenirs 
de ses premières années; elle revit la petite maison delà 
Bouille, la mère Boivin, la vache blanche et noire, qui don- 
nait de si bon lait, qu'elle n'en avait jamais bu de pareil; son 
bon curé, qui avait soixante-quatre ans, quand elle l'avait 
quitté, et qui devait en avoir soixante et dix maintenant. Elle 
songea, de cette fenêtre où elle était, que beaucoup de ces 
jeunes filles riches qu'elle voyait se promener et causer dans 
des coins eussent été trop heureuses d'occuper ainsi qu'elle 
une chambre retirée dans cette aristocratique maison; enfin, 
elle songea aux braves gens qui l'avaient recueillie, pauvre, 
ernmte, orpheline; qui l'avaient conduite à cette éducation, 
élevée à ce rang; elle Songea à la sainte mère Corby, à la 
bonne sœur Céleste, a l'excellent professeur, et surtout à Jus- 
tin! à Justin, dont elle avait vu les larmes, dentelle avait 
senti trembler la inain, et qui lui avait murmuré d'une voix 
si tendre, tout en posant ses lèvres sur son front : « Courage, 
ma Mina chérie I six mois sont bientôt passés. » < 

Alors... alors, elle trouva ses regrets égoïstes, sa tristesse 
ingrate; alors, elle regarda autour d'elle, vit de l'encre, une 
plume et du papier, prit tout cela à deux mains, et alla s'as- 
seoir à la table, où elle écrivit à la famille du faubourg Saint- 



LES HOHIGANS DE PARIS lei 

Jacques une adorable lettre de remercîments et de bénédic* 
lions. 

n était temps que cette lettre arrivât; le pauvre Justin était 
au bout de ses forces; et il ne fallait pas moins que ce sou- 
venir de la jeune fille pour le tirer de la langueur où Tavait 
jeté ce triste départ. 

Hélas! quel sombre voyage ils avaient fait au retour, son 
vieil ami et lui) 

Ils étaient revenus à pied, croyant trouver une distraction 
dans ce riant chemin, sûrs au moins d'y trouver la solitude. 

Ils n'avaient pas échangé une parole; on eût dit deux 
proscrits fuyant au hasard, sans connaître la but de leur 
course. 

M. MûUer, qui avait été le plus fort en face de la jeune 
fille, était redevenu faible en face de Justin. 

A moitié route de Versailles à Paris, il avait demandé à 
son élève le courage que lui-même avait promis de lui 
donner. 

Quand on rentra à la maison, ce fut une scène de désola- 
tion; la soirée qui suivit, ui^e soirée de deuil 

Mina fût partie pour toujours. Mina eût été en danger de 
perdre la vie. Mina fût morte, qu'on ne l'eût pas pleurée et 
regrettée plus qu'on ne la pleurait et ne la regrettait, vivante, 
et à cinq lieues de Paris. 

Le vieillard crut avoir retrouvé devant les femmes le cou- 
rage qu'il avait perdu devant Justin, et essaya de les conso« 
1er; mais il y avait mauvaise grâce : il sentait qu'il touchait 
à faux, et qu'il parlait contre sa conscience, contre son 
cœur; il éclata et confondit ses larmes avec celles de la fa- 
mille. 

Oui, de la famille, car Mina était bel et bien de la famille. 

On l'accusa, alors, de n'avoir pas assez mûri son projet 
en éloignant ainsi la jeune fille, d'en avoir hâté l'exécution 
trop légèrement, d'avoir précipité le départ quand rien ne 
menaçait encore, et quand, d'ailleurs, on eût pu mettre l'or- 
pheline dans un pensionnat de Paris où l'on eût été la voir 
tous les jours; on le, rendit responsable des suites de l'évé- 
nement; chacun crut enfin alléger sa part du malheur géné- 
ral en en rendant coupable le bon M. MQller» 

L'excellent homme écouta toutes ces tardives récrimina- 
tions^ endossa tous ces reproches avec un héroïsme surhu- 



161 LES MOHIGâNS de PARIS 

maii^ et partît, comme le bouc émissaire, chargé des îniqui* 
tés de la tribu. 

Une fois M. Huiler sorti, une fois ces trois pauvres ^rea 
demeurés seuls, la mélancolie monotone des premières 
années s'abattit sur leur tête, et, comme la chauve-souris 
nocturne et funéraire, étendit ses ailes de crêpe et plana si- 
lencieusement autour d'eux ! 

Et, en effet, Tenfant joyeux parti , les murs reprenaient 
leurs sombres teintes; Toiseau chanteur envolé, la cage 
était triste. 

Tout dans Tappartement parlait de Mina pour dh*e : < Elle 
était ici ; elle n'y est plusî » 

La ipère t 

La mère, qui l'avait jour et nuit sous la main, qui n'avait 
pas même besoin d'appeler pour entendre accourir l'enfant; 
la mère, qui, depuis six ans, pour soulager sa fille malade, 
avait chargé la petite Mina de la direction de la maison, 
s'en rapportant à elle plus qu'à sa propre fille, la mère avait 
le cœur navré en songeant que ce fragile roseau sur lequel 
elle avait appuyé sa vieillesse allait manquer à sa main. 

La sœur! 

La sœur, cette créature chétive qui ne pouvait s'endormir 
le soir, sans entendre la voix de ce charmant petit être dont 
la venue lui avait fait aimer quelque chose au monde en de- 
hors de son frère et de sa mère, et fait reprendre quelque 
goût à la vie; la sœur, qui oubliait les biens que Dieu lui 
refusait en souvenir des joies qu'il donnait aux autres ; la 
sœur, elle aussi, était habituée à voir tourner, coarir, mar-> 
cher, s'agiter autour d'elle, presque toujours assise et immo- 
bile, ce salpêtre enflammé qu'on appelle un enfant. 

Et le frère t 

Le pauvre Justin, redevenu le triste maître d'école, n'était- 
ce pas lui qui souffrait le plus de cette triste absence? 

Quand il était rentré dans sa chambre, — cette chambre 
que Jean Robert et Salvalor avaient trouvée si virginale et 
si proprette, — il n'avait vu que les anciennes muraillea 
nues, que la cheminée vide, que le grand tableau noir, sym- 
bole funèbre de ses joies éteintes, de ses illusions envolées. 

Il s'était jeté tout habillé sur son lit/et il avait sangloté 
toutes ses larmes, comprimées par la présence de la famille. 

Eh quoi ! cette petite fille, oiseau du matin, moitié rossl- 



UES M0HIGAJ9S DE PARIS 16» 

gnol, moitié alouette, dont la chanson réveillait tous les 
jours à la pême heure; cet ange qui, tous les soirs, ayant 
de fermer ses ailes, venait lui tendre son front hlanc, il n'al- 
lait plus le voir, il n'allait plus Tentendret Mon Dieu! moa 
Dieu! 

Quelle nuit il passa, et qud lendemain somhre suivit cette 
somhre nuUt 

Heureusement, comme nousTavons dit plus haut, la lettre 
de la jeune fille arriva; c'était une action de grâces en trois 
pages, un cantique ravissant. 

£He denoiandait pardon de son absence à la famille, comme 
si elle eût été, elle qu'on avait traînée de force à Versailles, 
la seule cause de son départ. 

Elle les remerciait de tout lé bien qu'elle avait reçu d'eux, 
comme si le bien, ce n'était pas elle qui le leur eût donné! 

Enfin, c'étaient les pensées d'un ange, écrites par la main 
d'un enfant 

Tout cela consola un peu le pauvre Justin. 

Puis, comme il avait dit à la jeune fille, l'espérance luf 
disait à lui : « Courage! six mois sont bientôt passés. » 

Et, cependant, qui sait quels événements peuvent, dans 
l'espace de six mois, tomber de la main entr'ouverte de la 
Destinée? 



XXV 



Où il est question des sauvages du faQl)Ourg Saint-Jacques» 



Chacun reprit peu à peu son petit train de vie accoutumé : 
Justin, sa mère et sa sœur s'enlacèrent tous les trois de la 
même chaîne qui les rivait autrefois les uns aux autres, et 
ils recommencèrent à traîner le boulet de leur lourde exis-^ 
tence. 



m LES MOHICANS DE PARIS 

Seulement, c'était une vie encore plus triste, s'il était pos- 
sible, que leur vie première; car la monotonie de leur vie 
présente s'augmentait de toutes les joies perdues de leur vie 
passée. 

La tin de l'été s'écoula donc bien lentement, à compter les 
jours qui les séparaient encore du retour de la jeune ôile. 

Ce retour, nous Tavons dit, était fixé au 6 février 1827. 

Le mariage devait avoir lieu le lendemain. 

On avait écrit au bon curé de la Bouille pour lui deman- 
der à la fois sa permission et sa bénédiction. 
, Il avait envoyé la permission, et avait dit qu'il ferait tout 
au mondé, le moment arrivé, pour apporter la bénédiction 
lui-même. 

C'était donc le 6 lévrier que Justin serait le plus heureux 
des hommes. 

Aussi fut-ce Justin qui reprit courage le premier. 

Un jour qu'il revenait de Versailles, où il avait été voir la 
jeune fille avec M. Millier, il l'avait trouvée si jolie, si gaie, 
si aimante, qu'à partir de ce moment, il avait en quelque 
sorte rendu la gaieté à la famille. 

On touchait au mois de janvier. 

Encore cinq semaines d'attente, encore trente-sept jours 
de patience, et Justin devait atteindre le verdoyant sommet 
des félicités humaines. 

Puis une chose viendrait bientôt distraire toute la bonne 
famille.. 

C'étaient les préparatifs du mariage. 

Justin et la mère avaient bien été d'avis qu'on prévînt 
Mina de ce changement qui allait se faire dans son exis- 
tence; mais sœur Céleste et le vieux professeur avaient ré- 
pondu chacun de son côté : c Inutile! je réponds d'elle. » 

Puis, il faut le dire, tout le monde se faisait une joie en* 
fantine de l'étonnement de la chère petite, quand, le 6 fé- 
vrier au malin, après lui avoir fait faire la veille ses dévo- 
tions sous un prétexte quelconque, on tirerait de l'armoire 
une robe blanche, un bouquet de roses blanches, un chape- 
ron de fleurs d'oranger. 

Tout le monde serait là, l'entourant; tout le monde verrait 
sa joie, — excepté la bonne mère aveugle; mais elle tien- 
drait la main de son fils dans la sienne, et, aux frissonne- 
ments de cette main, elle devinerait tout. 



LES MOHIGANS DE PARIS 16& 

A dater du commencement de janvier, on n^ songea donc 
plus qu'à préparer une chambre convenable pour recevoir 
les deux époux. Il y avait, dans le même corps de logis, sur 
le même palier, un petit appartement pareil à celui de la 
mère et de la sœur, composé de deux chambres qui sem- 
blaient faites à souhait pour servir d'habitation aux deux 
jeunes gens. 

Cet appartement était occupé par une petite famille pau- 
vre qui trouva un grand avantage à déménager; car Justin 
offrait de prendre pour son compte quatre termes dont elle 
était redevable. 

L'appartement fut libre à partir du 9 janvier, et Ton pensa 
à le meubler au plus vite : on n'avait pas tout à fait un mois 
devant soi. 

On mit la maison sens dessus dessous, pour tâcher d'en 
tirer quelque chose qu'on pût approprier à l'appartement du 
jeune ménage; mais rien, dans toute la maison,, ne sembla 
assez jeune, assez frais, assez beau pour être élevé à tant 
d'honneur. 

Tous trois tombèrent d'accord qu*il fallait acheter un nou* 
veau mobilier, simple, il est vrai, mais neuf et au goûtilu 
jour. 

On alla donc rôder chez tous les ébénistes des environs; 
car, des tapissiers, dans ce pays, il n'en existait pas, et nous 
croyons même pouvoir assurer qu'il n'en existe pas encore 
un seul aujourd'hui. 

Enfin, on découvrit, dans la rue Saint-Jacques, à quelques 
pas duVal-de-Gràce, un ébéniste dont la boutique regorgeait 
de meubles. 

De meubles en noyer, bien entendu; en 1827, il n'était 
pas question de meubles d'acajou dans le faubourg, ni même 
dans la rue Saint-Jacques : on en faisait espérer aux habi- 
tants, qui en avaient aperçu en parcourant les autres quar- 
tiers; on en attendait de jour en jour; le navire qui était 
chargé du bois précieux pouvait arriver d'un moment à l'au- 
ire... à moins qu'il n'eût sombré t 

Mais c'était tout ce que l'on pouvait tirer des ébénistes de 
la rue du faubourg Saint-Jacques. 

En attendant, si Ton était pressé d'avoir un lit, une com- 
mode, un secrétaire, il fallait les prendre en noyer, cet acajou 
des malheureux. 



1C6 LES MOHICAMS IVE PARIS 

Malgré Tambition Me de la bonne famille, de posséder ua 
mobilier d'acajou, on fut donc forcé de sa contenter des 
meubles qu'offrait Tébéniste. 

On était, d'ailleurs» tellement habitué à se contenter de 
peu, que les meubles nouveaux, même en noyer, parurent' 
un trésor à ces braves gens. 

Quant aux rideaux et à la lingerie, ce fut sœur Céleste qui 
♦'en chargea. 

La pauvre fille n'était point sortie depuis six mois; c'était 
tout un voyage pour elle! il s'agissait d'aller jusque chez un 
marchand de toile déjà célèbre, è cette époque, dans le quar- 
tier Saint-Jacques, et que l'on apppelait Oudot. 

Il y avait Idn peur la pauvre Céleste; Dieu seul connaît la 
sublime abnégation dont l'âme de la pauvre fille était pleine; 
Dieu seul sait si, pendant le trajet, l'ombre d'une pensée ja- 
louse vint effleurer son honnête cœur. 

£t, cependant, pour qui allait-elle faire ces emiplettes f 

Ne pouvait-elle se demander ceci, pauvre fille : t Com- 
ment se fait-il, quand Dieu donne la vie à deux créatures du 
même sexe, innocentes toutes deux de tout péché, puisqu'el- 
les viennent de naître, — comment se fait-il que l'une arrive 
è être belle, heureuse, et à la veille de se marier avec 
l'homme qui l'aime et qu'elle adore, tandis que l'autre est 
laide, malade, affiigée, destinée enfin à mourir vieille fille? > ' 

£h bien, elle nese demandait point cela, et, si elle se le fût 
demandé, cette inégalité dans deux êtres semblables ne l'eût 
pas même fait murmurer. 

Loin de là, Céleste de nom, céleste de cœur, elle s'en allait 
joyeuse comme si elle eût été chercher sa propre corbeille 
de noce. 

En vérité, cette vieiHe fille était une sainte, et les voisins, 
malgré leur peu de respect pour les autres, n'attendaient pas, 
il faut bien le dire, sa canonisation nour l'adorer. 

Tous les passants la saluaient avec déférence, tant son front 
pâle et maladif rayonnait de splendide vertu. 

La mère, qui ne pouvait rien faire pour l'embellissement 
de la chambre nuptiale, voulant, cependant, contribuer au 
nouveau luxe des deux jeunes gens, tira de sa commode les 
vieilles et riches dentelles qui avaient orné sa robe de noce, 
et qu'elle n'avait ni revues ni remises depuis le jour de son 
mariage. 



LES M0HI;GANS DE PARIS 167 

Elle les donna done à Justin pour qu'il les fit Uanchir et 
«jualer sur la robe de la jeune Me. 

M. Millier voulut, lui aussi, apporter son cadeau. 

Un matin, c'était vers le 28 ou 29 janvier, on vit arriver, 
au grand ébahissement des voisins, qui regardaient, tous les 
jours, oasser un meuble nouveau, sans pouvoir s'expliquer 
la cause réelle de ces emménagements quotidiens, — on vit, 
disons-nous, arriver, un matin, à leur grande stupéfaction, 
un immense chariot couvert d'une toile épaisse, et qui ré* 
sonnait bruyamment sur le pavé. 

A peine arrêté devant la grande porte de la maison qu'ha- 
bitait Justin, le véhicule inconnu fut entouré par toutes les 
commères, tous les gamins, tous les chiens, toutes les poules 
du faubourg. 

On eût pu se croire à un relais de poste dans un petit vil- 
lage de province. 

Le faubourg Saint-Jacques est un des faubourgs les plus 
primitifs de Paris. A quoi cda tient-il? Est-ce parce que» 
entouré de quatre hôpitaux comme une citadelle Test do 
quatre bastions, ces quatre hôpitaux éloignent le touriste du 
quartier? est-ce parce que, ne conduisant à aucune grande 
route, n'aboutissant à aucun centre, tout au contraire des 
principaux faubourgs de Paris, le passage des voitures y est 
très-rare? 

Ainsi, dès qu'une voiture apparaît dans le lointain, le gamin 
privilégié qui le premier l'aperçoit fait un porte-voix de ses 
deux mains, et la signale à tous le$ habitants du faubourg, 
absolument comme, sur les côtes de l'Océan, on signale une 
voile qu'on aperçoit à l'horizon. 

A ce cri, tout le monde quitte son ouvrage, descend sur le 
pas de sa porte, ou se plante sur le seuil de sa boutique, et 
attend froidement la voiture promise. 

A un moment donné, elle apparaît. 

Hourra t voilà la voiture I 

Aussitôt, on s'approche, on la regarde avec cette joie 
naïve, avec cet étonnement enfantin dont durent faire preuve 
les sauvages, la première fois qu'ils aperçurent ces maisons 
flottantes appelées des vaisseaux, et ces centaures appelés 
des Espagnols. 

Alors, les différents caractères se manifestent : quelques- 
uns des indigènes du faubourg Saint- Jacques l'entourent; quet 



168 LES MOHICANS DE PARIS 

ques autres profitent de l'absence du cocher, qui est allé se 
rafraîchir, et de Tabsence du voyageur égaré sur ces terres 
australes, qui est entré où il avait affaire : ceux-ci, — de 
même que les Mexicains soulevaient les habits de leurs con- 
quérants pour s'assurer s'ils faisaient ou non partie de leur 
peau, •— ceux-ci, disons-nous, touchent le cuir de la voiture, 
ou passent leurs mains en manière de peigne dans la crinière 
du cheval, tandis que d'autres grimpent sur le siège, à la 
grande joie des mères, qui en octroient généreusement la 
permission. 

Le cocher rafraicK, le voyageur de retour, le cheval essaye 
de se remettre en route; mais ce n'est qu'avec une peine in- 
finie qu'il peut quitter le faubourg sans écraser une demi- 
douzaine des enfants qui lui font escorte. 

Enfin, il parvient à se dégager; il part. 

Hourra nouveau de la population, hourra d'adieu 1 on le 
suit pendant quelque temps; plusieurs s'attellent aux res- 
sorts de la voiture; enfin, cheval et carrosse disparaissent 
au grand regret de la foule, et à la satisfaction du voyageur, 
enchanté de regagner des pays plus civilisés. 

Maintenant, voulez- vous avoir l'idée de l'importance réelle 
que pr^d un tel événement? ^ 

Entrez, le même soir, cher lecteur, dans la maison de Tune 
des personnes qui ont vu passer cette voiture; à l'heure où 
le père de famille rentre du travail, vous l'entendez deman- 
der : 

— Femme, qu'y a-t il eu de nouveau dans la journée? 
Et femme et enfants répondent : 

— Il a passé une voiture! 

Gela posé en manière de parenthèse, on peut imaginer la 
surprise et la jubilation du quartier en apercevant cet im- 
mense chariot de forme tout à fait inconnue. 

On comprend s'il fut entouré, regardé, touché, examiné 
dans tous les sens. 

Nous avons dit, n'est-ce pas? le plaisir qu'avait procuré, 
par son simple passage, ce fantastique chariot recouvert de 
sa carapace mystérieuse. 

Eh bien, ce ne fut rien auprès des cris de joie qui s'éle- 
vèrent de tous côtés, des boutiques, des portes, des fenêtres^ 
des toits, quand, la couverture enlevée, on vit, — luxe incroya* 
ble 1 rêve féerique t — une énorme pièce de bois d'acajou. 



LES MOHIGANS DE PARIS 169 

Le faubourg entier tressaillit; les cris d'étonoement allè- 
rent se répercutant de maison en maison^ et le pavé fut lit- 
téralement couvert d'une foule attentive et ravie. 

On ne comprenait pas bien précisément quelle était la des- 
tination de cette grande pièce de bois représentant un carré 
long d'un pied d'épaisseur à peu près. 

Mais, comme c'était de l'acajou merveilleusement vernissé, 
on se contentait de l'admirer naïvement. 

On descendit le bloc énorme de la voilure, et on le pass» 
dans la maison, dont on referma la porte au nez des curieux. 
Mais ce n'était point le compte de la foule, qui, ayant suf- 
fisamment payé son tribut d'admiration à cette pièce, vou- 
lait à toute force en connaître l'utilité. 

On s'interrogea les uns les autres; les uns penchaient 
pour une commode, les autres pour un secrétaire. 

Mais chacune de ces conjectures paraissait invraisem- 
blable. 

Les partisans de l'invraisemblance — Ce que nous autres 
appelons les sceptiques — s'appuyaient sur ce que cet 
étrange objet n'avait pas de tiroirs, et qu'une commode sans 
tiroirs, fût-elle même en acajou, ne pouvait offrir la pre- 
mière des commodités que semblait promettre son nom. 

Un des anciens offrait de parier que c'était une armoire; 
mais il eût certainement petdu sa gageure, car personne 
n'avait vu trace de portes; or, une armoire sans portes, 
quoique restant toujours uii objet de luxe, devenait un meuv,* 
ble superflu. Il fut démontré que l'ancien avait tort. 

En conséquence, on se groupa autour du chariot, et l'on 
tint conseil. 

Le résultat du conseil fut d'attendre les portefaix à leur 
sortie de la maison, et de les interroger. 

Les portefaix parurent, et ce fut à qui porterieiit la pa- 
role; cette mission incomba è une grosse commère qui, les 
deux poings sur la hanche, s'avança fièrement. 

Malheureusement pour la foule haletante, l'un des porte- 
faix était sourd, et le second Auvergnat; il en résulta que le 
premier ne put pas entendre, et que le second ne put pas se 
faire entendre. 

En conséquence, jugeant une plus longue conférence 
inutile, Ie^[)remier portefaix, faisant claquer son fouet en 
véritable sourd qu'il éti^it, lança triomphalement le chariot 

I. m" 



170 LES MOHIGâNS DE PARIS 

dans le faubourg; ce qui contraignit la foule à l'écarter pour 

lui livrer passage. 

On nous croira si Ton veut, mais jamais aucun habitant 
clu faubourg n'eut la révélation de ce mystère, qui fait en- 
core aujourd'hui l'aliment des longues soirées d'hiver. Nous 
«upplierons même, en passant, ceux de nos lecteurs qui 
auraient deviné qu'il s'agissait d'un piano, de ne le révéler 
à personne, afin que ce doute continue de subsister, et soii 
le châtiment de ces terribles voisins! 



XXVI 



Une an^ de pension» 



En effet, ce morceau étrange, ce bloc 6norme, cette pièce 
4'acaiou, massive en apparence, qui avait attiré l'attention 
fanatique des désœuvrés du faubourg Saint-Jacques, c était 
un magnifique piano que le vieux professeur envoyait 
comme cadeau de noce à sa chère Mina* 

On imagine la confusion et la joie de la pauvre famille en 
recevant ce riche présent. , ^ • 

Le piano une fois posé dans la chambre des deux jeunes 
mariés, la chambre était complète, et l'on eût dit qu'eUe 
n'attendait plus que le meuble merveilleux qui se trouvait 
si naturellement à sa place. 

C'était une chambre simple et charmante ainsi parée, un 
véritable nid de ramiers tout rose et blanc. 

On avait mis à la tête du lit, dans un cadre ovale en chêne 
incrusté d'or, la couronne de bluets et de coquelicots que la 
petite fille avait en attendant le jour, tressée le soir ou on 
l'avait trouvée couchée dans les blés. 

On eût dit, par la place qu'elle occupait, et par l'impor- 
tance qu'on lui avait donnée dans l'appartement, un de ces 



LES MOHIGÂl^S DE PARIS f7t 

ex-voto comme les marins en suspendent au-dessus de la 
tête de la Vierge au retour d'un périlleux voyage. 

N*était-ce pas, en effet, à partir du jour où la petite ûlla 
avait tressé cette couronne que les nuages orageux amon- 
celés autour de la famille s'étaient éclaircis^ puis dissipés, et 
qu'enfin Ton avait vu descendre dans son char d'or la fée 
protectrice de la pauvre maison ? 

La chambre était donc complète, ainsi ornée, et prête à 
recevoir les deux époux. # 

Encore six jours, et le soleil du bonheur allait de nou- 
veau, et plus brillant que jamais, rayonner sur ces honnêtes 
gens. 

Justin entretenait une longue et fréquente correspondance 
avec la maîtresse de la pension; celle-ci était enchantée de 
son élève, et voyait arriver avec douleur le moment où il 
lui faudrait se séparer d'elle. D'accord en cela avec la fa- 
mille, qui l'avait mise au courant de tous ses projet^ elle 
aussi avait été d'avis de laisser Mina dans une ignorance 
complète du bonheur qui l'attendait, de crainte d'agiter 
outre mesure le coeur ardent de la jeune fille. 

Et, en effet, à quoi bon l'avertir même une heure 
d'avance t n'étaient *ils pas sûrs tous de son consentement? 
sœur Céleste et papa Millier n'avaient-ils pas répondu d'elle? 
ii'avait-on pas à chaque instant des preuves de sa recon- 
naissante affecticm pour la famille, et de sa tendresse pro- 
fonde pour le jeune homme? Tingi fois la maîtresse de pen- 
sion l'avait interrogée à son insu, et vingt fois elle avait 
acquis et transmis à Justin la certitude que l'amour en 
germe dans son cœur n'attendait qu'un rayon pour éclore 
et fleurir. 

On n'avait donc, à cette heure bienheureuse, que des cau- 
ses de joie et de contentement. 

Sous prétexte de prendre à Mina mesure d'une robe de 
demi-saison, on lui avait envoyé la couturière qui lui fai- 
sait te qu'on appelait les grandes robes, c'est-à-dire les 
robes des jours de fête;— les petites robes, c'est-à-dire les^^ 
robes des jours ordinaires, Mina et sœur Céleste les faisaient 
elles-mêmes. 

C'était le 5 février, jour de l'anniversaire, que l'on devait 
aller chercher la petite Mina à Versailles. 

Plusieurs fois Justin avait hasardé cette question : 



173 LES MOHICÂNS DE PARIS 

— Comment irons-nous chercher Mina? 

Et, chaque fois, le vieux professeur avait répondu : 

— Ne t'inquiète pas de cela, garçon : c'est mon affaira 
La veille, Justin répéta la question. 

— J'ai retenu une voiture superbe! dit M. Mûller. 
Justin embrassa son vieux professeur. 

On passa tous ensemble, moins Mina cependant, une 
adorable soirée; on ne dit pas un mot qui n'eût été redit 
cent fois; on se demanda si l'on n'avait rien oublié, si les 
bans avaient été afQchés et publiés, si le curé de Saint- 
Jacques-du-Haut-Pas avait bien arrêté l'heure, si les sou- 
liers de satin blanc, la robe de mousseline et le bouquet de 
fleurs d'oranger ne seraient point en retard. 

A la fin de la soirée, la mère causa aux enfants et à Millier 
un bien doux étonnement. 

Elle leur annonça qu'elle irait, le lendemain, avec eux à 
Versailles. 

On eut beau lui objecter qu'il y avait près de cinq lieues 
de Paris, et près de six lieues du faubourg Saint-Jacques à 
Versailles; qu'aller et revenir, cela ferait douze lieues; 
qu'elle serait brisée ; que , n'étant pas sortie depuis six 
années, c'était risquer de compromettre sa santé; elle ne 
voulut rien entendre, et maintint son projet envers et con- 
tre tous, battant en brèche les raisonnements les plus so- 
lides, et se résumant par cette immuable résolution : 

— J'ai été la première à l'embrasser au départ; je veux 
être la première à l'embrasser au retour. 

On finit par acquiescer à son désir. 

D'ailleurs, en lui faisant toutes sortes d'objections, cha- 
cun désirait qu'elle insistât. 

Il fut convenu qu'on se tiendrait prêt pour le lendemain 
sept heures du matin; et, le lendemain, à six heures trois 
quarts, en effet, on vit paraître, à la stupéfaction inénarra- 
ble des voisins, cette superbe voilure que M. Millier avait 
annoncée la veille. 

C'était un fiacre gigantesque, armorié sur les deux pan» 
neaux, et peint d'un jaune éclatant; il n'existe plus guère) 
aujourd'hui qu'un ou deux de ces fiacres anté^diluviens : ce? 
sont les mammouths et les mastodontes de l'espèce ; depuis 
près de dix ans, ils sont passés à l'état de curiosité ; nous ' 



LES MOHIOANS DE PARIS |78 

indiquerions le musée où on les remise si nous le con- 
naissions. 

C'était une arche où, les dimanches de pluie, s'enfermait 
une famille entière de bourgeois ; on pouvait tenir là dedans 
quatre couples d'animaux, c'est-à-dire sept ou huit per- 
sonnes, sans désobliger précisément son voisin; aujour* 
d'hui, pour huit personnes, il faut quatre coupés : c'est 
quatre fois moins gênant, il est vrai; mais c'est huit fois 
plus cher 1 

Est-ce un progrès? Nous l'ignorons; nous en laissons la 
honte ou la gloire devant la postérité aux loueurs de voiture. 

Ce fut donc un grand fiacre d'un jaune éblouissant qui 
s'arrêta devant la maison du maître d'école, aux yeux ha- 
gards des sauvages du faubourg. 

Le professeur en descendit, entra dans la maison, et, 
quelques minutes après, les voisins furent au comble de la 
stupéfaction en voyant monter dans la voiture le fils, la 
sœur et la mère : la mère, qu'ils n'avaient pas vue une seule 
fois t 

M. MCiller monta le dernier, après avoir remis au phar- 
J macien-herboriste, — qui se tenait comme les autres Sur sa 

porte, avec son garçon et une bonne qu'on appelait gêné* 
ralement la pharmacienne^ — * la clef de l'appartement, et 
l'avoir prié, dans le cas où un prêtre de campagne vien- 
drait demander M. Justin ou mademoiselle Mina, de lui 
remettre cette clef, en lui disant que toute la famille était à 
Versailles, mais reviendrait le soir avec sa pupille. 

En conséquence, le prêtre était prié d'attendre. 

Puis le professeur prit place auprès de ses trois amis im- 
patients, et la voiture partit au grand trot, emportant rapi* 
dément l'heureuse famille, pour la conduire au pensionnat 
dB Versailles, où la jeune fille était loin de s'attendre à la 
surprise qu'on lui ménageait. 

Le fiacre ne fut point à vingt pas, que tous les voisins se 
précipitèrent vers la porte du pharmacien-herboriste, en lui 
demandant quel était l'objet qu'on lui avait donné, et la re- 
commandation qu'on lui avait faite. 

M. Louis Renaud voulut faire le discret et garder le silence 
d'un air rengorgé et capable ; mais la chose ne parut pas 
nécessaire à la pharmacienne. 

— Ta ta ta ! dit-elle, il n'y a pas de mystère là-dessous, 

10. 



174 LES MOHICANS PE PARIS 

quoi I et puis il n'y a que les gens qui veulent faire le mal 
qui se cachent : la chose, c'est la clef de l'appartement, et 
la recommandation, c'est de donner cette clef à un curé de 
campagne qui viendra demander sa pupille. 

— Mademoiselle Françoise, dit M. Louis Renaud en ren- 
trant majestueusement chez lui, je vous ai toujours dit que 
vous étiez une bavarde I 

— Bon ! bavarde ou non , la chose est dite, répartit ma- 
demoiselle Françoise; elle m'aurait étouffée, et je ne veux 
pas mourir d'un coup de sang, donc! 

La nouvelle se répandit rapidement dans le faubourg Saint- 
Jaccfiies, que toute la famille était partie pour Versailles, que 
Mina était la pupille d'un prêtre, et que l'on attendait son 
tuteur dans la journée; 

Gomme le jour qui venait de s'ouvrir était un saint jour de 
dimanche, et que, par conséquent, personne n'avait rien à 
faire, des groupes stationnèrent dans la rue pendant une 
partie de la journée, causant et bypothétisant. * 

Quand l'heure du déjeuner arrivait pour les uns ou pour 
les autres, ceux pour qui l'heure était arrivée posaient une 
sentinelle qui avait mission de venir leur annoncer si le prê- 
tre apparaissait à l'horizon. 

Huit heures, neuf heures, dix heures, onze heures sonnè- 
rent à l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas sans que l'on vit 
apparaître aucune soutane, ^t sans que les interprétations 
diverses fissent un seul pas vers la vérité; seulement , à 
onze heures et demie, quelques femmes qui sortaient de la 
grand'messe, et précédaient le gros des fidèles, comme une 
avant-garde légère précède un corps d'armée, accoururent» 
faisant de grands bras, et, tout essoufflées, crièrent à droite et 
à gauche en passant dans la rue : 

•**- Ils se marient t ils se marient 1 le curé de Saint- Jacques^ 
a publié les bans ; ils se marient! ils sç marient! 

La nouvelle parcourut toute la longueur du quartier Saint- 
Jacques avec la rapidité d'une secousse électrique. 

Dès lors, un peu de tranquillité reparut dans le faubourg : 
on savait donc le grand secret du maUre d'école! 

Seulement, là comme partout, il y eut quelques esprlis Torts 
qui dirent : 

— Je m'en étais douté! 

«-Ah ! la belle malice! dU un gamin en passant, ils se 



LES MOHICANS DE PARIS ' 1?S 

sont doutés qu*UD beau garçon épouserait une belle fiile t il 
ne faut pas les cartes de la Brocante pour faire de ces pré- 
dictions-là. 

Pendant ce temps, le fiacre roulait, et» à force de rouler, 
arrivait à Versailles, traversait trois ou quatre rues retentis- 
santes comme les rues d'une nécropole, et s'arrêtait de- 
vant] la porte du pensionnat, juste au moment où un fiacre 
de la même nuande s'en retournait au galop en sens op- 
posé. 

On eût dit deux fiacres siamois qui venaient de rompre- 
leur attache. 

Au reste, il était temps que Ton arrivât : la mère et la 
sœur étaient fatiguées, et mouraient d'impatience; le vieux 
professeur commeuQait à maugréer de la longueur de la 
route, lui qui, d'ordinaire, la trouvait si courte lorsqu'il ve- 
nait ou s'en retournait à pied. 

Le cœur de Justin battait davantage à mesure que Ton 
i^prochait; un quart de lieue de plus, et, comme sa voisine, 
mademoiselle Françoise, il risquait d'attraper un coup do 
sang. 

Enfin, nous le répétons, il était temps. 
. On entra dans la pension ; la mère ne connaissait point la 
directrice; on la conduisit à elle ; elle la remercia tout d'a- 
bord des soins dévoués dont elle]avait, depuis sept mois, en- 
touré sa fille d'adoption. 

On envoya chercher la jeune fille. 

La femme de chambre revint, disant que mademoiselle 
Mina n'était pas chez elle. 

~ Voyez chez mademoiselle Suzanne de Valgeneuse, dit 
la maîtresse de pension. 

Puis, se retournant vers ses hôtes : 

— Sans doute, continua-t-elle, elle est dans la chambre 
d'une de ses amies, mademoiselle Suzanne de Valgeneu^, une 
personne charmante, très-douce, très-bien élevée, de son âge à 
peu près, du même pays qu'elle ou dont le père a de grandes 
propriétés du côté de Rouen; elles sont liées depuis rentrée 
de Mina, et je n'ai vraiment qu'à me féliciter de leur liaison. 
Croiriez- vous qu'à elles deux, elles m'économisent une sous- 
midtresse? Mina enseigne la musique, le français et l'his- 
toire, tandis que Suzanne fait un cours de dessin, de calcul 
et d'anglais... Ah t tenez, la voici. 



176 LES MOHIGANS DE PARIS 

Et, en eflet, Mina, toute rose de joie, tout essoufflée de 
bonheur, apparaissait à la porte, jetant un grand cri à la vue 
de tcfute la famille réunie. 

Elle n'eut Tair de reconnaître ni le vieux professeur, ni 
sœur Céleste, ni même Justin; elle courut droit à madame 
Corby, et se jeta dans ses bras en criant : ^ 

~ Ma mère! 

La vue de madame Gorby lui avait fait penser qu'il se 
passait ou allait se passer quelque chose d'extraordinaire. 

Aussi était-elle fort émue, lorsqu'on lui dit que, comme 
elle avait seize ans le jour même, elle allait quitter le pen- 
sionnat pour n'y plus revepir. 

Ce fut Justin qui lui annonça cette nouvelle, en l'embras- 
sant au front selon son habitude, et en la serrant contre son 
cœur. 

Mina fiit bien joyeuse, et, cependant, il y avait une nuance 
do regret dans sa joie; Mina, cœur tendre, s'était attachée à 
trois choses; à madcme, c'est-à-dire à la maltresse; à 
Suzanne, son amie, et à sa petite chambre, qui donnait sur 
la cour de la récréation, qui était si bruyante]pendant les 
heures du jeu, si calme tout le reste du temps. 

Elle demanda donc la permission de dire adieu à sa cham- 
bre et à Suzanne, double permission qu'elle n'eut pas de peine 
à obtenir. 

Il fut convenu qu'elle irait dire adieu à sa chambre, et 
qu'au retour, elle trouverait Suzanne au salon. 

Mina sortit en saluant de la main, de la tête et du rire. 

Sa chambre était située au rez-de-chaussée, sur l'autre 
face de la maison correspondante au salon. 

Il n'y avait que le corridor à traverser. 

Elle entra ; puis, religieusement, saluant chaque objet, 
chaque meuble, comme on salue des amis auxquels on va 
dire adieu, elle s'agenouilla au prie-Dieu, et y dit les 
mêmes actions de grâces qu'elle avait dites dans la pelite 
maison du faubourg Saint-Jacques, le lendemain de son 
arçivée. 

Pendant ce temps, on avait fait descendre Suzanne au 
salon. 

C'était une belle personne de dix-neuf ans, ou à peu près, 
aux grands yeux noirs, auxquels on ne pouvait reprocher 
qu'un peu de direté naturelle, mais qui, selon la volonté de 



LES MOHIGANS DE PARIS 177 

la jeune fille, s'adoucissaient merveilleusement; elle avait 
des cheveux et des sourcils noirs parfaitement en harmonie 
avec ses yeux ; elle était grande et mince, avait la voix 
brève et impérieuse, enfin sentait son aristocratie d'une 
lieue. 

La première vue de la jeune fille ne fut pas sympathique à 
Justin. 

Cependant, à la nouvelle qu'elle allait pour toujours être 
séparée de Mina, Suzanne parut éprouver un tel regret, que 
l'impression profondément contrariée de sa physionomie 
suffit pour ramener Justin à elle. 

D'ailleurs, la belle jeune fille avait si gracieusement salué 
madame Gorby, si cordialement tendu la main à sœur Cé- 
leste, si convenablement souri au vieux professeur, — quî^ 
ainsi que Justin, était de ses connaissances à elle, quoique 
eux ne la connussent pas, — que Justin revint immédiate- 
tement sur son compte. 

Puis, comme les bons cœurs, qui vont toujours dans la 
bonne impression plus loin que dans la mauvaise, il se pen- 
cha à l'oreille de madame Corby, et, tout bas : 

— Ma mère, dit-il, Mina paraît vivement regretter son 
amie, je ne voudrais pas que, dans la journée de demain. 
Mina eût un seul regret : si nous invitions mademoiselle 
Suzanne à venir passer la journée de demain avec nous? 

— Elle refuserait, dit la mère. 

Madame Corby, avec le tact d'une aveugle, avait reconnu, 
dans la voix de mademoiselle de Valgeneuse, certaines cordes 
qui, résonnant avec dureté, lui faisaient mal augurer de la 
sensibilité amicale de la jeune fille. 

~ Mais, insista Justin, si elle accepte?... 

>- Notre maison est une bien pauvre maison pour une si 
fiche jeune fille t 

— Elle reviendra demain après la cérémonie, et, ce soir, 
elle couchera dans ma chambre. 

— Mais, toi, où coucheras-tu? 

— Oh 1 je trouverai bien un endroit pour mettre un lit de 
sangle. 

^ Mais qui ramènera cette demoiselle? 

— Vous avez raison, ma mère. 

On consulta la maîtresse sur cette grande question, et le 
résultat de la conférence fut celui-ci : le Iendemain> la mai- 



171 LES MOHIGANS DE PARIS 

tre3i;e de pension et mademoiselle/ Suzanne de Valgeneuse 
arriveraient à Paris vers dix heures du matin, assisteraient 
à la bénédiction nuptiale, et retourneraient à Versailles après 
la cérémonie. 

On communiqua ce projet à mademoiselle Suzanne, qui 
l'adopta avec joie, quoiqu'on lui laissât ignorer dans quel 
but elle irait à Paris. 

On craignait son indiscrétion à l'endroit de son amie. 

Mademoiselle Suzanne demanda seulement la permission 
d'informer son frère, M. Jjorédan de Valgeneuse, du projet 
arrêté pqur le lendemain. 

Prévenue un instant plus tôt, elle eût pu l'en instruire de^ 
vive voix : il venait de la quitter au parloir. 

Comme M. Lorédan de Valgeneuse habitait Versailles, ou 
plutôt y avait un pied-à-terre, Suzanne réfléchit, toutefois, 
qu'il serait assez temps de lui écrire après le départ de 
Mina. 

D'ailleurs, la jeune fille rentrait, et venait tout courant 
se jeter dans ses bras. 

Justin, dans la crainte de voir briller même l'apparence 
d'une larme au coin de l'oeil de Mina, lui annonça qu'elle 
pouvait, au lieu d'adieu, dire au revoir à son amie : made- 
moiselle Suzanne et madame Desmarets — c'était le nom 
de la maîtresse de pension — leur faisaient l'honneur de 
venir passer avec eux la journée du lendemain. 

Dès lors, les beaux yeux de l'enfant n'eurent plus même 
besoin d'être essuyés : ils se séchèrent tout seuls; elle bon-, 
^it de joie, embrassa Suzanne, embrassa madame Des* 
marets. 
, Puis, se retournant vers la famille bien-aimée : 

— Me voilà, dit-elle; je suis prête! 

On se dit au revoir une dernière fois; madame Desmareta 
et Suzanne promirent d'être exactes; les cinq voyageurs 
remontèrent dans la voiture, et reprirent la route de Paris, 
tandis que Suzanne rentrait dans sa chambre, et écrivait à 
son frère : 

c Derrière toi est arrivée la famille; elle emmène Mina. 
Je crois qu'il se passera demain quelque chose d'extraordi- 
naire rue Saint-Jacques. Nous sommes invitées, madame 
Desmarets et moi, à passer la journée avec eux; si ta veuts 



LES MOHIGANS ht PARIS Ht- 

te tenir au courant des événements^ arrange-toi de manîèrs 
à nous conduire^ madame et moi^ dans ta calèche. 

» Ta sœur, qui t'aime. 
» S. DE V. » 



XXVII 



ta demande en mariage* 



Ainsi que l'avait espéré Justin, sa chère petite Mina sor- 
tait de sa pension, et allait rentrer chez elle sans que Tombre 
d'un regret eût le droit de passer sur son front. 

Elle était bien un peu inquiète de la façon dont son aris- 
tocrate amie prendrait la montée du faubourg Saint-Jacques, 
la cour du pharmacien, la sombre entrée du logement, et 
tous ces stigmates, sinon de la misère, du moins de la pau- 
vreté, dont elle ne s'apercevait qu'en songeant qu'une autre 
pouvait s'en apercevoir. 

Cependant, disons-le. Mina était inquiète, mais n'était 
point honteuse : elle n'eût pas échangé cette pauvre de« 
meure avec ses amis contre un palais avec des étrangers; 
d'ailleurs, elle croyait être sûre de Suzanne comme d'elle^ 
même, et elle se disait que, dans quelque état qu'elle eût 
une amie, et si inférieur que fût cet état, elle se tiendrail 
toujours pour joyeuse et honorée d'être reçue par elle. 

Le voyage parut court à tout le monde, mais particu- 
lièrement à Mina, qui ne s'apercevait même pas qu'il y eûl 
voyage; la main dans celle de Justin, la tête tantôt renversée 
dans l'angle de la voiture, tantôt appuyée sur l'épaule du 
ieune homme, elle faisait de ces rêves d'or comme on n'en 
fait que de quinze à dix-huit ans. 

On arriva vers les dix heures du soir. 



liM LES MOHICANS DE PARIS 

Quelle que fut la curiosité des habitants du faubourg, elle 
n'avait point su tenir contre une heure si avancée : à partir 
de sept heures, chacun, selon son plus ou moins de persé- 
.vérance^ était rentré- chez soi/et la dernière porte venait 
de se fermer sur le dernier voisin, — dont la retraite laissait 
la rue solitaire^ comme la clôture de sa porte allait la laisser 
obscure, — lorsque l'on entendit ce bruit inaccoutump du 
roulement d'une voiture s'arrétant à la porte du pharmacien. 

Le pharmacien, qui n'était pas encore couché, — moins 
pour remplir consciencieusement la mission dont M. Millier 
l'avait chargé que pour obéir aux devoirs de sa profession» 
— le pharmacien, disons-nous, eut à peine entendu la voi- 
ture s'arrêter, qu'il rouvrit sa porte, et^ reconnaissant ses^ 
voisins, remit la clef à M. Mûller, en lui annonçant que le 
prêtre qu'il attendait ne s'était point présenté. 

•— Quel prêtre? demanda la jeune fille. 

^ Un prêtre de mes amis, répondit M. Mûller mentant 
pour la première fois peut-être, mais excusé par l'intention. 

Le brave homme mentait pour le bon motif. 

On renvoya le ûacre, et, en le payant, M. Mûller lui dit 
tout bas deux mots qui n'étaient autres que ceux-ci : 

~ Soyez ici demain matin, à dix heures précises. 

— On y sera, notre bourgeois, répondit le fiacre. 

— Vous retenez le fiacre, cher papa Mûller? demaqda Mina. 

— Oui, mon enfant; j'ai demain une petite promenade h 
vous faire faire. 

— Tu en es, frère JustiA ? reprit Mina. 

— Je crois bien ! répondit Justin. 

— Oh I alors, quel bonheur 1 dit Mina. 

Et elle rentra toute sautante dans la maison en disant 
bonjour à chaque meuble de l'appartement de la rue Saint- 
Jacques, comme elle avait dit adieu à chaque meuble du 
pensionnat de Versailles. 

On ne se coucha, ce soir-là, qu'à minuit, et, chose extra- 
ordinaire t madame Corby resta debout jusqu'à cette heure, 
ce qui, de mémoire de Mina et même de Mûller, ne lui était 
jamais arrivé. 

A minuit, on se sépara. 

Justin donna à la jeune fille son dernier baiser fraternel 
sur le front; le baiser du lendemain devait être un baiser 
d'époux. 



) 

LES MOHIGâNS de PARIS 181 

Huiler souhaita une bonne nuit à tout le monde; il n'avait 
pas la .mcindre envie de se retirer, et il prétendait que, s'il 
y avait ]\ des violons, il danserait avec sœur Céleste. 

Pauvre sœur Céleste ! elle sourit tristement : elle n'avait 
jamais dansé ! 

. Les deux hommes descendirent dans la chambre de Justin, 
où ils causèrent une heure encore. 

Puis MuUer se retira. 

Justin prit son violoncelle, le sortit de sa boite, le serra 
«ntre ses genoux, et, avec son archet, passé et repassé à 
deux pouces des cordes, il joua en idée un des motifs les 
plus gais d*il Matrimonio segreto, qu'il broda des triples 
<^roches les plus fantastiques et des points d'orgue les plus 
exagérés l 

Enfin, à trois heures, il se décida à se coucher; mais il 
était trop heureux, et, par conséquent, trop agité pour dor- 
mir sérieusement; d'ailleurs, en dormant sérieusement, il 
eût perdu le sentiment de son bonheur. 

On eût dit qu'il ne s'endormait qu'en tenant à la main ce 
^i le ramenait au réveil, comme le plongeur tient la corde 
qui doit, lorsqu'il étouffe au fond de Teau, le ramener à la 
surface de la mer. 

A six heures, il était sur pied. 

Il ne comprenait rien à la lenteur du temps; la pendule 
retardait, le grand ressort du soleil était cassé, le jour ne 
viendrait jamais I 

Le jour vint à sept heures et demie, comme il venait 
dans la cour : ce n'était véritablement jamais lui, c'était un 
-prête-nom. 

Justin alla regarder à la porte de la rue. 

Qu'allait-il y voir? 

Il n'en savait rien lui-même; il y a des moments où l'on 
ouvre les portes comme si Ton attendait quelqu'un. 

Il attendait le bonheur! 

Le bonheur, qui vient si rjirement quand on lui ouvre la 
porte d'à vancel 

Il y avait déjà des boutiques ouvertes ; il y avait déjà des 
voisins sur le seuil de leur porte. 

Plusieurs personnes se montrèrent Justin avec des signes. 

Le boulanger d'en face, gros geindre à la figure enfari- 
née et au ventre rebondi, lui cria : 

I. 11 



m LES MOHlCDîS DE PARIS " T 

— Eh t c'est donc pour aujourd'hui, voisin? 
Justin ^tra et se mit à sa toilette. 

Elle devait lui prendre une bonne heure. 

Il evait les souliers vernis, les bas de soie à jour, le paoh} 
talon et Thabit noirs, le gilet et la cravate blancs. 

Il lissa ses beaux cheveux blonds, qui retombaient sur son 
col, et lui donnaient, au dire de Millier, cet air allemand qui 
plaisait tant au vieux professeur en ce qu'il faisait ressem- 
b^T son élève è Weber. 

Vers huit heures, il eatendit du bruit au-dessus de sa 
téte« 
\ C'étaient les deux jeunes ûlles qui se levaîoit. 

Quand nous disons les deux jeunes filles, c'est que nouft 
prenons la moyenne de l'âge de Mina et de Céleste. 

Mina avait seize ans ; Céleste vingt-six, 
* C'était une moyenne de vingt et un ans. 

Mina éveillée, les surprises réservées pour œ jour solen- 
nel allaient commencer. 

Tandis qucla jeune fille faisait sa première toilette, sœur 
Céleste sortit, et alla chercher, dans la chambre des futurs 
époux toute la blanche parure, moins le bouquet d'oranger. 

Tout à coup, en se retournant. Mina vit, étalés sur soor 
lit, le jupon de taffetas blanc, la robe de mousseline à den- 
telles, et les bas de soie. 

Au pied du lit étaient les souliers de satin blanc. 

Mina regarda tous ces objets avec ;étonnement. 

— Pour qui donc cela? demanda-t-elle. 

— Mais pour toi, petite sœur, répondit Céleste, 

— - Est-ce que je quête aujourd'hui, par hasard ? dit Mina 
en souriant. 

— Non, mais tu es de noce. 

Mina regarda sœur Céleste avec des yeux ébahis* 

— Qui 4onc se marie ? demanda-t-clle* 

— C'est un secret! 

— Un secret? 

— Oui. 

— Oh I dis-le-moi, sœur Céleste, reprit l'enfent cares* 
gant de ses deux jolies mains les joues de ia vieille fille. 

— Tu le demanderas à Justin, dit celle-ci, 

— Oh ! Justin, s'écria Mina, qu'il y a longtemps que je ne 
l'ai vul Où est-il donc? 



LES M0H1GANS DE PARIS Ut 

— Il Attend que tU sols habillée. 

<— Oh! alors, je vais m*habiiier bien vite. Aide*moî, sœur 
Céleste 1 aide-moi ! 

Et Mina^ aidée de sœur Céleste, s'habilla en un tour de 
main. 

Ce qu'il y a, en général, de plus long dans la toilette des 
femmes, c'est la coiffure. 

Mais les cheveux de Mina frisaient naturellement. 

Un coup dé peigne sufBsait pour les enrouler en grosses 
boucles autour de ses doigts. 

Cinq ou six boucles tombaient ainsi de chaque côté de 
ses joues, roulaient sur ses épaules, se perdaient dans sa 
poitrine, et tout était dit. 

— Me voilà habillée, sœur Céleste, dit Mina. Où est Justin? 

— Viens 1 dit Céleste. 

n fallait, pour sortir du petit appartement, traverser la 
chambre de madame Corby. 

L'aveugle reconnut le pas de Mina. 

D'ailleurs, la porte à peine ouverte, Mina était dans ses 
bras. 

Madame Corby, en l'embrassant, porta la main sur sa 
(ête ; elle avait Tair d'y chercher quelque chose. 

Ce quelque chose était absent. 

— Elle n'a pas encore vu Justin ? demanda la mère. 

— Non, Justin l'attend. 

— Alors, dit madame Corby, va ! il y a des moments où 
c'est si long d'attendre ! 

Sœur Céleste ouvrit la porte; Mina s'apprêtait' à des- 
cendre. 

— Non, dit sœur Céleste, par ici. 

Elle ouvrit la porte en face. ^ 

C'était celle de cette jolie chambre nuptiale que nous 
avons décrite. 

Justin était au milieu de la chambre, tenant à la main ce 
qui manquait à la parure de Mina, ce que madame Corby 
avait cherché sur le front de l'orpheline : le chaperon de 
fleurs d'oranger. 

Mina comprit tout. 

Elle jeta un cri de joie, pâlit, étendit tes mains comme 
pour chercher un appui. 

L'appui était là. 



s 



184 LES MOHICANS DE PARIS 

Justin ne fit qu'un bond, et la reçut dans ses bras. 

Puis, tout en appuyant ses lèvres sur celles deMina, iiiui 
mit au front la couronne de fleurs d'oranger. 

Ce fut ainsi, dans un petit cri étouffé, que Justin demanda 
Mina en mariage, et que Mina répondit qu'elle consentait 
è épouser Justin. 

Cinq minutes après, Mina était aux pieds de madame 
Corby, qui, cette fois, tâtantla tête de l'enfant, et y trouvant 
te qu'elle avait cherché inutilement dix minutes aupara- 
vant, leva sa main tremblante, et dit : 

-^ Au nom de tout le bonheur que je te dois, sois bénie, 
ma fille ! 

En ce moment, trois personnes parurent à la porte. 

C'étaient, d'abord, madame Desmarets et mademoiselle 
Suzanne de Valgeneuse ; puis, derrière ces deux dames, on 
apercevait la tête du professeur, qui se levait sur la pointe 
des pieds pour voir où l'on en était. 

Tout à coup, le bon M. Millier se sentit pris à bras-le- 
corps, presque étouffé. 

C'était Justin qui l'embrassait. 

— Eh bien ? demanda le brave homme. 

— Eh bien, s'écria Justin, elle m'aime ! 

— Comme sœur, demanda Millier en riant. 

— Comme sœur, comme fiancée, comme femme, comme 
épouse! Elle m'aime^ cher monsieur Millier t oh I je suis ]e 
plus heureux des hommes 1 

Justin avait raison : en ce moment, il touchait à ce point 
culminant qu'il est donné à si peu d'hommes d'atteindre. 
Il touchait au faite du bonheur. ^ 

Cependant, un petit groom vêtu d'une redingote noire, 
-d'une culotte blanche, chaussé de bottes à retroussis, et 
coiffé d'un chapeau à galon et à cocarde nolrs^ se frayait 
un chemin entre les acteurs de cette scène, et arrivait jus- 
qu'à Suzanne de Valgeneuse, à laquelle il présentait un petit 
papier roulé et un crayon. 

— De la part de M. Lorédan, dit en anglais le groom; il 
y a réponse. 

Suzanne déroula le petit papier, et n'y vit rien qu'un 
énorme point d'interrogation. 
Elle comprit. 



LES MOHICANS DE PARIS ]8& 

Au-dessous du point d'interrogation, elle écrivit ces trois 
ngnes : 

t On se marie 1 Elle épouse son grand niais de maître 
d'école ! 

» Paye les gages de ton amour, et donne-lui congé... 
quitte à le reprendre à ton service plus tard. 

» S. de V- • 



— Tiens, Dick, porte cela à ton maître, dit-elle ; c'est la 
réponse. 

Justin avait tout vu, mais sans rien deviner; cependant^ 
une espèce de pressentiment d'un malheur inconnu passa 
dans ses veines comme un frisson. 

Il alla à la fenêtre pour voir à qui ce billet serait remis. 

Un beau et élégant jeune homme attendait à la porte dans 
une calèche. 

C'était, sans doute, M. Lorédan de Valgeneuse. 

En entendant le pas du groom, il se retourna ; Justin put 
voir son visage; 

C'était ce même jeune homme qui, le jour de la Fête-Dieu, 
avait regardé Mina d'une si singulière façon, que le maître 
d'école avait senti la première vipère de la jalousie lui 
mordre le cœur. 

Le petit groom remit le billet au jeune homme, qui, après 
l'avoir lu, lui fit signe de reprendre sa place à côté du 
cocher. 

L'enfant n'était pas encore sur le siège, que la voiture 
partait au galop. 



m LBS MOHICANS DE PARI5 



XXVIII 



Le curé de la Bouille. 



Pendant que ces choses se passaient dans la petite mai- 
^n de la rue du faubourg Saint-Jacques, un brave Iiomme 
de prêtre, de soixante et dix à soixante et douze ans, mon* 
tait la rue au milieu de démonstrations de curiosité et de 
joie dont il se demandait bien inutilement la cause. 

Les habitants du faubourg Saint-Jacques, qui, sur le dire 
de la pharmacienne, attendaient un prêtre depuis la veiUe 
au matin, n'avaient pas plutôt vu apparaître la soutane etUe 
tricornç de l'abbé Ducornet, — c'était le nom du curé de la 
Bouille, — qu'ils s'étaient dit les uns aux autres, les plus 
proches avec la parole, les plus éloignés avec le geste : 
€ Voilà le prêtre l » 

Et, comme on ne comptait plus sur lui après une si longue 
attente, son apparition, ainsi que nous l'avons dit, avait 
causé la plus vive impression. 

Chacun s'était approché de lui; on l'avait entouré; il 
marchait avec un cortège. 

Et, comme il avait l'air de regarder à droite et à gauche 
pour s'orienter dans la rue, une commère, faisant la révé- 
rence, lui avait dit : 

— Bonjour, monsieur le curé I 

— Bonjour, ma bonne dame ! avait répondu le digne abbé. 
Et, comme il avait vu qu'il était au numéro 300 de la rue 

Saint-Jacques, au lieu d'être au numéro 20 du faubourg, il 
avait continué son chemin. 

— Monsieur le curé vient peut-être pour un mariage 7 dit 
la commère. 

— Ma foi, oui, dit le curé en s'arrêtant. 



LES MOHIGANS DE PARIS IS7 

— Pour le mariage du numéro 2^? dit une autre. 

— Justement 1 répondit le curé de plus en plus étonné. 
Et, entendant sonner neuf heures et demie à Thorloge de 

ISaint-Jacques, il continua sa route. 

— Pour le mariage de M. Justin? dit une troisième com- 
mère. 

— Avec la petite Miâa, dont vous êtes le tuteur? dit une 
quatrième. 

Le curé regardait les commères d'un air de plua en plus 
stupéfait. 

— Mais laissez donc ce brave homme tanquille, tas de ba- 
vardes ! dit un tonnelier qui cerclait une futaille; vous voyez 
bien quïl est pressé 1 

— Oui, en, effet, je suis pressé, dit le bon prêtre. C'est 
bien loin, le faubourg Saint-Jacques 1 si j'avais su que ce fût 
aussi loin que cela, j'eusse pris une voiture. 

— Ah ! bahl vous voilà arrivé, monsieur l'abbé : il n'y a 
plus qu'un pas et une coulée. 

— Tenez, djt une des femmes, c'est là -bas, où vous voyez 
un fiacre jaune qui staiionne. 

-* Tout à l'heure, dit une autre, il y avait aussi un car- 
rosse découvert, avec un beau jeune homme dedans, un co- 
cher poudré sur le siège, et un petit domestique qui n'était 
pas plus gros qu'un merle ; mais il parait que cette voiture-là 
n'était pas de la noce : elle s'en est allée. 

— Je ne vois pas le fiacre, dit le curé s'arrétant encore, e« 
se faisant un abat-jour de sa main. 

— Oh ! soyez tranquille, vous ne vous perdrez pas; d'ail- ' 
leurs, nous allons vous accompagner jusqu'à la porte, mon- 
sieur le curé. 

— Eh l Babolin t prends donc les devants, et va dire à 
M. Justin qu'il ne s'impatiente pas, que le curé qu'il atten- 
dait arrive. 

Et le bonhomme qu'on avait désigné sous le nom de 
Babolîn, et qui est le même que nous avons déjà vu appa- 
raître deux fois, prit sa course vers le haut du faubourg en 
«hantant sur un air de son invention : 



Eh I ooi, jo Tas Ini dire, lui dire, loi dire... 
£h I oui, je Tas lui dire, lui dire tout de mômel 



m LES MOHICANS J)Ë PARIS 

Le dialogue et même le trialogue continuait. 

— Vous n'êtes jamais venu chez les Justin, monsieur le- 
curé? 

— Non, mes bons amis, je ne suis jamais venu k Parîs^ 

— Tiens! d'où êtes- vous donc? 

— De la Bouille. 

— De la Bouille ! Où est cela? demanda une voix. 

— Seine-Inférieure, répondit une autre voix à laquelle^- 
plus tard, M. Pfudhomme devait emprunter son accent] de 
basse. 

-^ Seine-Inférieure, en effet, reprit l'abbé Ducornet. C'est 
un charmant pays qu'on appelle le Versailles de Rouen. 

— Oh ! vous les trouverez bien logés, allez ! 

— Et surtout bien meublés... Il y a trois semaines qu'on 
ne voit passer que cela, des meubles. 

— Et des meubles que le roi Charles X n'en a pas de plu& 
beaux aux Tuileries! 

— Il est donc riche, ce bon M. Justin ? 

— Riche?... Riche comme un rat d'église I 

— Eh bien, alors, comment peut-il faire ?4.. 

— Il y a des gens qui dépensent ce qu'ils ont, et puis 
d'autres ce qu'ils n'ont pas, dit un perruquier. 

— Bon! ne vas-tu pas dire du mal du pauvre maître d'é- 
coie, parce qu'il se fait la barbe lui-même? 

— Oui, avec cela qu'il se la fait bien, la barbe ! il y a trois, 
semaines, il avait au menton une entaille d'un demi-pouce. 

~ Tiens, dit un gamin, ami intime de Babolin, son men- 
ton est à lui : il peut y faire ce qu'il veut; personne n^a rien 
à dire; il y planterait des pois de senteur ^ que c'est soa 
droit ! 

— Ah ! dit l'abbé, je vois le fiacre jaune. 

— Je crois bien que vous le voyez, répondit le gamin : il 
est gros comme la carcasse de la baleine du Jardin des 
Plantes; seulement, il est plus richement peint. 

— Arrivez vite, monsieur le curé, dit Babolin, dont la 
mission était déjà remplie; on n'attend plus que vous... 

^ Allons! dit le curé, si l'on n'attend plus que moi» 
j'arrive. 

Et le brave prêtre, faisant un effort, se trouva en effet, au 
bout de cinq minutes, côte à côte avec le fiacre jaune, et ea 
face de la porte d'entrée. 



-^ 



/' 



LES MOHIGANS DE PARIS 1S9^ 

•— C'est égal, murmura-t-il, c'est encore plus grand que 
la Bouille, et même que Rouen, Paris I 

Justin et Mina Tattendaient sur la porte. 

En voyant ces deux beaux jeunes gens, le prêtre s'arrêta 
et sourit. 

— Ahl dit-il, en vérité, mon Dieu, vous les avez faits Tua 
pour l'autre! 

Mina courut à lui, et lui sauta au cou comme au temps 
où le bon prêtre venait voir la mère Boivin, et où elle avait 
liuit ans, elle. 

Il l'embrassa, puis l'éloigna de lui pour la regarder. 

Il n'eût jamais reconnu, dans cette belle jeune fille près 
de devenir une femme, l'enfant qu'il avait, six ans aupara- 
vant^ expédiée à Paris avec sa robe blanche, ses brodequins 
d'azur, et sa ceinture bleue. ' 

Mais il la reconnaissait à son affectueuse caresse. 

On avait encore cinq minutes à attendre avant de partir 
pour l'église. 

•— Montez! montez, monsieur le curél dirent à la fois 
Justin et Mina. 

Le curé monta. On le fit entrer, dans la chambre nuptiale, 
où étaient mère Corby, sœur Céleste, madame Desmarets, 
mademoiseUe Suzanne de Valgeneuse et le vieux professeur. 

— Notre cher curé de Ja Bouille, miaman Corby^ dit Mina. 
M. Fabbé Ducornet, madame. 

-7- Oui, oui, dit Tabbc tout joyeux, et qui apporte la dot 
de sa pupille. 

— Comment, la dot de sa pupille? 

— Eh oui ! Imaginez-vous qu'il y a trois jours, je reçois 
une lettre chargée avec le timbre d'Allemagne, et, dans 
cette lettre, un mandat de dix mille huit cents francs sur 
MM. Leclerc et Louis, banquiers à Rouen. 

— Après? demanda Justin d'une voix altérée. 

— Attendez! je procède par ordre : c'est le mandat que 
j'ouvre d'abord; c'est du mandat que je vous parle d*abord. 

— Oui, nous écoutons. 

Madame Corby pâlissait visiblement. 

Les autres personnes semblaient prendre au récit à peine 
commencé du bon prêtre un intérêt relatif, mais ne rien 
voir encore, pas même Mina, de ce qui commençait peut* 
£tre à apparaître déjà à Justin et à sa mère. 

11. 



^) 



190 LES MOHIGANS DE PARIS 

— Avee le mandat, ccmtinua le euié de là BoutUe, ^it 
une lettre. 

— Une lettre? murmura Justin. 

— Une lettre? répéta madame Corby. 

~ Ahl aht une lettre! ûtle professeur, non moiiMému 
que madame Corby et Justin. 

— Une lettre que voici. 

£t Tabbé déplia une lettre qui, en effet, portait un timbre 
étranger, et lut : 

€ Mon cher abbé, 

• Un voyage que j'ai fait assez avant dans llnde pour que 
mes communications avec la France fussent interrompues 
est cause que, depuis neuf ans, vous n'avez pas reçu de mes 
nouvelles ; mais je vous connais, mais je connais la digne 
madame Boivin, à qui j'ai confié mon enfant : Hina n'aura 
point souffert pour cela. 

• Aujourd'hui, de retour en Europe, et retenu à Vienne 
par des affaires indispensables et qui peuvent durer encore 
quelque temps, je m'empresse de vous envoyer, par lettre de 
change de la maison Arnstein et Ëskeles, sur la maison 
Leclerc et Louis de Rouen, la somme de dix nulle huit 
cents francs dont je suis en retard avec vous. 

• Vous recevrez désormais régulièrement, jusqu'il mon 
retour, dont je ne puis vous préciser la date, les douze cents 
francs promis pour la pension de ma fille. 

> Le FiiBB m Vjsuu 

• Vienne en Autriche, ce 21 janvier f 83T. » 

« 

A ces derniers mots, tandis que Mina s'écrimt^i frappant 
joyeusement des mains : 

— Oh! quel bonheur, Justin! papa vit «icore! 

Justin regardait sa mère, et, la voyant pâle comme une 
iQorte, il jetait un cri. 

— Ma mère! ma mère! dit Justin. 

L'aveugle se leva et vint à son fils, les bras étendus; it 
voix l'avait guidée. 



LES MOHIGANS DE PARIS 191 

— Tti comprends, n'est-ce pas^ mon fUs, dit-elle d'une 
voix ferme, tu comprends?... 

Justin ne répondit pas, il sanglotait. 
Mina regardait cette singulière scène sans y rien com« 
prendre. 

— Mais qu'avez-vous donc, maman Corby ? demanda* 
t-âle; mais qu'as-tu donc, frère Justin ? 

— Tu comprends, n'est-ce pas, mon pauvre cher enfant, 
tu comprends, continua la mère, que tu pouvais épouser 
Mina pauvre et orpheline...? 

— Mon Dieu f s'écria Mina, qui commençait à deviner. 

— Mais tu comprends aussi que tu ne peux pas épouser 
Mina riche et dépendant d'un père? 

— Ma mère, ma mère, s'écria Justin, ayez pitié de moi I 

— Ce serait un vol, mon fils! dit l'aveugle en levant la 
main au ciel, comme pour adjurer Dieu; et, si tu doutes^ 
j'en appelle à tout ce qu'il y a d'honnêtes gens ici, et il n'y a 
que des honnêtes gens, j'espère. 

Justin se laissa glisser aux genoux de sa mère. 

— Ah 1 tu me comprends, reprit l'aveugle, puisque te 
voilà à i^enoux 1 

Puis, étendant les mains sur lui, et renversant sa tête en 
arrière comme si elle eût pu voir le ciel : 

— Mon fils, dit-elle, je te bénis pour la douleur, comme 
je t'avais béni pour la joie, et je serai, je l'espère, la mère 
l)ien-aimée dans l'infortune comme je l'eusse été dans la 
félicité. 

^ Oh! ma mèrel ma mère! s'écria Justin, avec vous^ 
avec votre appui, avec votre courage, oui, je ferai cela; 
mais, sans vous, oh! sans vous, je crois que j'eusse été un 
malhonnête homme! 

— C'est bien, mon enfant l — Embrasse-moi, Céleste. 
Céleste s'approcha. 

— Reconduis-moi à mon fauteuil, mon enfant, dit-elle 
tout bas; je sens la force qui m 3 manque. 

— Mais qu'y a-t-il donc, mon Dieu! qu'y a-t-U donc? de- 
manda Mina. 

— U y a... il y a. Mina, dit Justin en éclatant en sanglots; 
il y a que, jusqu'au jour où ton père donnera son consente* 
ment, — et, probablement^ il ne le donnera jamais ! -*- il y a 



192 LES MOHIGAN? DE PARIS 

que nous ne pouvons être Tun pour l'autre qu'un frère et 
dne sœur. 

Mina jeta un cri. , 

— Oh ! dit-elle, de quel droit mon père, qui m*a aban- 
donnée depuis seize ans, vient-il me réclamer aujourd'hui f 
Qu'il garde son argent : qu'il me laisse mon bonheur 1 qu'il 
me laisse mon pauvre Justin 1 non pas comme un frère, mais, 
pardonnez-moi^ mon Dieu! comme un époux!... Justin... 
oh i oh^.. Justin 1 Justin, monbien-aimél à moi! à moi!.... 
ne m'abandonne pas 1 

Et la jeune fille, avec un dernier cri de douleur, tomba 
évanouie dans les bras de Justin. 

Une heure après. Mina partait pour Versailles, tout éplo- 
rée, une main dans la main de son amie Suzanne, et la tête 
sur l'épaule de madame Desmarets. 

Avant de monter en voiture, Suzanne avait eu le temps^ 
d'écrire au crayon, et de donner à un commissionnaire, un 
petit billet conçu en ces termes : 

< Le mariage est manqué ! Il parait que Mina est riche» 
et fille de quelqu'un. 
» Nous retournons à Versailles avec la belle désolée» 

• S. de V. 

» Ooze heures du matin. » 



XXIX 






Ké&ignaUon. 



La désolée, — comme la belle Suzanne de Valgeneuse 
appelait son amie, — la désolée laissait derrière elle un 
cœur non moins désolé que le sien. 



LES MOHIGANS DE PARIS ii^ 

Ce cœur^ c'était celui de Justin. 

Nous nous trompons : il fallait dire des cœurs. 

Ces cœurs> c'étaient ceux de Justin, de sa mère, du bon 
professeur, de sœur Céleste et du curé de la Bouille, qui 
Ignorait le mal qu'il allait faire, et qui se croyait, dans la 
simplicité de son âme, un messager de joie, quand, au con- 
traire, il élait le messager des douleurs. 

Mais celle de tous qui avait le plus souffert, car elle avait 
souffert pour elle et pour son fils, c'était la mère. 

Elle, si forte au commencement, elle avait été abattue^ 
avant la fin. 

Avant les adieux, sans dire un mot, sans pousser un cri, 
sans verser une larme, elle s'était insensiblement évanouie. 

Aucun de ces égoïstes malheureux ne s'était aperçu de 
son évanouissement. 

Celui qui s'en aperçut, parce qu'il lui semblait qu'une 
partie de son cœur agonisait, ce fut Justin. 

— Ma mère 1 ma mère l s'écria- t-il; mais voyez donc ma 
mèrçl 

On se précipita vers l'aveugle, aux genoux de laquelle 
Justin était tombé, et qu'il enveloppait de ses bras. 

Son visage était devenu couleur de cire; ses mains étaient 
froides comme le marbre; ses lèvres, violettes. 

C'était le dernier-né des espérances de sa vieillesse qui 
venait de mourir. 

Ce qu'il y avait de terrible dans tout cela, c'est qu'il n'y 
avait pas moyen de rejeter la faute sur personne, de récri- 
miner contre qui que ce fût. 

Tout le monde avait eu bonne intention, même le pauvre- 
curé de la Bouille. 

C'était de la fatalité, voilà tout. 

On courut chez le pharmacien, qui donna des sels. 

A force de sels et de vinaigre, madame Corby revint à 
elle. 

La première chose, non pas qu'elle vit, pauvre aveugle! 
mais qu'elle sentit, ce fut son fils qui la consolait, «- lui qui 
, avait tant besoin d'être consolé I 

Mais il ne s'apercevait pas de sa douleur, le bon Justin^ 
lorsque quelqu'un souffrait près de lui, et que ce quelqu'un- 
là, surtout, c'était sa mère. 
I II resta donc près de madame Corby, noa-seulement jua- 

i 




# 



1» [LES HOHIGANS DE PARIS 

qu'à ce qu'elle fût revenue à elle, [mais encore jusqu'à ce 
qu'elle fût couchée. 

Alors, comprenant le besoin que son fils avait de pleurer 
lui-mêmey et sentant qu'il n'osait pleurer devant elle, de 
peur de la pousser au désespoir, elle exigea qu'il se retirât 
chez lui. 

Justin redescendit dans sa petite chambre; tout ce qu'il 
emporta du premier étage fut le chaperon de fleurs d'oran- 
ger, qu'en le quittant. Mina avait arraché de sa tète, et liu 
avait jeié. 
. Le bon professeur descendit avec Justin. 

Quant au curé de la Bouille, il n'avait plus rien à faire 
k Paris; il reprit, à six heures du soir, la voiture de Rouen, 
remportant cet argent maudit qui venait de causer un si 
grand malheur. 

Pendant qu'il s'éloignait te la grande Babylone où va 
bîcnlôt se dérouler notre drame, Justin et son professeur 
étaient redescendus dans la chambre des écoliers, auxquels 
on avait donné congé à l'occasion de la grande solennité 
qui devait avoir lieu, et, en même temps, à cause du lundi 
gras, qui, par extraordinaire, cette année^à, tombait au 
commencement de février. 

Le visage sombre de son élève inspirait au bon Mûller 
une profonde terreur ; il se mit, dans l'espérance de le dis- 
traire, à rappeler à Justin toutes ces vieilles histoires de 
collège, jusqu'au moment où il en fut arrivé à la rencontre 
de la petite fille. 

Là, il voulut s'arrêter; mais ce fut Justin qui à son tour 
raconta bien minutieusement, jour par jour, la vie adorable 
qu'il avait menée depuis six ans. 

— Nous^vons été trop heureux! lui dit-il; de nombreux 
pressentiments m'ont averti qu'il fallait me préparer à payer 
cher, un jour on l'autre, cette victoire que j'avais remportée 
sur mon mauvais destin... J'ai joui, pendant six ans, d'une 
félicité ineffable; c'est presque le sixième de la vie : peu 
d'hommes peuvent en dire autant... J'ai oublié la Joie de ces 
six ans; j'oublierai le malheur comme j'ai oublié la joie: 
joies et douleui's se fondront, un jour, dans la teinte grise 
du passé. Ne soyez donc pas inquiet de moi, mon cher maî- 
tre; ne me croyez jamais capable de quelque sombre réso- 
lution... Fst-ce que je m'appartiens, d'ailleurs? est-ce que 



y 



LES MOHIGANS DE PARIS 195 

je ne me dois pas à ma bonne mère, à ma pauvre sœur? 
Non, non, cher maître, mon parti est bien arrêté; j*ai lutté 
contre la misère, je lutterai contre la douleur... Laissez pen- 
dant quelques jours ma blessure se cicatriser /permettez 
surtout que jd iemeure seul; il y a dans la solitude, pour les 
cœurs résignéivune religion inconnue : la résignation, cher 
maître, c'est le force des faible», et vous me verrez rentrer 
plus fort et plus éproi^vé dans le combat de la vie t 

Le vieux maître sortit, étonné, presque effrayé de la puis- 
sance de résignation de cet homme, mais rassuré complè- 
tement sur les suites de son désespoir. 

JusUn, après avoir reconduit M. If Uller jusqu'à la porte de 
la rue, rentra dans sa chambre, et se promena lentement et 
longuement, les bras croisés, la tête basse, jetant de temps 
en temps les yeux au plafond, comme s'il eût voulu deman- 
der au ciel le mot de cette énigme qu'on appelle fatalité ! 

Deux ou trois fois il alla jusqu*à la porte de l'armoire où le 
violoncelle dormait dans sa boîte. 

Mais il ne l'ouvrit même pas. 

Ce soir-là, il était encore trop faible. 

Jusqu'à trois heures du matin, fi se promena ainsi; il 
n'avait pas pu pleurer depuis le matin. 

Sa douleur se pétrifiait, pour ainsi dire, dans son sein, et 
l'étouflait. Il se jeta sur son lit: la fatigue l'emporta, il s'en- 
dormit. 

La veille, il avait eu it même insomnie et le même som 
laeil : seulement, c'était la joie qui avait tenu ses yeux 
ouverts; c'était la fatigue du bonheur qui les avait clos I 

Heureusement, le lendemain était le mardi gras, jour de 
congé : il était donc libre de^ s'isoler avec sa douleur, de la 
prendre à bras-le^orps, de lutter avec elle, de tenter de la 
terrasser. 

La lutte dura toute la journée. Après avoir embrassé sa 
mère et sa sœur, il sortit au point du jour; il alla visiter de 
nouveau l'endroit où, par une belle nuit de juin, il avait 
trouvé l'enfant, couchée dans les blés et dans les fleurs. 

Il n'y avait plus ni bluets, ni coquelicots, ni blonds épis; 
la terre étaiU comme son cœur, nue, d^uillée, gercée par 
l'hiver. 

Il alla se promener dans ces bois de Meudon, si gais, si 
riants, si pleins de soleil et de verdure, quand il s'y prome- 



iiO LES^ MOHICANS DK PARIS 

nait avec son maître; il poussa jusqu'aux portes de Ver* 
sailles. 

Il eut la force ne pas aller jusqu'au pensionnat. 

A quoi bon revoir la pauvre enfant? 

N'était-il pas sûr qu'elle pleurait loin de sa vue? n'élait-il 
pas sûr qu'à sa vue, elle pleurerait bien davantage? 

D'espoir, il ne lui en restait aucun ! Il était clair pour lui 
que Mina appartenait à quelque famille riche et aristocratie 
que; et quelle chance y avait-il pour qu'on la lui donnât, à 
lui humble et pauvre? 

Il pouvait la voir, sans doute; mais c'est justement ce 
qu'il n'avait pas voulu faire. 

Il rentra chez lui à dix heures*du soir : il avait fait quinze 
lieues dans sa journée, et ne ressentait pas 4a moindre 
fatigue. 

Sa mère et sa sœur l'attendaient, inquiètes toutes deux. 

Il rentra le visage souriant, les embrassa et descendit 
dans sa chambre. 

La mémcchose se passa qui s'était passée la veille : il se 
promena encore lentement et tristement; il compta les 
heures jusqu'à minuit; puis, enfin, après s'être, comme la 
veille, arrêté deux ou trois fois devant l'armoire où était son 
violoncelle, il se décida à ouvrir la porte, tira l'instrument 
de sa boite, et le regarda avec une mélancolie profonde. 

La petite fille, on se le rappelle, par un caprice d'enfant, 
l'avait fait renoncer à jouer de ce sombre instrument; nous 
l'avons vu le toucher plusieurs fois, le tirer de sa boite, le 
serrer entre ses genoux, s'enivrer de la mélodie absente, 
mais ne pas en tirer une seule note. 
. Aujourd'hui, il revenait à lui. 

— rai été ingrat, dit-il, ô mon vieil amit ô mon tendre 
consolateur t Je t'ai abandonné pendant mes jours de joie : 
je te retrouve pendant mes jours d'infortune t 

Et il embrassa le violoncelle avec efTusion. 

— source inépuisable de consolation ! reprit-il; musi- 
que 1 refuge des âmes éplorées, j'ai fait comme l'enfant pro- 
digue : je t'ai quittée un jour, chère famille de mon âme ! 
j'ai été criblé de douleurs^ et je reviens à toi, les pieds 
meurtris, Tàme brisée, et tu me tends les bras, harmonieuse 
déesse I et tu me reçois, le cœur plein de miséricorde et 
d'amour t 



' 
f 



I 

1 



LES MOHIGANS DE PARIS igt 

Et, comme il avait Oaiit de l'instrument, il tira de Tarmoire 
son vieux livre de musique, le posa sur son pupitre, rouvrit, 
s'installa sur le haut tabouret, prit le violoncelle, et posa 
l'archet sur les cordes. 

Au moment de jouer, deux larmes tombèrent de ses 
yeux. 

Il posa l'archet sous son bras gauche, prit son mouchoir, 
essuya lentement ses paupières humides, et commença de 
jouer le même chant grave et mélancolique que Salvator et 
Jean Robert avaient entendu, deux heures avant le com- 
mencement de ce récit... 

On sait comment Salvator avait frappé à la porte, com- 
ment les deux amis avaient été introduits par Justin, com- 
ment ils lui avaient demandé la cause de ses larmes, com- 
ment, enfin, le maître d'école avait consenti à leur raconter 
son histoire. 

Cette histoire, c'était celle que nous venons de mettre sous 
les yeux de nos lecteurs. 

Cette histoire, les deux jeunes gens l'avaient écoutée avec 
des impressions bien différentes. 

Le poëte avait été vivement ému à certains endroits : la 
scène de la mère condamnant son fils au malheur, plutôt 
que de lui laisser commettre une action douteuse, lui avait 
ait Venir les larmes aux yeux. 

Le philosophe l'avait entendue, d'un bout à l'autre, avec 
une insensibilité apparente; seulement, au nom de made- 
moiselle Suzanne et de M. Lorédan de Valgeneuse, il avait 
tressailli; on eût dit que ce n'était pas la première fois qu'il 
entendait prononcer ces noms, et chacun d'eux paraissait 
lui avoir fait, au moral, la même impression que fait, au 
physique, le contact d'un corps dur avec une blessure mal 
fermée. 

— Monsieur, dit Jean Robert, nous serions indignes^ 
d'avoir entendu ce que vous venez de nous raconter, si nous 
essayions de donner à un homme comme vous de banales 
consolations... Voici nos adresses; si jamais vous avez 
besoin de deux amis, nous vous demandons la préférence. 
. Et, en même temps, Jean Robert déchira une page de^ 
son portefeuille, y écrivit les deux noms et les deux adres- 
ses^ et les donna à Justin. 



i98 LES MORIGANS DE FARIS 

Geltri-d les prit et les mit eatro les pages de son livre de 
musique. 

Là, il était sûr de les retrouver tous les jours. 

Wis il tendit ses deux mains aux deux jeunes gens. 

Au moment où ces quatre mainis se pressaient^ on frappa 
violemment à la porte. 

Qui pouvait frapper à cette heure? ^ 

Justin était tellement dégagé de tout autre intérêt que 
celui dont il se préoccupait, qu'il ne pensa pas môme que 
cecoilp frappé si vigoureusement pût l'être à son intention. 
. Il laissa les jeunes gens sortir, et, en sortant, ouvrir la 
porle au visiteur nociurnc ou plutôt matinal, car les pre- 
miers rayons du jour commençaient à paraître. 

Celui qui frappait à cette porte était un enfant de treize à 
quatorze ans, aux cheveux blonds frisés tout autour de la 
tête, aux joues roses, aux vêlements légèrement déguenillés. 

Un véritable gamin de Paris, en blouse bleue, en cas- 
quette sans visière, avec des souliers éculés. 

Il leva la tête pour voir qui venait lui ouvrir la porte. 

— Tiens! c'est vous, monsieur Salvalorl dit- il. 

— Que viens-tu faire ici, à cette heure, monsieur Babolin? 
demanda le commissionnaire en prenant amicalement le 
gamin par le collet de sa blouse. 

-- Ah ! j'apporte à M. Justin, le maître d'école, une lettre 
qna la Brocante a trouvée cette nuit, en faisant sa tournée. 

— A propos de maître d'école, dit Salvator, tu sais que tu 
m'as promis de savoir lire au 16 mars ? 

— Eh bien ! eh bien ! eh bien! nous ne sommes encore 
qu'au 7 février : il n'y a pas de temps perdu I 

— Tu sais que, si tu ne lis pas couramment le 15, je te 
reprends, le 10, les livres que je t'ai donnés? 

— Même ceux oiî il y a des images?... Oh! monsieur 
Salvalorl 

— Tous sans exception I 

— Eh bien, tenez, vous voyez qu'on sait lire, dit f enfant 
Et, jetant les yeux sur l'adresse de la lettre, il lut : 

€ A monsieur Justin, faubourg Saint-Jacques, no 20. 

» Un louis de récompense à .qui lui remettia cette lettre. 

» Mina, i 



LES MOUICANS DE PARIS im 

L'adresse et Tapostille étaient écrites au crayon. 

—-Porte vitet porte vile, mon enfanlt dit Salvator en 
poussant Babolin du côté de ^appartement du maître d'école. 

Babolin traversa la cour en deux enjambées^ et entra en 
cxiant : * 

— Monsieur Justin! monsieur Justin I une lettre de ma- 
demoiselle Minai... 

— Que faisons-nous? demanda Jean Robert. 

— Restons, répondit Salvator; il est probable que cette 
lettre annonce un nouvel événement dans lequel notre assis- 
tance pourra être utile à ce brave jeune homme. 

Salvator n'avait point achevé, que Justin apparaissait sur 
le seuil de sa porte, pâle comme un spectre. 

— Ahl vous êtes encore làl s'écria- t-il; Dieu soit louél 
Lisez, lisez... 

Et il tendit la lettre aux deux jeunes gens. 
Salvator la prit et lut : 

c On m'enlève de force, on m'entraîne... je ne sais pas 
oui A mon secours, Justin 1 Sauvez-moi, mon frère 1 ou 
venge-moi, mon époux 1 

» Mina. » 

— Ah ! mes amis 1 s'écria Justin tendant les bras aux 
deux jeunes gens, c'est la Providence qui vous a con- 
duits ici! 

— £h bien, fit Salvator à Jean Robert, vous demandiez 
du roman : j'espère qu'en voilà, mon cher ! 



XXX 



Au plus pressé par te plos court. 



Les trois jeunes gens se regardèrent un instant. 
La première minute était à la stupéfaction ; la seconda 
futy chez Salvator surtout, un retour au sang-froid. 



300 LES MOHIGANS DE PARIS 

— Du calme 1 dit-il; rafTaire est grave/ il s'agit de ne 
point agir en enfants. 

— Mais on l'enlève! cria Justin, on l'emmène t elle m'ap- 
pelle à son secours ! elle demande que je la venge t 

— Oui, parfaitement, et c'est pour cela qu'il faut savoir 
qui Tenlève et où on l'emmène. 

— Oh ! comment savoir cela? Mon Dièul mon Dieu ! 

^ On sait tout avec du temps et de la patience, mon cher 
Justin. Vous êtes sûr de Mina, n'est-ce pas? 

— Gomme de moi-même. 

•^ Eh bien, soyez tranquille, elle saura se défendre. Allons 
au plus pressé par le plus court. 

— Ohl oui, ayez pitié de moi... Je deviens fou I 

La résignation de Justin s'évanouissait devant cette idée, 
que Mina était aux mains d'un ravisseur quelconque, et pou- 
vait être soumise à quelque violence physique ou morale. 

— Babolin est là ? demanda Salvator. 
-Oui. 

— Interrogeons-le. 

— Interrogeons-le! répéta Justin. 

— En effet, dit Jean Robert^ c'est par là que nous devons 
commencer. 

On rentra dans la chambre du maître d'école. 

— D'abord, dit Salvator, donnez un louis à cet enfant pour 
sa mère, et une pièce de monnaie quelconque pour lui. 

Justin tira deux louis et deux pièces de cinq francs de sa 
poche, et les donna à Babolin. 

Mais Salvator s'empara de la main de l'enfant au moment 
oii elle se fermait, la rouvrit de force, et, au grand déses- 
poir de Babolin, en tira un louis et une pièce de cinq francs 
qu'il rendit Justin. 

— Remettez ces vingt-cinq francs dans votre poche, dit- 
il; d'ici à une heure, vous en trouverez l'emploi. 

Puis, se retournant vers l'enfant : 

— Où ta mère a-t-elle trouvé cette lettre ? demanda-t-il. 

— Plaît-il? fil l'enfant d'un air boudeur. 

— Je te demande où ta mère à trouvé cette lettre. . . quelles 
rues elle a faites, 

— Est-ce que je sais cela? Demandez-le-luî à elle-même. 

— Il a raison, dit Salvator ; c'est à elle qu'il faut le deman- 



LES MOHIGANS DE PARIS 201 

der, et il est même probable qu'elle compte sur votre visite... 
Attendez! organisons bien nos batteries. 

— Dirigez-nous : je vous obéirai... Quant a moi, j'ai perdu 
la tête. 

— Vous savez que vous pouvez disposer de moi, mon cher 
Salvator, dit Jean Robert. 

— Oui, et je compte bien aussi vous donner un rôle dans 
ce drame. 

— Soit! et aussi actif que vous voudrez! J*ai eu mes émo- 
tions comme auteur ; je ne suis pas fâché de les avoir comme 
acteur. 

— Oh ! je vous en prie, je vous en prie, messieurs I dit 
Justin regardant comme précieuse chaque minute qui s'é- 
coulait. 

— Vous avez raison... Voici ce qu'il faut faire. 

— Dites I 

— Monsieur Justin, vous allez suivre cet enfant chez sa 
mère. 

^ Je suis prêt. 

— Attendez... Monsieur Jean Robert, vous allez vous pro- 
curer un cheval tout sellé, et vous reviendrez avec lui rue 
Triperet, n. 11. 

— Rien de plus facile. 

— Moi, je vais aller faire la déclaration à la police. 

— Y connaissez- vous quelqu'un ? 

^ Je conilais l'homme qu'il nous faut. 

— Bien!... Et puis? 

— Et puis je vous rejoins rue Triperet, n« 11, chez la 
mère de cet enfant, et, là, nous aviserons. 

— Allons ! viens, petit ! dit Justin. 

— Laissez d'abord un mot pour tranquilliser votre mère, 
dit Salvator; il est possible que vous ne rentriez que tard, et 
même que vous ne rentriez pas du tout. 

— Vous avez raison, dit Justin ; pauvre mère ! moi qui 
l'oubliais. 

Et il traça à la hâte quelques lignes sur un papier qu'il 
laissa tout ouvert sur la table de sa chambre. 

Il annonçait à sa mère, sans lui dire autre chose, qu'une 
lettre qu'il recevait à l'instant mémo réclamait l'emploi de 
Journée. 

— Et, maintenant, partons! dit-il. 



302 LES MOHIGANS DE PARIS 

Les trois jeunes gens s*élancèrent hors de la maison ; ff 
pouvait être six heures et demie du matin. 

— Voilà votre chemin, dit Salvator en indiquant de loin à 
Justin la rue des Ursulines; — voilà le vôtre, ajouta-t-il en 
montrant à Jean Robert la rue de la Bourbe, — et voici le 
mien, acheva-t-il en prenant la rue Saint-Jacques. 

Puis, lorsqu'il eut fait une trentaine de pas, il se retourna 
en criant : 

— Le rendez-vous est rue Triperet, n. 11. 

Suivons le héros principal des événements qui «e passent 
à cette heure, et — tandis que Jean Robert court rue de 
l'Université faire seller son cheval, que Salvator se hâte de 
se rendre à la police — suivons Justin Corby, qui s'avance 
vers la rue Triperet en marchant sur les talons de Babolin. 

La rue Triperet est, comme chacun sait, ou plutôt comme 
chacun ne sait pas, urie petite rue parallèle à la rue Copeau, 
et perpendiculaire à la rue Gracieuse. 

Tout ce quartier rappelait encore, en 1827, le Paris de 
Philippe-Auguste. Les sentines boueuses qui circulent au- 
tour des murailles de Sainte-Pélagie donnent à cette prison 
l'air d'une antique forteresse b&tie au milieu d'une île; ces 
rues, à peine larges de huit à dix pieds, étaient obstruées 
par des amas do fumier et de gravois; enfîn, les cloaques 
où végétaient les malheureux habitants de ces quartiers 
ressemblaient bien plus à des chaumières qu'à des maisons. 

Ce fut devant un de ces bouges que s'arrêta Babolin. 

— C'est ici, dit-il. 

L'endroit était infect, et suait, par tous les pores, la misère 
et l'impureté. 
Justin n'y ût pas même attention. 

— Marche devant, dit-il, et je te suivrai. 

Babolin entra en bonhomme habitué, comme on dit^ ou» 
êtres de la maison. 
Au bout do dix pas, Justin s'arrêta. 

— Où es-tu ? dit-il. Je n'y vois pas l 

— Me voilà, monsieur Justin, dit le gamin en se rappro-> 
chant du ipaitre d'école ; prenez le bas de ma blouse. 

Justin prit le bas de la blouse de Babolin, et gravit pas à 
pas la haute échelle portant le nom prétentieux d'escalier, 
qui conduisait chez la Brocante. 

Ils arrivèrent à la porte de son chenil, — et le logement 



LES M0HIG;INS de paris 20:^ 

de la Brocante paraisait, sôus tous les rapports, justifier ce 
nom; car, à peine sur le palier, on entendit les abois gla- 
pissants d'une douzaine de chiens jappant, hurlant, aboyant 
dans tous les tons de la gamme. 

On eût dit une meute qui en revoit. 

^ C'est moi, mère, dit Babolin se faisant un porte-voix 
de ses deux mains collées à Torifice de la serrure; ouvrez! 
je suis avec de la société. 

— Voulez- vous bien vous taire, tas d'enragés! cria de 
rintérieur de la chanobre, et s'adressant à la meute, la voix 
de la Brocante : — oh ne s'entend pas ici... Te tairas-tu^ 
César!... Te tairas-tu, Pluton! Silence, tous! 

Et, à ce commandement prononcé d'une voix menaçante, 
il se fit un silence tel, que Ton eût entendu trotter une souri» 
dans cette maison, où, au reste, les souris ne devaient pas 
manquer. 

N •— Tu peux entrer maintenant, toi et ta société, dit la 
voix. 

— El comment cela? 

— Tu n'as qu*à pousser la porte; le verrou n'est pas mis. 

— Oh 1 alors, c'est autre chose. 

Et Babolin, soulevant le loquet, poussa la porte, qui donnt 
passage à l'impatient Justin, et le mit en face d'un spectacle 
qui, sans être des plus poétiques, mérite, cependant, une 
description particulière. 

Qu'on s'imagine, en effet, une espèce de halle partagée, 
dans sa longueur et dans sa largeur, par deux pcmtres mises 
en croix, et destinées à soutenir la toiture de ce grenier, 
dont on avait fait une chambre; un plafond composé de 
lattes servant dé base aux tuiles du failage, et par les inter- 
stices desquelles on pouvait jouir des premières lueurs du 
jour; à certains endroits, des renflements du toit si mena- 
çants, qu'il était hors de doute que la couverture allait s'ef« 
fondrer au premier vent d'orage ! qu'on s'imagine des murs 
en plâtre, gris et humides, le long desquels couraient des 
«raignées solitaires, regardant avec dédain des peuplades 
d'insectes de tous genres, —et l'on comprendra l'impression 
de dégoût qui eût saisi tout homme appelé dans un pareil 
endro^ sous la puissance d'un sentiment moins impérieux; 
que celui qui y attirait Justin. 



^4 LES MOHICANS DE PARIS 

Une douzaine de chiens, dogues, bassets, caniches, faux 
danois, grouillaient dans un des ar^gles de la chambre, en- 
tassés tous les douze dans une vieille hotte où ils eussent 
tenu commodément quatre ou cinq tout au plus. 

Sur Tangle que formaient les deux poutres était perchée 
une corueille qui battait des ailes, sans doute comme une 
manifestation de sa joie pendant le concerl; des chiens. 

Assise sur un escabeau, adossée au pied de la poutre qui, 
pareille è un pilier, soutenait tout ce chancelant édifice; 
entourée d'une espèce de talus de Chiffons de toutes étoffes 
et de toutes couleurs, qui montait contre la muraille jusqu'à 
la hauteur de trois ou quatre pieds, une femme d'une cin* 
quantaine d'années en apparence, grande, maigre, osseuse, 
elïlanquée comme une cavale de cabriolet, tenait agenouillée 
entre ses jambes une jeune fille dont elle peignait les longs 
cheveux noirs avec un soin qui dénotait chez la vieille bo- 
hémienne, ou une grande affection pour la jeune fille, ou un 
grand respect pour la beauté de sa chevelure. 

Cette scène, qui ne manquait pas de pittoresque, à cause 
surtout de l'opposition typique des personnages qui la com- 
posaient, était éclairée par une lampe de grès posée sur un 
mannequin retourûé, et assez semblable, pour la forme, à ces 
' lampes romaines retrouvées dans les fouilles d'Hercuianum 
t)udePompéi. 

La vieille femme — sans doute celle que Babolin avait dé- 
signée sous le nom de la Brocante — était vêtue de loques 
brunes, puis d'étoffes ramassées de droite et de gauche, cou* 
sues côte à côte, et qui semblaient destinées, comme une 
montre de tailleur, à présenter un échantillon de toutes les 
nuances du brun. 

La jeune fille agenouillée entre ses jambes n'avait, elle, 
pour tout costume, qu'une longue chemise de toile ^crue, 
pareille à celle dont Scheffer habille Mignon; cette chemise 
prenait la forme d'une blouse, serrée qu'elle était à la cein- 
ture par une espèce de cordelière de coton gris et cerise, 
aux deux bouts de laquelle pendaient deux gros glands assez 
semblables à ceux qui servent aux embrasses de rideaux; le 
cou et la poitrine de l'enfant étaient cachés sous une écharpe 
de laine cerise toute déchirée,. mais qui s'harmoniait avec la 
nuance foncée de la cordelière, autant que la laine peut 
s'harmonier avec le coton. 



L£S MOHIGANS DE PARIS 205 

Ses deux pieds croisés, sur lesquels elle reposait accrou- 
pie, étaient nus. 

C'étaient deux pieds charmants, deux pieds de princesse» 
d'Andalouse ou de bohémienne. 

Quant à son visage, ~ qu'elle tourna du côté de la porte, 
ati moment où la porte s'ouvrit pour donner passage à Ba- 
boiin et au maître d'école, — quant à son visage, disons- 
nous, ii avait cette pâleur maladive des pauvres fleurs étio- 
lées de nos faubourgs : ses traits étaient d'une régularité, 
d'une pureté admirables; mais les contours amaigris de 
cette figure souffreteuse attristaient l'admiration I Les yeux 
cernés, fa profondeur des orbites, les regards inquiets, les 
méplats des joues rentrés, au lieu d'être en saillie, la bouche 
«ntr'ouverte comme un souvenir de fomine ou de terreur, 
le front grave, la voie douce et harmonieuse, les paroles 
rares de cette enfant de ti'clze ans, tout concourait à donner 
à son aspect quelque chose d'étrange et de fantastique qui eût 
rappelé à notre ami Pètrus, s'il se fût trouvé en face de ce 
charmant modèle, l'idée qu'il 8*était faite de Médée enfant 
ou de Circé adolescente. 

Il ne manquait à cette jeune fille qu'une baguette d'or, 
et l'encadrement des montagnes de la Thcssalie ou des 
Abruzzes, pour être une magicienne; il ne lui manquait 
qu'une tunique à fleurs de pourpre, «lUC des perles autour 
des bras et dans les cheveux, pour être une enchanteresse; 
il ne lui manquait qu'une couronne de nymphéas, et un char 
de nacre traîné par deux colombes, pour être une fée. 

Au reste, et afin de rentrer dans la funeste réalité, c'était 
— plus la poésie et une propreté étrange, au milieu de cette 
misère, —c'était, disons-nous, l'incarnation de la Parisienne 
de ces tristes faubourgs ; le manque d'air, le manque de so- 
leil, le manque de nourriture, l'absence de ces trois éléments 
de la vie était dénoncée en caractères ineffaçables sur tout 
le corps chétif de la pauvre créature. 

Bisons tout de suite, au risque d'entraver notre action, — 
dont, au reste, l'histoire de Justin et de Mina n'est qu'un 
épisode, — disons tout de suite ce que Ton savait de cette 
mystérieuse et poétique enfant. . 

Nous retrouverons Babolin et le maître d'école sur le seuil 
de la porte, où nous les laissons. 



i 



LES MOHICANS DE PABIS 



XXXI 



Rose-de-Noél* 



Un soir, ~ c'était pendant la nuit du 20 août 1S20, il était 
neuf heures à peu près, — la Brocante revenait avec une 
petite charrette que Jdstin eût pu voir dans la cour, et ua 
âne qu'il eût pu entendre braire dans Técurie, la Brocante 
revenait, disons-nous, de vendre un lot de chiffons à la pa- 
peterie d'Essonne, lorsque, tout à coup, elle vit surgir sur 
le revers de la route, et comme si elle sortait du fossé, la 
silhouette d'un enfant qui se précipitait vers elle, les bras 
ouverts, la pâleur sur le front, la poitrine haletante, tou le 
corps frissonnant et empreint des signes de la plus profonde 
terreur, en criant : 

— Au srecours ! au secours ! sauvez-moi ! 

La Brocante était de cette race de bohèmes et de gitanos 
qui a pour instinct étrange d'enlever les enfants, comme les 
oiseaux de proie enlèvent les alouettes et les colombes ; 
elle arrêta son âne^ sauta à bas de sa charrette, prit la petite 
fille entre ses bras, remonta avec elle, et fouetta son âne. 

Et elle avait bien plus l'air, il faut le dire, en accomplissant 
celte action, d'une louve qui emporte un agneau que d'une 
femme qui sauve un enfant. 

Cet événement, rapide comme la pensée, s'était accom- 
pli à cinq lieues de Paris, entre Juvisy et Fromenteau. 
. La petite fille venait par le côté gauche de la route. 

Tout occupée 4e s'éloigner rapidement, la Brocante ne 
songea à examiner l'enfant qu'après avoir fait un quart de 
lieue, à peu près, au trot de son âne. 

La petite fille était nu-têie; ses longs Cheveux dont les 
tresses s'étaient dénouées, ou dans la course qu'elle avait 



LES MOHIGANS DE PARIS 207 

faite, ou dans la lutte qu'elle avait soutenue, pendaient der- 
rière elle ; son front était ruisselant de sueur ; ses pieds at- 
testaient une longue course à travers les champs, et sa robe 
blanche était toute sillonnée d'une rigole de sang qui s'échap- 
pait d'une blessure peu profonde par bonheur, et qui sem- 
blait avoir été faite ou plutôt essayée avec un instrument 
aigu et tranchant. 

Une fois dans la charrette, la petite fille, qui paraissait 
ùgée de cinq ou six ans au. plus, avait -^ profilant de ce que 
la Brocante était occupée des deux mains à conduire et à 
fouetter son âne — glissé comme une couleuvre, des ge- 
noux de la vieille femme, sur le plnncher de la charrette, et 
s'était réfugiée dans le coin le plus éloigné, répondant à tou* 
les les questions par ces seules paroles : 

— Elle ne court pas après moi, n*est-ce pas? elle ne 
court pas après moi ?..^ 

Sur quoi, la Brocante, qui semblait craindre tout autant 
que la petite fille d'être poursuivie, sortait furtivement la tête 
de sa cliarrctte, couverte d'une bâche de toile, regardait sur 
la roule, et, la voyant solitaire, rassurait l'enfant, chez la- 
quelle la terreur paraissait si grande, que le fait matériel de 
sa blessure et de la douleur qu'elle en devait éprouver, n'é- 
tait qu'un détail presque oublié. 

Vers minuit, — tant la Brocante, secondant l'ardeur de la 
jeune fille, avait échauffé le pas de son âne, — vers minuit, 
on arriva à la barrière de Fontainebleau. 

Arrêtée à la grille par les employés de l'Octroi, la Bro- 
cante n'avait eu qu'à passer la tête, et è dire : c C'est moi, 
la Brocante, > et, comme les employés de TOctroi avaient 
l'habitude de la voir passer, une fois par mois» avec son 
chargement de chiffons, et revenir le lendemain avec sa 
charrette vide, ils s'étaient éloignés aussitôt ; et l'âne, la 
charrette, la vieille fenuno et la petite. fille avaient fait leur 
entrée dans la ville. 

Puis, par la rue Moufietard et la rue de la Clef, ils avaient 
gagné la rue Triperet, qui, si nous en croyons une vieille 
enseigne encore existante aujourd'hui, devrait s'écrire la 
me Tripprek 

Quant à la jeune fille, accroupie ou plutôt roulée sur elle- 
même dans le coin le plus reculé de la charrette, elle n'avait, 
nous l'avons dit, doonà d'autres signes d'existence que de 



208 LES MOHICAllS DE PARIS 

demander de temps en temps à la Brocante, d'une voix 
pleine d'une inexprimable angoisse : 

— Elle ne court pas après moi^ n'est-ce pas ? elle ne court 
pas après moi?... 

A peine descendue de la voiture, elle s'élança dans l'allée, 
et, comme si elle eût eu la faculté de voir la nuit, gagna 
l'escalier, et en franchit les degrés aussi rapidement qu'eût 
pu le faire le chat le plus agile. 

La Brocante monta derrière elle, ouvrit la porte de son 
bouge, et lui dit : 

•— Entre là, petite! personne ne sait que tu es ici ; sois 
donc tranquille. 

— Elle ne viendra pas m'y chercher, alors ? demanda 
l'enfant. 

-!- Il n'y a pasjde danger t 

Et la petite se glissa comme une belette par la porte en- 
tr'ouverte. 

La Brocante tira la porte, et la ferma à clef; puis elle des* 
cendit pour mettre sa charrette sous le hangar, et son âne 
à l'écurie. 

En remontant, elle prît les mêmes précautions, refermant 
la porte derrière elle, et poussant le verrou. 

Puis elle alluma un bout de chandelle empalé sur l'éclat 
d'une bouteille cassée, et, s'éclairant de cette pâle lumière, 
elle chercha la pauvre petite fugitive. 

Celle-ci avait été à tâtons jusqu'à l'angle le plus reculé 
du grenier, et, là, elle s'était mise à genoux, et disait tout 
ce qu'elle savait de iJrières. 

La Brocante alors l'appela. 

Mais la petite fille lui fit, de la tête, un signe de refus. 

La Brocante alla la prendre par la main, et l'attira à elle. 

L'enfant vint, mais avec une répugnance marquée. 

La vieille l'attirait à elle pour l'interroger. 

Mais, à toutes ses questions, l'enfant ne répondit rien que 
ces mots : 

— Non, elle me tuerait ! 

Ainsi la Brocante ne put savoir ni de quel pays était l'en- 
fant, ni quels étaient ses parents, ni quel était son nom, ni 
pourquoi on voulait la tuer, ni qui lui avait fait la blessure 
qu'elle avait à la poitrine. 

\^ petite garda près d'une année un mutisme absolu ; 



LES MOHIGANS DE PARIS 209 

seulement, pendant son sommeil, agitée d'un songe terri- 
ble, en proie à quelque cauchemar efTroyable, elle s'écria 
une fois : 

— Ah ! grâce ! grâce, madame Gérard ! je ne vous ai pas 
fait de mal : ne me tuez pas 1 

Tout ce que Ton sut donc, c'est que la femme qui avait 
voulu la tuer s'appelait madame Gérard. 

Quant à Tenfant, comme il fallait l'appeler d'un nom 
quelconque, et qu'elle était aussi pâle que ces roses qui 
fleurissent au milieu de l'hiver, la Brocante, sans se douter 
du baptême de poésie qu'elle lui donnait, l'appela Bose-de- 
Noèl. 

Ce nom lui était resté. 

Le soir même, voyant que Tenfant ne voulait rien dire, la 
Brocante, dans Tespoir qu'elle serait un peu plus loquace le 
lendemain, lui avait montré l'espèce de grabat sur lequel 
était couché un enfant d'un an ou deux plus âgé qu'elle^ 
et lui avait dit de prendre place près de l'enfast. 

Mais elle avait refusé obstinément : la couleur du matelas, 
la saleté des couvertures répugnaient à la petite fille, que 
son linge fin et la coupe élégante de sa robe indiquaient 
comme appartenant à des parents riches. 

Elle avait pris une chaise, l'avait appuyée à la muraille^ 
et s'y était assise, disant qu'elle serait très-bien là. 

En effet, elle passa la nuit sur cette chaise. 

Au jour seulement, elle s'endormit. 

Vers six heures du matin, pendant que l'enfant dormait, 
la Brocante se leva et sortit. 

Elle allait rue Neuve-Saint-Médard acheter un vêtement 
complet pour la petite fille. 

La rue Neuve-Saint-Médard, c'est le Temple du quar- 
tier Saint-Jacques. 

Ce vêtement complet se composait d'une robe de coton- 
nade bleue à pois blancs, d'un mouchoir jaune à fleurs rou- 
ges, d*un de ces bonnets d'enfant qu'on appelle des bon- 
nets à trois pièces, de deux paires de bas de laine, et d'une 
paire de souliers. 

Le tout avait coûté sept francs. 

La Brocante espérait bien vendre la défroque de la petite 
fille quatre fois cette somme. 

Une heure après, elle était rentrée avec son emplette, et 

12. 



310 LES MOHIGàNS DE PARIS 

avait relrottvé la petite fille toujours accroupie sur sa chaise 
de patUe, et résistant à tous les marivaudages que lui faisait 
BalM)liD pour la décider à jouer avec lui. 

Quand la clef tourna dans la serrure, la petite fille trem- 
bla de tous ses membres ; quand la porte s'ouvrit, elle de- 
vint pâle comme la mort. 

En la voyant près de s'évanouir^ la Brocante liri demanda 
ce qu'elle avait. 

— J'ai cru que c'était elle I répondit la jeune fille. 

Elle /... Ainsi, c'était Inen décidément une femme qu'elle 
fuyait. 

La Brocante étala sur un escabeau sa robe bleue, son 
fichu jaune, son bonnet, ses bas et ses souliers. 

L'enfant la regardait faire avec inquiétude. 

•— Allons, viens ici I dit fô Brocante à la petite fille. 

La petite fille, sans bouger de la chaise, indiqua du doigt 
les vêtements. 

— Ce n'est pas pour moi, ces habits ? dit-elle d'un air 
dédaigneux. 

— Et pour qui donc? demanda la Brocante. 

— Je ne les mettrai pas, répondit l'enfant. 

•— Tu vei^x donc qu'elle te reconnaisse alors ? 

— Non, non, non, je ne le veux pas 1 
-— En ce cas, il faut mettre ces habits. 

— Et, avec ces habits, elle ne me reconnaîtra pas? 

— Non. 

— Alors, mettez-les-moi tout de suite. 

Et, sans faire de dlfUcullé, elle se laissa ôter sa jolie robe 

blanche, ses bas fins, ses jupons de batiste, et ses souliers 

mignons. 
Au reste, tout cela était taché de sang : il fallait promp- 

tement le laver, pour ne point excitée les soupçons des 

voisins- 
La jeune fille revêtit les habits que kii avait achetés la 

Brocante, humble livrée de misère, symbole patent de la vie 

qui l'attendait. 

La Brocante lava les vêtement» de Fenfia^, les fit sécher, 
et les vendit irenle francs. 
C'était déjà une bonne affaire. 
Mais la vielUe sorcière espérait biea en &ire un jour une 



LES MOHIGANS DE PARIS 211 

meilleure en déoouvraivt tes pareota de reofant, et ea la 
rendant ou plutôt en la vendant à sa famille. 

Cette même répugnanee qu'avait éprouvée k petite fille à 
mettre des vêtements d'une condition ialérieure, elle la ma- 
nifesta lorsqu'il s'agit de partager les repas de la iamiUe. 

Un reste de viande réchaufiëe dans un poêlon, un mor- 
ceau de pain noir acheté au rebut, ou mendié par la ville, 
tel était l'ordinaire de la Brocante et de son fils. 

Babolin, qui n'avait jamais mangé à une autre table que 
celle de sa mère, n'avait pas de désirs gastronomiques au- 
dessus de sa condition. 

Mais il n'en était pas de même de Rose-de-Noël. 

Sans doute avait-elle été habituée, pauvre enfant, à man- 
ger des mets recherchés, avec de l'argenterie, dans des 
assiettes et des plats de porcelaine, car elle se contenta de 
jeter un regard sur le déjeuner de Babolin et de la Brocante, 
et dit : 

— Je n'ai pas faim. 

Au dîner, ce fut de même. 

La Brocante comprit que Félégante enfant se laisserait 
plutôt mourir d'inanition que de toucher à sa cuisine. 

— • Qu'est-ce qu'il le faut donc? lui demanda-t-elie; des 
faisans aux oranges ou des poulardes truflees ? 

— Je ne demande ni poulardes truffées, ni faisans aux 
oranges, répondit la petite fille ; mais je voudrais bien un 
morceau de pain blanc, comme on en donnait chez nous le 
dimanche aux pauvres. 

La Brocante, toute dure qu'elle était, fut touchée de cette 
réponse, si simple et eti même temps si plaintive ; elle donna 
un sou à Babolin. 

— Va chercher un petit pain chez le boulanger de la rue 
Copeau, dit-elle. 

Babolin prit le sou, ne fit qu'un bond par les escaliers, 
i\\x*un saut delà rue ^riperet à la rue Copeau, et revint au 
bout de cinq minutes, apportant un petit pain à mie blan- 
che et à croûte dorée. 

La pauvre Rose-de-Noel avait grand'faim; elle le dévora 
jusqu'à la dernière miette. 

— Eh bien, cela va-t-iL mieux ? demanda la Brocante. 

— Oui, madame, et je vous remercie, dit l'enfant 



212 LES MOHIGANS DE PARIS 

Personne n'avait jamais eu l'idée d'appeler la Brocante 
madame, 

— Belle madame ! dit-elle. Et, maintenant, mademoiselle 
Précieuse, que voulez- vous pour votre dessert ? 

» Je voudrais bien un verre d'eau, répondit la petite, fille. 

— Donne le pot, dit la Brocante à son fils. 

£t Babolin apporta un pot sans anse, et tout égueulé, qu'il 
présenta à la petite fiUe. 

— Vous buvez là dedans ? dit-elle d'une voix douce à 
Babolin. 

— C'est-à-dire que c'est la mère qui boit là dedans ; moi, 
je bois à la régalade. 

Et, élevant le pot à undemi-pied au-dessus de sa tète, il 
en fit découler un filet d'eau qu'il reçut dans sa bouche avea 
une adresse qui dénotait l'habitude qu'il avait de cet exercice. 
' — Je ne boirai pas, dit l'enfant. 

— Pourquoi donc ? dit Babolin. 

— Parce que je ne sais pas boire comme vous. 

— Boni tu vois bien qu'il faut un verre à mademoiselle, 
dit la Brocante en haussant les épaules. Si cela ne fait pas 
pitié! 

— Un verre ? dit Babohn. Il doit y en avoir un ici quel- 
que part. 

Et, après avoir cherché un instant, il découvrit un verre 
dans un coin. 

— Tiens, dit-il en emplissant le verre d'eau, et en le pré- 
sentant à la jeune fille, bois I 

— Non, dit-elle, je ne boirai pas. 

— Et pourquoi ne boiras-tu pas ? 

— Parce que je n'ai pas soif. 

— Mais si^ tu as soif, puisque tu as demandé à boire tout 
à l'heure. 

La jeune fille secoua la tête. 

— Tu vois bien que nous sommes des goujats, dit la mère, 
et que mademoiselle ne saurait boire ni dans nos pots, ni 
dans nos verres. 

— Non, quand ils sont sales, dit doucement et tristement 
la jeune fille ; et cependant... et cependant, j'ai bien soif l 
ajouta l'enfant en fondant en larmes. 

Babolin descendit comme il avait fait la première fois, 
courut à la fontaine voisine, lava le verre à trois ou quatre 



LES MOHICANS DE PARIS SU 

reprises, et le rapporta transparent comme un cristal de 
Bohême, et plein d'une eau fraîche et limpide. 

— Merci, monsieur Babolin, dit la petite fille. 
Et elle avala le verre d'eau d'un seul trait. 

— Oh t monsieur Babolin 1 s'écria le gamin en faisant la 
roue. Dis donc, la mère, quand nous irons chez Croc-en- 
Jambe, on annoncera : c Monsieur Babolin et madame Bro- 
cante! » 

— Pardon, répliqua la petite, on m'a appris à dire mon- 
sieur et madame ; je ne le dirai plus, si ça n'est pas bien. 

— Si, mon enfant, si, c'est bien, dit la Brocante, subju- 
guée malgré elle par celte supériorité de l'éducation que les 
gens du peuple raillent quelquefois, mais qui, cependant, 
produit toujours sur eux son elTet. 

Le soir, la même scène que la veille se représenta pour 
le coucher. 

La mère et le fils couchaient sur un seul matelas jeté au 
milieu des chiffons, dans un coin de la pièce. 

Bose-de-Noël refusa constamment de prendre place à côté 
d'eux. 

Cette nuit encore, elle coucha sur sa chaise. 

Le lendemain, la Brocante fit un effort. 

Elle mit dans sa poche les trente francs, prix des vête- 
ments de l'enfant, sortit, acheta june couchette de quarante 
sous, un matelas de dix francs, un peu mince, mais propre, 
— un traversin de trois francs cinquante centimes, deux 
paires de draps de madapolam, et une couverture de coton : 
le tout d'une irréprochable blancheur. ' 

Elle fit apporter cela dans son grenier. 

Elle en avait juste pour vingt-trois francs : elle était au 
pair avec la petite fille. 

— Oh! le joli petit lit blanc! s'écria l'enfant, lorsqu'elle 
vit la couchette dressée et garnie. 

— C'est pour vous, mademoiselle Précieuse, dit la Bro- 
cante; puisqu'il parait que vous êtes une princesse, on voUs 
traite en princesse, quoi ! 

— Je ne suis pas une princesse, répondit la petite fille; 
mais, là-bas, j'avais un lit blanc. 

— Eh bien, vous en aurez un ici comme là-bas... Êtes- 
vous contente? 

— Oui^ et vous êtes bien bonne ! dit la petite fille. 



sué LBS MOHIGANS DE PARIS 

— Maintenant, où ailez^vous loger? ne faudra-t-il pat 
vous louer, rue de Rivoli, un premier au-dessus de Tentre;- 

80l? 

— "Voulez-vous me donner ce coin-là ? deoianda la pe- 
tUe fille. 

Et elle indiquait ifn renfoncement du grenier qiiî faisait 
une espèce de cabinet empiétant sur le grenier voisin. 

— Et cela vous suffira ? demanda la Brocante. 

—Oui, madame, répondit Tenfant avec sa douceur accou- 
tumée. 

On poussa la couchette dans le coin. 

Peu à peu, le coin se meubla, et devint une espèce de 
chambre. 

La Brocante était loin d'être aussi pauvre qu'elle en avait 
l'air; seulement, elle était horriblement avare, et Targent 
lui coûtait à sortir de la cachette où elle le mettait. 

Mais la Brocante avait une industrie : elle tirait les cartes. 

Au lieu de se faire payer en argent par les consultants, 
— ce qui souvent n'était pas sans quelque difficulté dans un 
quartier aussi pauvre que celui qu'elle habitait, — elle eut 
l'idée de se faire payer en nature. 

A la fripière, elle demanda un rideau de toile de Perse; à 
rébéni&ie, une petite table; au marchand de bric-à-brac, 
un tapis; de sorte que le coin de Rose-de-Noël se trouva 
meublé au bout d'uu mois, et que l'angle qu'elle habitait 
dans le grenier s'appela le Reposoir. 

Rose-de-Noël était heureuse, ou à peu près. 

Nous disons à peu près parce que sa robe de cotonnade 
bleue, son mouchir jaune à fleurs rouges^ ses bas de laine 
et son bonnet à trois pièces lui déplaisaient fort. 

Aussi, au fur et à mesure que ces objets s'usaient, Rose-de- 
Noël se faisait une toilette à elle. 

C'étaient, d'abord et avant tout, ses cheveux, qu'elle pei- 
gnait avec un soin extrême, et qui étaient si longs, qu'en les 
re|elant en arrière, elle marchait sur leurs extrémités avec 
ses talonsv 

Puis tantôt une chemise eu étoffe écrue nouée autour du 
corps avec quelque* cordelière improvisée, tantôt un turban 
fait avec une écharpe de couleur vive, tantôt un vieux châle 
dont elle se drapait comme dans un manteau, tantôt une 
branche d'aubépine dont elle se faisait une couronne par- 



LES MOHIGAÎiS DE PARIS 9ff 

fumée; mais, telle qu'elle s'habillait enfin, toujours son ha- 
billement pittoresque se rapprochait de quelque tjrpe où le 
peintre eût trouvé son compte, soit qu'il eût eu à reproduire 
la créole des Antilles, la gitana d*£spdgne .ou la druidesse 
des Gaules. 

Seulement, comme la jeune fille ne sortait jamais; comme 
le soleil ne pénétrait dans le grenier que par d'étroites 
ouvertures; comme elle ne mangeait que du pain, et ne 
buvait que de Teau; comme le froid pénétrait de tous côtés 
dans le bouge de la Brocante; comme, enfin, ne faisant pas 
de différence entre Tété et l'hiver, elle était toujours vêtue à 
peu près de la même façon, par dix degrés de froid ou vingt- 
cinq degrés de chaleur, elle avait cet aspect maladif et souf- 
freteux que nous avons essayé de peindre; sans compter 
que, de temps en temps, une toux sèche, qui amenait sur 
les joues de Rose-de-Noël une couleur plus vive, chaque 
fois qu'elle se produisait, annonçait que le logement misé- 
rable qui la couvrait sans Tabriter avait déjà eu sur sa 
santé une influence fatale, et pouvait, dans l'avenir, avoir 
sur elle une influence plus fatale encore. 

De sa famille et de Tévénement terrible qui avait amené 
sa rencontre avec la Brocante, -- laquelle en était arrivée 
à aimer la pauvre enfant autant qu'elle était capable d'aimer, 
» on n'en avait jamais plus parlé que ce que nous avons 
dit. 

Voilà quelle était Rose-de-Noël, c'est-à-dire l'enfent qui 
se tenait agenouillée entre les genoux de la Brocante, au 
moment où Babolin et le maître d'école parurent sur le seuil 
de la porte. 



XXXII 



Siniitni eoraix. 



Le spectacle qui frappait les yeux de Justin était donc ca- 
pable d'attirer l'attention d'un homme moins absorbé quil 



216 LES M0|;3ICANS DE PARIS 

ne rélait dans une seule pensée : celle de Mina enlevée et 
rappelant à son secours. 

Il entra dans le grenier, insensible à toute autre idée que 
celle qui lui serrait le cœur. 

— Mère, dit Babolin précédant le jeune homme, comme 
un interprète précède celui pour lequel il est chargé de por^ 
ter la parole ; voici M. Justin, le maître d*éc6le, qui a voulu 
venir lui-même en personne pour vous demander, a vous, 
des choses que je n'ai pas pu lui dire. 

La vieille sourit en femme qui s'attendait à cette visite. 

— Et le louis ? demanda-t-elle à demi-voix. 

— Le voilà, répondit Babolin en lui glissant la pièce d'or 
dans la main; mais vous^devriez bien en acheter une bonne 
douillette à Rose-de-Noël. 

— Merci, Babolin, dit la petite fille en tendant son front 
au gamin, qui l'embrassa fraternellement; merci : je n'ai pas 
froid. 

Et, en disant ces mots, elle toussa deux ou trois fois d'une 
façon qui démentait péremptoirement les paroles qu'elle ve- 
nait de prononcer. 

Mais, nous l'avons dit, tous ces détails, qui eussent frappé 
un autre que Justin, n'existaient point pour lui, ou n'exis* 
talent qu'à l'état de ces vapeurs matinales qui, s'élevant 
entre le voyageur et le but qu'il veut atteindre, voilent ce 
faut sans le lui cacher. 

— Madame..,, dit-il. 

Au mot de madame, la Brocante releva la tête pour voir 
si c'était bien à elle que Ton s'adressait. 

Justin était la seconde personne qui l'eût appelée madame; 
la première était Rose~de-Noël. 

-^ Madame, dit Justin, c'est vous qui avez trouvé cette 
lettre? 

— Mais, dame, il paraît, dit la Brocante, puisque c'est moi 
qui vous l'ai envoyée. 

— Oui, dit Justin, et je vous en suis bien leconnaissant; 
seulement, je voulais vous demander où vous l'avez trouvée. 

— Dans le quartier Saint-Jacques, à coup sjr. 

— Je voulais savoir dans quelle rue. 

— Je n'ai pas regardé l'écriteau; mais ça devait être dans 
les environs, comme cela, de la rue Dauphliie à la rue Mouf- 
fetard. 



LES MOHICÂNS DE PARIS 217 

— V^oyons, dit Justin, rappelez bien vos souvenirs, je 
vous en supplie! 

— Ah! décidément, dit la Brocante, je crois que c'est 
dans la rue Saint- André-des- Arts. 

Pour un observateur plus familier que Justin avec cette 
espèce de bohème à laquelle il avait affaire, il eût été évi- 
dent que la Brocante battait la campagne dans une inten» 
tion arrêtée d'avance. 

Justin crut comprendre. 

— Tenez, dit-il, voici pour aider à vos souvenirs. 
Et il lui donna un autre louis. 

— Voyons, mère, dit Babolin, fais donc la charité à 
M. Justin de ce qu'il te demande; M. Justin, ce n'est pas 
tout le monde, et il est joliment considéré dans le quartier 
Saint-Jacques, va l 

— De quoi te mêles-tu, gamin ? dit la vieille. Va donc 
voir au Puits-qui-parle si j'y suis! 

— Ah ! comme vous voudrez, reprit Babolin ; au bout du 
compte, M. Justin m'e dit de l'amener ici : il y est; qu'il s'en 
tire comme il pourrai il est assez grand pour faire ses affai- 
res lui-même. 
Et il s'en alla jouer avec les chiens. 

— Brocante, dit Rose-de-Noël de sa voix douce et har- 
monieuse, vous voyez que ce jeune homme est très-inquiet 
et très- tourmenté; dites-lui, je vous prie, ce qu'il désire 
savoir. 

— Ohî je vous en conjure, ma belle enfant, fit le maître 
d'école en joignant les mains, priez pour moi ï 

— Elle va le dire, reprit Rose-de-Noël. 

— Elle va le dire ! elle va le dire!... Certainement que je 
vais le dire, murmura la vieille, comme obéissant à une 
puissance supérieure : tu connais bien mon faible; tu sais 
bien que je ne peux rien te refuser. 

— £h bien, madame, demanda Justin en maîtrisant avec 
peine son impatience, un effort de mémoire! rappelez- vous, 
au nom du ciel! 

— Je crois que c'était... Oui, c'était bien là; maintenant, 
j'en suis sûre... D'ailleurs, on pourrait recourir aux cartes, 

— Alors, dit Justin comme se parlant à lui-même, et sans 
faire attention aux dernières paroles de la Brocante, ils au- 
ront travej^sé la Seine au pont Neuf, et se rendaient proba- 

I. 13 



218 LES HOHICANS DE I^ARIS 

blement k la barrière Fontainebleau ou à la barrière Saint- 
Jacques. 

-— Justement, dit la Brocsoite. 

^ Gomment le savez-vous? demanda le jeune homme. 

— Jp. dis justement , comme j'aurais dit probablement. 

— Ecoutez, reprit Justin, si vous savez quelque chose, au 
nom du ciel^ dites-moi ce que vous savez 1 

— Je ne sais rien, dit la Brocante, sinon que j'ai trouvé sur 
la place Haubert une lettre à votre adresse, et que je vous 
l'ai envoyée, 

— Brocante, dit Rose-de-Noël, vous êtes une méchante 
femmei vous savez encore ïoitre chose, »t vous ne le dites 
pas. 

— Non, fit la Brocante, je ne sais rien de plus. 

— Vous avez tort de renvoyer monsieur comme vous 
failes, mère : c'est un ami de M. Salvator. 

— Je ne renvoie pas monsieur; je lui dis que je ne sais 
pas la chose qu'il demande; seulement, quand on ne sait pas 
une chose, il faut la demander à celles qui la savent. 

— A qui faut-il la demander, cette chose? Dites vitet 

— A celles qui savent tout : aux cartes. 

— C'est bien, dit le maître d'école, m^ci; ce que vous 
m'avez dit est toujours bon à savoir, et je vais rejoindre 
M. Salvator à la police. 

En disant ces mots, le jeune homme fit quelques pas vers 
la porte. 
Mais la Brocante, se ravisant sans doute : 

— Monsieur Justin, dit-elle. 
Le jeune homme se retourna. 

La vieille lui montra du doigt la corneille, qui battait dés 
ailes au-dessus de sa tête. 

— Voyez l'oiseau, dit-elle, voyez l'oiseaul 

— Je le vois, répondit Justin. 

— 11 bat des ailes, n'est-ce pas ? 
-Oui. 

— C'^t bien, voilà tout; du moment que l'oiseau a battu 
des ailes, c'est qu'il n'y a pas grand espoir. 

— Mais est-o« que ces battements d'ailes ont une signi- 
fication? 

— Jésus Dieu t vous demandez cela ? un homme instruit 



LES MOHIÇAKS I^£ PARIS 219 

<K)mme vous, un maî^ d'école qui sait que la oomeiiid sst 
un oiseau-prophète ! 

— Ëh bien, ^royons^ que signifient les battements d'ailes 
ée votre oiseau? 

-^ Us signifient... ils signifiât qiœ vous ne trcmverez pas 
sitôt la personne que vous cherchez; car vbus êtes à la re- 
eix^che de quelqu'un. 

^ Oui, et je donnerais tout ce que je possède pour re* 
trouiœr la personne que je cherche. 

— Eà bien, vous le voj^ez, ToBeau sait cda aussi bien 
que vous et moi. 

— Mais, enfin, ces battements d'ailes, que veulent-ils 
dire ? 

*-* Ces batimnénts d'ailes... ces battements d'aiies/ voyez- 
vous, c'est l'image de vos peines : comme cet oiseau bat des 
ailes dans Tair, ainsî vous vous débattez dans le vide; il a 
battu des ailes trois fois, une année par fois; c'est trois ans 
<iue vous emploierez à. cette recherche. Je vous conseille 
donc, au nom de l'oiseau, de ne pas commencer des dé- 
marches incertaines, tant que les cartes n'auront point 
parlé. 

— Ëh bien, voycms, dit Justin, qu'elles parlent donc t 

Et, comme un homme près de se noyer se raccroche à 
toutes les branches, Justin revint sur ses pas, tout disposé à 
croire les cartes, pour peu que ce que les cartes allouent dire 
eût l'apparence de la vérité. 

— Youlez-vous le petit jeu ou le grand jeu? demanda k 
Brocante. 

— Faites comme vous voudrez... Voici un louis. 

— Oh ï vous aurez le grand jeu, alors, et la réussite de 
Gagliostro !.. — Donne^moi mon grand jeti. Rose, dit la 
Brocante. 

La jeime fille se leva; elle était svelte, élancée, flexible 
comme un palmier; elle alla prendre le jeu de cartes au 
fond du tiroir d'un vieux bahut perdu dans un coin, et le 
présenta h la vieille, de ses petites mains maigres et effilées, 
mais blanches, mais aux ongles soignés comme ceux d'une 
petite maîtresse. 

Malgré l'habitude qu'il avait sans doute de voir ces expé- 
?i^ces cabalistiques, Babolin se rapprocha de la vieille, 
s'accroupit sur le parquet, les jambes croisées, et s'apprêta 



220 LES MOHIGANS D£ PARIS 

à regarder, avec une admiration naïve, la scène de magie 
qui aliait s'accomplir. 

La Brocante tira de derrière elle une grande planche de 
sapin en forme de fer à cheval, qu*elle posa sur ses genoux. 

— Appelle Phares, dit-elle à la jeune fille en désignant, 
d'un mouverneût de tête, Toiseau perché sur la poutre, et 
qui répondait à ce nom emprunté à l'un des trois mots ca- 
balistiques du festin de Ballhazar. 

La corneille avait cessé de battre des ailes, et semblait 
attendre le moment de jouer son rôle dans la scène qui se 
préparait. 

— Phares I chanta la jeune fille en donnant à cette ap- 
pellation toute la douceur de sa voix. 

La corneille sauta de la poutre sur l'épaule droite de la 
jeune fille, qui s'accroupit devant la vieille, inclinant un 
peu de son côté l'épaule sur laquelle était placé l'oiseau. 

Alors, la Brocante poussa une note étrange, qui venait à 
moitié du gosier et à moitié des lèvres, et participait à la 
fois du sifûet et du cri, 

A ce son perçant, les douze chiens, d'un seul bond, et en 
se heurtant les uns les autres, s'élancèrent de leur hotte, et, 
en véritables chiens savants qu'ils étaient, vinrent se placer 
a droite et à gauche de la magicienne, s'asseyant sur leur 
derrière avec la gravité de docteurs prêts à entamer une 
discussion théologique, et formant autour de la table un 
cercle parfait au centre duquel se trouvait la Brocante. 

Quand ces préparatifs, apparemment nécessaires, furent 
bruyamment achevés de la part des chiens, qui, pendant 
toute la manœuvre, poussaient des cris lugubres, le silence 
s'établit. 

La Brocante regarda successivement l'oiseau et les chiens, 
et, quand cette revue fut passée, elle prononça d'une vok 
solennelle des syllabes empruntées à une langue étrangère, 
inconnue peut-être d'elle-même, que des Arabes eussent pu 
prendre pour du français, mais que les Français n'eussent 
certainement pas pris pour de l'arabe. 

Nous ignorons si Babolin, RosQ-de-Noël et Justin com- 
prirent le sens de ces paroles; mais ce que nous pouvons 
affirmer, c'est qu'il fut compris des douze chiens et de la 
corneille, à en juger par les jappements égaux et rhythiïiés 
des chiens, et par le cri perçant de l'oiseau, cri imité lui- 



/' 



LES MOHICANS DE PARIS 221 

même de la note rauque qu'avait poussée la vieille pour 
appeler sa meute. 

Puis, les jappements finis, le cri de l'oiseau éteint, les 
chiens, qui s'étaient tenus respectueusement assis sur leur 
derrière en se regardant mélancoliquement les uns les au- 
tres, les chiens se couchèrent. 

Quant à la corneille, elle sauta de l'épaule de Rose-de- 
Noël sur la tête de la vieille, et s'y cramponna, enfonçant 
ses serres dans les cheveux gris de la Brocante. 

Le tableau, alors, se fût présenté ainsi à un peintre d'In- 
térieur : 

Le grenier sombre, rayé seulement de quelques traînées 
de jour s'infiltrant à grand'peine par les rares ouvertures. 

La vieille assise, avec, les chiens étendus en cercle autour 
d'elle; Babolin couché à ses pieds; Rose-de-Noël debout, le 
long du pilier. 

Ce groupe éclairé par la lueur rougeâtre de la lampe de 
lerre. 

Justin debout, pâle, impatient, à moitié perdu dans la 
pénombre. 

La corneille battant de temps en temps des ailes, poussant 
ses crié sinistres, et rappelant la fable du Corbeau qui veut 
imiter Vaigle. 

Seulement, à la différence du corbeau, qui avait les serres 
prises dans la laine blanche du mouton, la corneille avait 
les serres prises dans les cheveux gris de la vieille. 

Le tableau était fantastique, étrange, et eût eu prise 
même sur une imagination moins échauffée que celle de 
Justin. 

Eclairée, comme nous l'avons dit, par la lueur fumeuse 
et rougeâtre de la lampe, la sorcière étendit le bras en l'air, 
et décrivit, avec ce membre nu et décharné, des cercles 
gigantesques. 

— Silence, tous! dit-elle; les cartes vont parler. 
Chiens et corneille se turent. 

Alors, par la voix enrouée de la Brocante, les cartes com- 
mencèrent leurs mystérieuses révélations. 

D'abord, la vieille sibylle battit les cartes, et les fit couper 
de la main gauche à Justin. 

— Il est bien entendu, dit-elle, que vous venez demander 
ici des nouvelles d'une personne que vous aimez f 



322 LES HOHICANB DIB PARIS 

— Ofa î que j'adore \ dit Jtasiin. 

— Bien!... Vous êtes le valet de trèfle/ e^est-è^dim mr 
jame homme entreprenant et adroit. 

Justin soarit tristement : rinitiative et t^aidresse^ o'étséent» 
au contraire^ les deux qualités qui lui manquaient essen- 
tiellement. 

•— Elle, e^ est la dame de emm, c'est-à-dire use femme 
douce et aimante. 

Du côté de Bfina, c'était bien cela do moins; 

Les cartes battue» et coupées, Justin conventionnellement 
représenté par le valet de trèfle, et Mina par la dame de 
cœur, la Brocante retourna d'abord trois cartes. 

Elle recommença six fois le ooéliie manège. 

Chaque fois qu'il y avait deux carte» de la corême couleur, 
soit deux trèfles, soit deux carreaux, soit deux |»ques, elie^ 
prenait la carte la plus élevée, et la mettait devant elle^ 
rangeant de gauche à <h*oite les cartes qui se présentaient 
ainsi. 

Au bout de six esesns^ elle avait six cartes* 

Cette première opération finie, elle battit le jeu h nouveau/ 
fit. à nouveau couper de la main gauche, et reccmimença 
l'expérience en suivant le même système. 

Un des paquets doMna trois as; la sorcière les prit tous 
les trois, et le& plaça à côté les uns des autres* 

Ce brelan abrégeait son opération, en. lui donnent trois^ 
cartes au lieu d'une;. 

Puis elle continua, jusqu'à ce cpi'elle eût dbc-sept cartes. 

Les deux cartes représentant Mina et Justin étaientsorties. 

La sorcière, à partir du valet de trèfle, compta sept cartes- 
de droite à gauche, le valet de ti^èfle compris. 

— Voilà ! dit-elle; celle que vous aimez est une jeune fille 
blonde, de seize à dix-sept ims. 

— C'est bien cela, dit Justin. 

Elle compta sept fois encore, et tomba sur le septde coeur 
renversé. 

— Projets détruits!... Vous avez foit avec ^e un projet 
qui n'a pas pu s'accomplir. 

— Hélas I murmura Justin. 

La vieille compta sept fois encore, et tomba sur le neui 
de trèfle. 

— Ces projets cmt été renvoyés par de l'argent que Yom 



LES HOHrGÂNS DE FARIS 229 

n'attendait pas, quelque chose comme une pension on une 
succession. 

Elle compta de nouveau sept fixis, et tomba srr le dix de 
pique. 

— Et, chose étrange i continua-t-elle, cet argent, qui or* 
dinairementfait rire, vous ftiit pleurer, vous 1 

Elle reprit son calcul, et tomba sur Tas de pique ren- 
versé. 

— La lettre que je vous ai envoyée, dit-elle, vient de ï» 
|eune personne, qui est menacée de prison. 

— De prison ? s'écria Justin. Impossible ! 

— Dame, les cartes sont là... De prison, de réclusion, de 
séquestration. 

— Au fait, murmuva Justin, si on l'enlève, c'est pour la 
cacher... èontinuez, continuezl vous avez ndson jusqu'ici. 

— La lettre est arrivée au milieu d'une visite d'amis. 

— Oui, c'est cela, d'^amis..^ et de bons amis! 

La l^ocante compta sept fois encore, et tomba sur la 
dame de pique renversée. 

— Le mal vous vient, dit-elle, d'une femme brune, que 
celle que vous aimez croit son amie. 

— Mademoiselle Suzanne de Yalgeneuse, peut-être? 

— Les cartes disent : Une femme brune; elles ne disent 
pas son nom. 

Elle reprit son calcul, et tomba sur le huit de pique. 

Le huit de pique était renversé. 

^ Ce projet manqué, c'était un mariage. 

Justin était haletant : jusque-là, soit hasard^ soit magje, 
les cartes avaient dit la vérité. 

-*• Ohf continuez! fit-il, au nom du ciel, continuez f 

Elle continua et tomba sur un des trois as placés à la 
suite les uns des autres. 

— Oh 1 oh I dit-elle, complot t 

Au bout de sept autres cartes, elle arriva au roi de trèfle 
renversé. 

— Vous êtes aidé dans ce moment-ci, dit-elle, par un 
homme loyal, aimant à rendre service... 

— Salvator ! murmura Justin; c'est le nom qu'il m'a donné. 

— Mais contrarié dans ses projets! ajouta la vieille; quel- 
que chose qu'il entreprend pour vous, à l'heure qu'il est, 
éprouve du retard. 



m LES MOHICÀNS DE PARIS 

— La jeune fille blonde ? la jeune fille blonde?... demanda 
Justin. '^ 

La vieille coiApta sept fois, et tomba sur le valet de pique. 

— Oh I dit-elle, elle a été enlevée par un jeune homnve 
brun et de mauvaises mœurs. 

— Femme, s'écria Justin, où est-elle? ouest elle? et, touî 
ce que j'ai, je te le donne 1 

Et, fouillant à sa poche^ il e/i tira une poignée d'argent 
qu'il s'apprêtait à jeter sur la table où la Brocante faisait 
ses cartes, lorsqu'il se sentit arrêter le bras. 

Il se retourna : c'était Salvator, qui venait d'entrer sans 
être vu ni entendu, et qui s'opposait à cette libéralité 
exagérée. 

— Remettez cet argent dans votre poche, dit-il à Justin ; 
descendez, sautez sur le cheval de M. Jean Robert, partez 
au galop pour Versailles, empêchez qu'on n'entre dans la 
chambre 4e Mina, et veillez à ce que personne ne mette le 
pied dans la cour de la récréation... Il est sept heures et 
demie : à huitbeures et demie, vous pourrez être chez ma- 
dame Desmarets. 

— Mais... fit Justin hésitant. 

— Partez sans perdre une minute, dit Salvator, il le fauti 

— Mais... 

— Partez, ou je ne réponds de rien! 

— Je pars, dit Justin. 
Puis, en sortant : 

— Soyez tranquille, cria-t-il à la Brocante, je vous re- 
verrail 

n descendit rapidement, prit la bride des mains de Jean 
Robert, sauta en selle en fils de fermier habitué dès son en- 
fance à monter tous les chevaux, et disparut au galop par la 
rue Copeau^ c'est-à-dire par le chemm le plus court pour 
gagner la route de Versailles. 



LES MOHIGâNS de PARIS ^n 



XXXIIl 



Comment les cartes ont toujours raison. 



Jean Robert, débarrassé de la garde du cheval, chercha 
à tâtons réchelle, dont le gisement lui avait été indiqué par 
Salvator, qui, en revenant de la police, l'avait trouvé le pre- 
mier au rendez-yous. 

Nous pourrions faire bon nombre de plaisanteries sur les 
échelles, les greniers et les poètes; mais Jean Robert avait 
un cheval, comme nous avons dit, un fort bon cheval demi- 
sang, qui pouvait fournir cinq lieues à Theure : Jean Robert 
sortait donc de la catégorie des poètes à échelles et à greniers. 

A la vue de Salvator, la vieille avait laissé tomber son jeu 
de cartes, en poussant un profond soupir; les chiens étaient 
rentrés dans leur hotte; la corneille avait repris sa place sur 
la poutre. 

Lorsque Jean Robert entra à son tour, il ne vit donc qu'un 
groupe qui, comme pittoresque, eût réjoui Toeil de peintre 
de* son ami Pétrus, et qui, par ce même pittoresque, s'em- 
para immédiatement de son cœur de poëte. 

C'était le groupe qui se composait de la vieille tireuse de 
cartes, assise sur son escabeau ; de Babolin, couché à ses 
pieds, et de Rose-de-Noël, debout à ses côtés, et appuyée 
au pilier. 

La Brocante attendait évidemment avec inquiétude ce 
qu'allait dire Salvator. 

Quant aux deux enfants, ils souriaient à ce dernier comme 
à un ami, mais^ chacun avec une expression dilTérente. 

Chez Babolin, chez Rose-de-Noël, ce sourire était celui de 
la rhélancolie. 

Mais, au grand étonuement de' la Brocante, Salvator ne 

13. 



/ 



32e LES MOHIGANS DB PARIS 

parut faire aucune attention à ce qui venait de se passer» 
■— C'est vous, Brocante? demanda-t-il. Comment va Rose- 
de-Noël? 

-— Bien, monsieur Salvatop, très-bien I répondit la jeune 
fille. 

— Ce n'est point à toi que jçr demande cela, pauvrette; 
c'est à cette femme. 

— Elle tousse un peu, monsieur Salvatop, dit la vieille. 

— Le médecin est- il venu? 

— Oui, monsieur Scdivator. 

— Qu'a-t-il dit? 

— Qu'il fallait, avant tout, quitter ce logement. 

— Il a bien fait de vo\is dire cela; il y a longtemps que 
je vous le dis, moi. Brocante. 

Puis, plus sévèrement, et fronçant le sourcil : 

— Pourquoi cette enfant a-t-elle encore les jambes et les 
pieds nus? 

— EUe ne veut mettre ni bas ni souliers, monsieur Sal- 
vator. 

— Est-ce vrai, Rose-de-Noël? demanda le jeune homme 
avec douceur, mais d'un ton, cependant, qui n'était pas 
exempt de reproche. 

— Je ne veux pas mettre de bas, parce que je n'ai que de 
gros bas de laine; je ne veux pas mettre de souliers, parce 
que je n'ai que de gros souliers de cuir. 

— Pourquoi la Brocante ne t'achète-t-elle pas des bas de 
coton et des souliers de chevreau ? 

— Parce que c'est trop cher, monsieur Salvator, et que je 
suis pauvre. "^ 

— Tu te trompes, ce n'est pas cher, dit Salvator ; tu mens^ 
tu n'es pas pauvre. 

~ Monsieur Salvator l 

— Silence I Et écoute bien ceci... 

— J'écoute, monsieur Salvator. 

— Et tu obéiras? 
^ Je tâcherai. 

— Et tu oèéirasf répéta le jeune homme d'une voix im- 
pérative. 

— J'obéirai. 

— Si, dans huit jours, — tu m'entends bien? — si, dans 
huit jours, tu n^as pas trouvé une chambre pour toi etBa- 



LES HOHIGANS DE PARIS 27r 

bolin, un cabinet à l'air et au soleil pour cette enfant» et 
un chenil à part pour les chiens, je te retire Rose-de«Noël. 
La^ vieille passa son bras autour de la taille de la jeune 
fille, et la serra contre elle, comme si Salvator eût voulu 
effectuer sa menace à Tlnstant même. 

— Vous me retireriez mpn enfant! s'écria fo vfeille^ mon 
enfant, qui est depuis sept ans avec motT 

— D'abord, ce n'est point ton enfant, dit Salvator : c*^ 
un enfknt volé par toi. 

— Sauvé, monsieur Salvator î sauvé t 

— Volé ou sauvé, tu discuteras la chose avec M. Jackal. 
La Brocante se tut, mais n^en étrergnil que plus forte- 
ment Rose-de-Noël. 

— D'ailleurs, continua Salvator^ je ne suis pas venu pour 
cela; je suis venu pour ce pauvre garçon que tù étais en 
train de dépouiner quand je suis entré. 

— Je ne le dépouillais pas, monsieur Salvator : je prenais 
ce qu'il me donnait Tolôntairement. 

— Que tu trompais, alors. 

— Je ne le trompais pas : je lui disais la vérité, 

— Gomment la savais-tu, la vérité? 

— Par les cartes. 

— Tu mens! 

— Cependant, les cartes... 

— Sont un moyen d'escroquerie 1 

— Monsieur Salvator, sur la tête de Rose-de-Noël, tout ce 
que je lui ai dit est vrai. 

— Que lui as-tu dit? 

— Qu'il aimait une jeune fille blonde, de seize à dix- 
sept ans. 

— Qui t'a dit cela ? 

— C'était dans les cartes. 

— Qui t'a dit cela ? répéta impérativement Salvator. 
-^ Babolin, qui l'a su dans le quartier. 

— Ah ( voilà le métier que tu fais, toi T dit Salvator à 
Babolin. 

— Pardon, monsieur Salvator, je n'ai pas cru que je faisais 
du mal en disant cela à la Brocante; il était bien connu, 
dans le faubourg Saint-Jacques, que M. Justin était amou- 
reux de mademoiselle Mina. 

— Continue, Brocante. Que lui as-tu dit encore? 



338 LES MOHICANS DE PARIS 

-- Je lui ai dit que la jeune fille Taimait, qu'il y avait un 
projet de mariage, mais que ce projet avait été renversé par 
une somme d'argent inattendue. 

— Qui t'a dit cela? 

— Dame, monsieur Salvator, le dix de trèfle signifie 
argent, et le huit ^e pique projet manqué. 

— Qui t'a dit cela, Brocante? insista Salvator s'impatien- 
tant de plus en plus. 

— Un bon curé^ monsieur Salvator... un bon vieux curé à 
cheveux blancs, qui, certainement, ne mentait pas ! Il disait, 
dans un groupe de gens qui l'interrogeaient : c Et quand 
on pense que c'est une somme de douze mille francs... > Je 
ne sais pas bien si c'était dix ou douze. 

— Peu importe! 

— c Et quand on pense, disait le bon vieux curé, que c'est 
une somme de douze mille francs que j'ai apportée, qui est 
cause de tout ce malheur ! » 

— Bien, Brocante! Et, après, que lui as-tu dit encore? 

— Je lui ai dit que mademoiselle Mina avait été enlevée 
par un jeune homme brun. 

— D'oii le sais-tu? 

•— Monsieur Salvator, le valet de pique était là, voyez- 
vous, et le valet de pique... 

— D'où sais-tu que la jeuùe fille a été enlevée? répéta 
Salvator en frappant du pied. 

— Je l'ai vue., monsieur. 

— Comment, tu l'as vue? 

— Comme je vous vois, monsieur Salvator. 

— Oii cela ? 

— Place Maubert. 

— Tu as vu Mina, place Maubert? 

— Cette nuit, monsieur Salvator, cette nuit... Je venais 
de faire la rue Galande, je faisais la place Maubert; tout à 
coup, une voiture passe si vite, qu'on l'aurait dite emportée; 
la vitre s'abaisse; j'entends crier : « A moi! au secours! on 
m'enlève ! > et une jolie petite tête blonde comme une tête 
de chérubin sort par la portière. En même temps, une se- 
conde tête paraît : celle d'un jeune homme brun, avec des 
moustaches... Il tire en arrière celle qui criait, et referme 
la vitre ; mais celle qu'on enlevait avait eu le temps de jeter 
»me lettre. 



LES MOHIGANS DE PARIS 229 

— Et cette lettre...? 

— C'est celle qui portait l'adresse de M. Justin. 

— Quelle heure était-il, Brocante? 

-^ Il pouvait être cinq heures du matin, monsieur Sal* 
vator. 

— Boni Est-ce tout? 

— Oui, c'est tout. 

— Sur la tête de Rose-de-Noël? 

— Sur la tête de Rose-de-Noël. 

— Pourquoi n'as-tu pas raconté à M. Justin tout sim- 
plement la chose comme elle s'était passée 1 

— Je me suis laissé tenter, monsieur Salvator : il ira dire 
ce q\ii lui est arrivé, et éela me vaudra des pratiques. 

' — Tiens, Brocante, voici un louis pour avoir dit la vérité, 
reprit Salvator; mais, sur ce louis, tu achèteras à cette en- 
fant trois paires de bas de coton et une paire de souliers de 
chevreau. 

— Je veux les souliers rouges, monsieur Salvator, dit 
Rose'de-Noël. 

— Tu les prendras de la couleur que tu voudras, mon 
enfant. 

Puis, se retournant vers la Brocante : 

— Tu as entendu, dit-il; si, dans huit jours, jour pour 
jour, heure pour heure, je vous trouve encore ici, j'emmène 
Rose-de-Noël. 

— Oh ! murmura la vieille. 

— Et toi. Rose, si je te trouve encore les pieds nus, je te 
fais habiller comme tu l'étais, quand je t'ai vue pour la pre- 
mière fois, il y a cinq ans. 

— Oh I monsieur Salvator 1 dit la petite fille. 
Alors, s'approchant une dernière fois de la vieille : 

— N'oublie pas, Brocante, lui dit-il à demi-vofac, que tu 
me réponds de cette enfant sur ta têlel Si tu la laisses mou- 
rir de froid dans ton grenier, je te ferai mourir de froid, de 
misère et de faim dans un cachot 

Et, après cette menace, il se pencha vers la jeune fille, 
qui, de son côté, avança son front au-devant de son baiser. 

Puis, sortant de ce bouge, il lit signe à Jean Robert de le 
suivre. 

Jean Robert jeta un dernier regard sur la vieille et sur les 
deux enfants, et sortit à son tour sur les pas de Salvator. 






3S9 LES MOaiGAKS DE PAEIS 

— Qu'est-ce donc que cette étrange jeui^ÔMe? demanda» 
t-il à Salvator, wm fois arrivé dans 1» rue. 

— Dieu seul le saitl répondit celui-ci. 

Et, tout en 4esoeBdant la rue Copeau et la me Mouffô- 
tard, il raconta au poëte Tévénement de la nuit du 20 aoôl> 
et comment la jeune fille qu'il venait de voir, et dont la 
beauté sauvage avait produit sur lui un si puissant effet, 
était tombée aux mains de la &*ocante, et, perle, se trouvait 
au milieu de ce fumier. 

te réètt n^était pas lon^r cxuMne on saR : quand les deux 
jeunes gens arrivèrent sur te pont Neuf, il était ùm. 

— La 1 dit Salvator en allant s^afpvyer contre 1» grîQe de 
h statue de Henri lY. 

— Vous voi» arrêtez là ? dit JeaB Rotort. 
-Ouï. 

— Pewquoi nous arvêtoB»*iieasf . 

— Pour attendre. 

— Four attendre ^let? 

— Une voiture. 

— Qui va noi»^mener«à ? 

— Oh ! mon cher, vous êtes trop cuneuz t 

— Cependant... 

— En votre qualité de poëte dramatique, vous savez que 
c^est un ta^e&t de usager Tintérét. 

— Comme vous voudrez... Attendons. 
Du reste, ils n'attendirent pas longtemps. 

Au bout de éix minutes, une voiture attelée de deux ^- 
goureinc eheVaœc toursail le quai des Orfèvres, et s'arrôtail. 
en face de la statue de Henri lY. 

Un homme d'une quars^itame d'années ouviit la portièfe^ 
de rintérii^iir où il ôteit placé, en disant : 

— Alkms, ^le f 

Les deux feunes gens montèrent. 

— Où tu sais, dit rhomofô de la voiture au cocher. 

Et la voiture partit au galop, tournant à l'extrémité ém 
pont Nèitt» et pr^^int le quai de TÉcole* 



Ll^ irOHlCÂNB DE RâRL^V ^f 



XXXIV 



H. Jackal. 



Racontons à nos lecteurs ce que Salvator n'avait pas jugé^ 
èr propos de raconter à Jean Robert. 

Eh quittant Justin et Jean Robert, rue du Paubourg- 
S^int-Jacques, Salvator, comme nous l'avons dit s'était 
actieminé vers la préfecture de police. 

II arriva dans ce cul-de-sac immonde qu'on appelle la rue 
de Jérusalem, sentine étroite, sombre, boueuse, où jamais 
le soleil ne passe qu'en se voilant. 

Salvator franchit la porte de la préfecture avec la façon 
leste et dégagée d'un familier du sombre hôtel. 

Il était sept heures du matin, c'est-à-dire petit jour à- 
peine. 

Le concierge l'arrêla. 

— Hél monsieur! lui cria-t-il, où allez-vous?... Hél 
monsieur 1 

— Eh bien ? dit Salvator en se retournant. 

•— Ah t pardon, monsieur Salvator, je ne vous reconnais- 
sais pas. 
Fuis il ajouta en riant : 

— Cest votr^ faute : vous êtes mis comme un monsieur. 

— M. Jàckal est-il déjà à son bureau? demanda Salvator. 

— G'est'à-dire qu'il y est encore : il y a couché. 
Salvator traversa la cour, s'avança sous la voûte située en 

face de la porte, prit un petit escalier à gauche, monta deux 
étages, enfila un corridor, et demanda à l'huissier M. Jackal. 

— Il est bien occupé dans ce moment! répondit l'huissier. 

— Dites-lui que c'est Salvator, le commissionnaire de la» 
rue aux Fers. 



332 LES MOHIGANS DE PARIS 

L'huissier disparut par une porte, et revint presque aua* 
sitôt. 

— Dans deux minutes, M. Jackal est à vous. 
EfTectivement, un instant après, la porté se rouvrit, et, 

avant que Ton vit encore personne, on entendit une voix qui 
criait : 

— Cherchez la femme, pardieu! cherchez la femme! 
Puis parut Thomme dont on venait d'entendre la voix. 
Essayons de tracer le portrait de M. Jackal. 

C'était un homme d'une quarantaine d'années environ, an 
corps démesurément long, grêle, effilé, vermiforme, selon 
l'expression des naturalistes, et, avec cela, des jamhef 
courtes et nerveuses. 

Le corps révélait la souplesse; les jambes, l'agilité. 

La tête semblait appartenir à la fois à toutes les familles 
de l'ordre des carnassiers digitigrades : la chevelure, ou la 
crinière, ou le pelage, comme on voudra, était d'un fauve 
grisâtre; les oreilles, longues, dressées contrôla tête, poin- 
tues et garnies de poils, ressemblaient à celles de l'once; 
les yeux, d'un iris jaune le soir, vert le jour, tenaient à la 
fois de l'œil du lynx et de celui du loup; la pupille, allongée 
verticalement, et pareille à celle du chat, se contractait et se 
dilatait selon le degré d'obscurité ou de lumière dans lequel 
elle opérait; le nez et le menton, le museau, voulons -nous 
dire, était effilé comme celui d'un lévrier. 

Une tête de renard et un corps de putois. 

Au reste, les jambes, dont nous avons dit un mot, indi- 
quaient que l'individu pouvait, à l'instar des martres, so 
glisser partout et passer par les plus petites ouvertures, 
pourvu que la tête pût y entrer. 

Toute la physionomie, comme celle du renard, révélait à 
la fois la ruse, l'astuce et la finesse; comme l'animal chas- 
seur nocturne de lapins et de poules, on sentait que M. Jac- 
kal ne pouvait quitter son fourré de la rue de Jérusalem, et 
se mettre en chasse, qu'à la tombée de la nuit. 

Il cligna les yeux, et aperçut, dans la pénombre du cor- 
ridor, celui qu'on lui avait annoncé. 

— Ah 1 c'est vous, mon cher monsieur Salvator î dit- il en 
s'avançant avec beaucoup d'empressement. Qui^ne procure 
ie plaisir de vous voir de si bon matin? 

•^ On m'a dit, monsieur, que vous étiez fort occupé, ré- 



LES MOHIGANS DE PARIS 233 

pondit Salvator, qui paraissait surmonter a grand'peîne la 
répugnance que Thomme de police lui inspirait. 

— C'est vrai, mon cher monsieur Salvator; mais vous sa- 
vez bien qu'il n'j a pas d'occupation que je ne quitte à l'in- 
stant même pour avoir le plaisir de causer avec vous. 

— Allons, entrons dans votre cabinet, dit Salvator sanr^ 
répondre à la phrase complimenteuse de M. Jackal. 

— C'est impossible, dit M. Jackal : J'ai vingt personnes 
qui m'attendent. 

— Avez- vous pour longtemps affaire avec ces vingt per- 
sonnes ? 

— Pour vingt minutes à peu près, une minute par per» 
sonne. Il faut que je sois à neuf heures au Bas-Meudon. 

— AuBas-Meudon? 

— Oui. 

^ Que diable allez-vous faire là? 

— Je vais constater une asphyxie. 

— Une asphyxie? 

— Deux jeunes gens qui se sont tués, oui... Le plus vieux 
des deux a vingt-quatre ans, à ce qu'il parait. 

— Pauvres jeunes gens ! dit Salvator avec un soupir. 
Puis, revenant à l'affaire de Justin : 

— Diable I cela me contrarie beaucoup, de ne pouvoir 
vous parler à mon aise; j'avais quelque chose de grave à 
vous communiquer. 

— Une idée... ^ 

— Diles. 

— Je vais en voiture; je suis seul dans ma voiture; venei 
avec moi : vous me conterez votre cas le long du chemin. De 
quoi s'agit-il, en deux mots? 

— D'un enlèvement. 

— Cherchez la femme ! 

— Parbleu I c'est ce que nous cherchons. ' 

— Oh ! non, pas la femme enlevée. 

— Laquelle, alors? 

«^ Celle qui. a fait enlever l'autre. 

— Vous croyez qu'il y a une femme là dedans? 

— Il y a une femme dans tout, M. Salvator; c'est ce qui 
reod notre métier si difficile. Hier, on vient in'apprendrt 
qu'un couvreur s'est tué en tombant d'un toit.,. 

— Vous avez dit : « Cherchez la femme I » 



m LES" lfOHlGAN5 DE PARIS 

-^ Cm.' M' pi«mîèfe cbose que f èné^^te; 

— Eh bien? 

-- Ils se «mt moqué» de moi; ils ont dit que j'arait un 
ti&t Or cberehe la femme, et on la trouve I 

— Bon ! comment cela ? 

— Le àttAe s'était retourné pour voir une femme qui 
s'habillait dans la nnmsarde en face; et il avait pris tant de 
plalsiF h la ccmtfeinpler, ma foi \ qu'il n'avait ^us fait atten- 
tion où il était : le pied lui avait manqué, «t patatras t 

— Il est mort f 

— D s'est tué roide, l'imbécile I — Est-ce dit, et venez- 
vous avec moi au Bas^Bleudo» f 

— (M; mais j*af un ami. 

— Il y a quatre places dans la voiture. — Faisan, dit 
U: Jackal à l'huissier, faites atteler. 

— C'est que, auparavant, je dois aller rue Triperet, et 
revenir. 

— Je vous^donne une demi-heure. 

— Où nous retrouverons- nous? 

— Rendez-vous à la statue de Henri IT; je ferai arrêter 
la voiture; vous monterez dedans, et fouette cocher I 

Après quoi, M. Jackal était rentré dans son bureau, et 
^alvator était ailé chercher Jean Robert, rue Triperet. 

Ees choses s'étaient passées selon le programme arrêté r 
les deux jeunes gens avaient pris place dans la voiture de 
ML Jackal, et tous trois roulaient vers le Bas-Meudon. 

Nous avons essayé de peindre M. Jackal au physique : un 
coup de pinceau, maintenant, pour le moral. 

m. Jackal étaient un ancien commissaire de police que 
ses aptitudes merveilleuses avaient f^it monter, d^étage en 
étage, jusqu'à ce faite suprême de chef de la police de 
sûreté. 

M. Jackal connaissait tous les voleurs, tous les ûlom, tous 
les bohémiens de Paris; forçats libérés, forçats en rupture 
de ban, voleurs exercés, voleurs apprentis, voleurs émérites, 
voleurs retirés, tout cela grouillait sous son vaste regard, 
dans le pandémonium boueux de la vieille Lutèce, sans pou- 
voir, quelle que fût robscùrité de la nuit, la profondeur des 
carrières, la multiplicité des tapis-francs, se dérober à sa 
vue; il était ferré sur ses garnis, ses tripots, ses lupanars, 
ses souricières, comme PhiUdor sur les cases de son échi-^ 



LES MOHIGÂRS DB PARIS 23lr 

quier ; à la seule vm â'nû^ contrevent ét^otré, d'un carreaw 
cassé, d'un coup dis coittean dcmné, il âismi : »-0h f oh t ja 
connais cela t c'est la manière de Iravaifier d'un td. » 

Et rarement il se trompait. 

M. Jadcal semblait n^^tte soumis a aucun des besoins d» 
lanature. N'avait^il pas le temps de déjeuner, il ne déjeunaii 
pas ; n'avait-il pas le temps de dîner, il ne dînaH pa^; n'a*^ 
yait-il pas le temps de souper, il ne soupait pas ; n'kvalt^iï 
pas le temps de dormir, il ne dormait pas ! 

M. Jackal portai^ avec un bonheur égal et une aisance 
pareille, tous les déguisements : rentier <hi Marais, général 
de l'Empire, membre du Caveau, concierge de grande mai- 
son, portier de petite, épicier, marchand de vulnîéraire, sal- 
timbanque, pair de France, voltigeur de Gand, il était toul 
ce que Ton voulait, et eût fait honte au comédien le plu» 
haMle et le plus varié. 

Prêtée n'eût été près de lui qu'un grimacier de Ti^i oif 
du boulevard du Temple, 

M. iaékal n'avait ni père, ni ns^e, nr Ummtm, Bi soeur, ni 
frke, ni fils, ni ftâe : il était s^l aa n^nde, et il sen^^lait 
avoir été privé de famille par une Providence attentive qui,^ 
en lui dérobant lea témoins de sa vie mystérieuse, lui avait 
permis de marcher librement dans sa voie. 

M. Jackal avait, sur les quatre rayons de sa bibliotibèque,. 
quatre éditions différentes de Voltaire! A une époque où 
Uml le monde , à la poiice »irtout, était jésuite^de robe longue 
ou de robe courte, lui seul avait son franc parler, citait le 
BicOonnatre philosophique à tout propos» et savait la Pu- 
celle par coeur. Ces quatre esaaiplaires des œuvres de l'au-* 
teur de Candide étaient reliés en chagrôi, et argentés sur 
tranche, — emblème funèbre des eroyaneea ensevelies de 
leur propriétaire. 

IL Jackal ne croyait ^ au \Àm ; le mal pour M domî- 
naU toute la création. Réprimer le mal lui semUait le seul 
bi;^ de la vie ; il ne^ comprenait point un monde à d'autres 
fins» 

C'était une espèce d'ardiange Michel des régions basses;, 
ie jugement dernier avait déjà commencé pour lui, et il 
usait des pouvoirs que la société hit avait c(»iûés commet 
l'aide exterminateur se s^t de son glaive. 

Les hommes lui paraissaient une grsaide co^etion d» 



286 LES MOfilCANS DE PARIS 

marionnettes et de pantins exerçant toutes sortes de profes-* 
sions : de ces marionnettes et de ces pantins, les femmes 
faisaient, suivant lui, mouvoir les fils; aussi avait-ii une 
monomanie dont nous avons vu un échantillon dans les 
premiers mots quvl avait prononcés en ouvrant la porte de 
son cabinet, monomanie qui ramenait presque infaillible- 
ment à la découverte du crime dont il voulait connaître 
Tauteur. 

Toutes les fois que Ton venait lui dénoncer une conspira- 
tion, un assassinat, un vol, un enlèvement, une escalade, 
un sacrilège, un suicide, il ne faisait qu'une réponse : 
< Cherchez la femme 1 > 

On cherchait la femme, et, quand la femme était trouvée^ 
il n'y avait plus à s'occuper de rien : le reste se trouvait 
tout seul. 

Il en avait donné la preuve lui-même en citant l'exemple 
du couvreur qui s'était laissé tomber du haut d'un toit sur 
le pavé. 

( M. lackal avait vu une femme au fond de cet accident, où 
un autre n'aurait vu qu'un faux pas, qu'un éblouissement, 
qu'un vertige. 

Et l'expérience avait prouvé que M. Jackal avait bien vu. 

M. Jaekal avait donc été fidèle à son principe en disant à 
Salvator, à propos de l'enlèvement de Mina : « Cherchez la 
femme ! » 

Tel était, — et nous restons bien en arrière du portrait 
que nous eussions voulu tracer de lui, — tel était M. Jackal, 
c'est-à-dire l'homme avec lequel, et dans la voiture duquel, 
Salvator et Jean Robert longeaient le quai des Tuileries. 

Aht nous oublions un trait caractéristique de la physio- 
nomie de M. Jackal : il portait des lunettes vertes, non pour 
mieux voir, mais pour qu'on le vit moins. 

Lorsqu'il voulait avoir le libre usage de ses yeux, il rele- 
vait, par un mouvement rapide, ses lunettes sur son front; 
le rayon de son regaM irisé dardait une flamme entre ses 
deux paupières, puis il abaissait ses lunettes , mais sans y 
porter les mains, par ua simple frissonnement des muscles 
temporaux : au frissonnement de ces muscles, les lunettes 
retombaient d'elles-mêmes, et reprenaient leur place oans 
la rainure que leur arc d'acier avait> à la longue, creusée sur 
le nez de M. JackaL 



LES MOHIGANS DE PARIS 237 

Rarement il avait besoin de renouveler cette première 
inspection, tant son regard était rapide, profond, sûr t 

Ce regard ressemblait à ces éclairs d'été silencieux, qui 
passent à travers deux nuages noirs^ pendant les chaudes 
soirées du mois d'août» 



XXXV 



Cherches la femme* 



]f . Jackal, en recevant les deux jeunes gens dans sa voi- 
ture, avait commencé par remonter ses lunettes, et par lan- 
cer sur Jean Robert un de ces regards irisés qui lui révé- 
laient rhomme moral et physique. 

Au bout d'une seconde, ses lunettes étaient retombées, 
soit qu'il eût reconnu Jean Robert, poëte, nous l'avons dit, 
ayant déjà franchi le premier cercle de la popularité, soit 
que les lignes honnêtes du visage du jeune homme eussent 
sutti pour lui indiquer qu'il n'aurait jamais rien à faire de 
ce côté. 

— Ahl dit-il quand il se fut établi carrément dans un 
des angles rembourrés de sa voilure, — angle qu'il avait 
voulu céder à Salvator, et que Salvator avait obstinément re- 
fusé, — nous disons donc qu'il s'agit d'un enlèvement ? 

M. Jackal prit sa tabatière, — tabatière charmante, fine 
et délicate bonbonni^e qui avait dû renfermer des pastilles 
pour la Pompadour ou la du Barry, —et aspira, avec volupté, 
une large prise de tabac. 

— Vuyons, contez-moi cela. 

Chaque homme a son côté faible, son talon mal trcgnpè 
dans le Slyx, son point vulnérable. 

M. Jackal avait le sien, et, infidèle historien que nous 
sommes, nous avions omis de le mentionner. 



238 LES MÛH1CA.MS DE PARIS 

M. Jackal pouvait ae |»sser de manger, <de boice^ de dor- 
mir; mais il ne jM)uvait «e passer de priser. 

Sa tabatière et son tabac lui étaient choses iDdiq)ei- 
sables. 

On eût dit que c'était dans sa tabatière qu'il puisait cette 
nnombrable série d'idées ingénieuses par la production in- 
atantanée et incessante desquelles il étonnait ses contempo- 
rains. 

Jl savoura donc sa prise en disant : c Voyons» contez-moi 
«ela. • 

Ce qu'il allait entendre une aecondre fois, M. Jackal l'a- 
vait déjà entendu une première, mais mal, entre deux 
portes, préoccupé d'autres idées. 

Il avait besoin de l'entendre une seconde fois. 

Cette seconde audition ne changea rien à ses idées, quoi- 
que le récit fût augmenté des détails que Salvator venait de 
recueillir de la bouche de la Brocante. 

— Et l'on n'a point cherché la . femme ? dit-il. 

— On n'a pas eu le temps : nous savons la chose depuis 
«ept heures du matin seulement 

— Dial^ t ût-il» ils auront bouleversé la chambre, ei i»é- 
tiné le jardin. ' 

-Qui? 

— Mais ces imbéciles-là I 

Par ces imbéciles-là l M. Jackal entendait la maîtresse de 
pension, les sous-maîtresses, les élèvesu 

— Non, dit Salvator, il n'y a pas de danger. 

— Comment cela? 

— Justin est parti à franc étrier sur le cheval de monsieur 
^Salvator indiquait Jean Robert), et il se mettra en sentinelle 
à la porte. 

— SU arrive ! 

— Gomment, s'il aarrive? 

— Est-ce qu'un maître d'école sait monter à cheval?.*. Il 
fallait me dire cela, je vous eusse donné le Hussard. 

Le Hussard était un des hommes de M. Jadcai, à qui son 
habileté en équitation avait fait donner l'él^ant et expressif 
sobriquet de Hussard. 

-î C'est justement l'observation que je kii m. faite, dit Sal- 
vator ; mais il m'a répondu que, fils de fermte, il avait monté 
à cheval dès son enfance. 



LES MOHIGANS DE PARIS 339 

— Bon ! £t^ mainteiianty si l'on inuive la femme^ tout ira 
biea. 

— Mais, hasarda Salvator, je ae vois m^ès d'elle aucune 
feoune dont cm puisse se défier. 

— U faut toujours se défier de la feame. 

— ITêtes-vous pas un peu absolu, monsieur Jackal ? 

— Vous dites que c'est un jeune •homme qui a enle^ votre 
llina? 

— Ma Mina? reprit Salvator en souriant 

— La Mina du maître d'école, la Mina en question, enfin! 

— Oui; la Brocante, qui les a vus passer sur les quatre 
heures du matin, comme je vous ai dit, a reconnu «n jeune 
Ju>mme; eUe a même affirmé qu'il était brun. 

— La nuit tous chats sont gris. 

£t M. Jackal, sur <^ proveri)e, seooua la tête. 

— Vous doutez? demanda Salvator. 

— Voici... U ne me semble pas naturel qu'un jeune 
lumime enlève une jeune fiUe : ce n'^t plus dans nos mœurs ; 
à moins que le jeune homme ne soit d'une grande âi- 
mille puissante en cour, et ne craigne pas, au xaf^ siècle, 
de trancher du Lauzun et du Richelieu; un fils de pair de 
France, un neveu de cardinal ou d'archevêque... Ce sont 
^es vieillards qui enlèvent, —je dis cela pour vous, monsieur 
Salvator, et surtout pour monsieur, qui fait des pièces, ajouta 
l'homme de police en désignant lean Rc^ert <l'un imper- 
ceptible mouvement de tête, — parce que la vieillesse est 
impuissante et blasée; mais un enlèvement de la part d'un 
jeune homme qui à la beauté et la force, c'est un crime 
mcmstrueuxl 

— Cela est cependant ainsi. 

— Alors, cherchons la femme 1 Evidemment une femme 
a trempé dans le crime ; à quel degré , je l'ignore ; mais une 
femme doit jouer un rôle quelconque dans ce drame mys- 
térieux. Vous ne voy«z, dites-vous, aucune femme aupâ^ès 
d'elle; moi,jen'yvoisquedesfemmes: maîtresses, sous-maî- 
tresses, amies de pension, femmes de chambre... Ah ! vous 
ne savez pas ce que c'est que les pmsionnats, cœur naitfque 
vous êtes! 

Et M. Jackal aspira uneiseconde prise de tahae. 

— Tous ces pensionnats, voyez- vous, mcmsieur Salvator, 
<5ontinua-t-îl, ce sont autairt de foyers d*incendie où vivent 



340 LES MOHIGANS DE PARIS 

et se débattent les jeunes filles de quinze ans, pareilles aux 
salamandres dont parlent les anciens naturalistes. Quant à 
moi, je sais bien une chose : c'est que, si j'avais Thonneur 
d'avoir une fille à marier, j'aimerais mieux l'enfermer dans 
ma cave que de la mettre dans un pensionnat. Ëh ! vous 
n'avez pas d'idée des plaintes qu'on reçoit au bureau des 
mœurs sur les pensionnats, non pas que les maîtresses de 
pension soient toujours coupables, mais les petites filles sont 
toujours amoureuses : c'est la vieille fable d'Eve; maîtresses, 
sous-maitresses, gardiennes, au contraire, sont constam- 
ment éveillées, comme des chiens autour d'une ferme, ou 
les gardes du corps autour du roi. Mais le moyen d'empé^ 
cher le loup d'entrer dans la bergerie, quand c'est la brebis 
ôUe-méme qui ouvre la porte au loup? 

— Là n'est point le cas : Mina adorait Justin. 

— Alors, c'est une amie qui a fait l'afTaire; voilà pour- 
quoi j'ai dit et je répète: « Cherchons la femme t > 

— Je commence à me rendre à votre opinion, monsieur 
Jackal, fit Salvator en plissant le front, comme pour forcer 
sa pensée à s'arrêter sur quelque point obscur et suspect. 

— Eh ! certainement, continua l'homme de police, je ne 
doute pas delà chasteté de votre Mina... Quand je dis votre 
Mina,., enfin, je veux dire la Mina de votre maître d'écoie... 
Elle n'a apporté, j'en suis sûr, en venant au pensionnai, 
aucun mauvais germe de nature à gâter les plantes qui 
l'entouraient; élevée soigneusement, elle ne pouvait porter 
en elle que les trésors de bonté et de candeur qu'elle avait 
amassés sous les regards de ses parents d'adoption; mais, 
pour une fieur candide qui donne ses parfums, combien de 
mauvaises plantes répandent les vapeurs fatales dont, à son 
insu, la famille les a infectées dès l'enfance t L'enfant, que 
l'on croit insoucieux et léger, n'oublie jamais rien, monsieur 
Salvator, rappelez-vous bien cela; celui qui, à dix ans, a vu 
représenter les innocentes féeries du théâtre de T Ambigu- 
Comique ou de la Gaieté^ si c'est un garçon, demandera, à 
quinze ans, (à lance de chevalier, pour aller transpercer 
les géants gardiens et persécuteurs de la princesse de son 
choix; si c'est une fille, elle se figurera qu'elle est cette 
princesse persécutée par ses parents, et emploiera, pour re- 
joindre l'amant dont on l'a séparée, toutes les ressources 
que lui auront révélées l'enchanteur Maugls ou la fée GolibrL 



LES MOHIGANS DE PARIS 241 

Nos théâtres^ nos musées, nos murailles, nos magasins, nos 
promenades, tout contribue à éveiller dans le cœur de l'en- 
fant mille curiosités que le premier passant interrogé satis^ 
fera, au défaut du père ou de la mère; tout concourt à faire 
naître et b entretenir en lui cet appétit de tout connaîfre, 
cette soif de tout comprendre qui est le mal de Tenfance ; et 
la mère, qui ne peut pas expliquer à sa fille pourquoi, en 
entrant à Téglise, un beau jeune homme offrait de Te au 
bénHe à une jeune fille; pourquoi, un jour d'été, un cm- 
pie d'amoureux s'embrassait dans les champs; pourquoi 
on se marie ; pourquoi l'un va à la messe, tandis que l'au- 
tre n'y va pas; la mère, enfin, qui ne peut révéler à sa 
fille aucun des mystères que celle-ci entrevoit vaguement, 
l'envoie, effrayée de sa curiosité croissant en raison de 
ses ans, dans un pensionnat où elle apprend, de ses 
sœurs aînées, ces secrets destructeurs de la santé et de 
la vertu qu'elleconfie ensuite à des sœurs plus jeunes. Voilà, 
mon cher Salvator, — je vous dis cela pour votre gouverne, 
si jamais vous prenez femme, — voilà comment, même au 
sortir de la famille la plus honnête, la jeune fille entre au 
pensionnat portant en soi la semence vénéneuse qui doit 
empoisonner plus tard un champ tout entier ! 

— Mais, demanda Salvator, tandis que Jean Robert écou- 
tait avec étonnement, mais il y a, sans doute, remède à 
cela? 

— Ehl oui, sans doute, il y remède à cela comme à autre 
chose; il y a remède à tout, parbleu! mais, que voulez- vous I 
il y a une muraille plus forte, plus haute, plus étendue que 
celle de la Chine à renverser : il y a Yhabitude, ce fléau des 
sociétés. Ainsi, par exemple, depuis quelque temps, les 
jeunes gens ont pris une habitude funeste, d'^autant plus fu- 
neste qu'i2 celle-là il n'y a pas de remède... 

— Laquelle? 

— C'est celle Qe se tuer. Un jeune homme aime une jeune 
fille qui ne l'aime pas encore; il ne prend pas le temps d'at- 
tendre qu'elle l'aime : il se tue! Une jeune fille aime un 
jeune homme qui ne l'aime plus, et sur lequel elle comptait 
pour couvrit, comme époux, les méfaits de l'amant : elle se 
tuel Deux jeunes gens s'aiment, et les parents refusent de 
les marier : ils se tuent! Et savez- vous pourquoi, la plupart 
du temps^ ils se tuent ? 

I. H 



t42 L£S MOHIGANaBE PARIS 

— xiame, parce qu'ils sont las de la vie, dU Jean Hobert 

— £h 1 non, monsieur le poëte, fit Thomme de police; on 
n'est jamais las de la vie, et la preuve, c'est iç[ue^ plus on est 
vieux, plus on y tient. U y a cent suicides de jeunes gens 
au-dessous de vingtHîinq ans pour un suicide de vieillard 
«U'dessiis de soixante et dix. On se tue,— c'est misérable à 
direj •— le jeune homme pour faire niche à sa maîtresse, la 
maîtreflse pour faire niche à i'amant, Tamant et la maîtresse 
pour iaire niche aux parents; niche terrible, qui, si elle eût 
tardé d'un an, de six mois, de huit jours, d'une heure, fût 
devenue inutile, par l'amour de la femme, le retour du jeune 
homme, le consentement des parents. Autrefois, il n'en était 
point ainsi : on ne connaissait pas le suicide, ou on le con- 
naissait à peine; le moyen âge, c'est-à-dire trois ou quatre 
siècles, ne compte pas dix suicides constatés ! 

— Au moyen âge, hasarda Jûan Robert, on avait les 
couvents. 

— Justement! vous avez mis, le doigt dessus, jeune 
homme. On avait une grande peine, on ressentait une grande 
douleur, on prenait la vie en dégoût : l'homme se faisait 
moine ; la femme, reUgieuse ; c'était la façon de se brûler la 
cervelle, de s'asphyxier, de se noyer. Tenez, aiyourd'hui, je 
vais constater, au Bas-Meudon, le suicide de mademoiselle 
4]iarmélite et de M. Colomban. Ëh bien... 

Les deux jeunes gens tressaillirent. 

^Pardon..., direa^ils en même temps, interrompant 
M. Jackal. 

-Quoi? 

— ^MademoiseUe Carmélite n'était-eUe point une élève âe 
Saint-i)enis? demanda Salvateur. 

— Précisément. 

-^ M. Colomban n'était-il pas un jeune gentilhomme bre- 
ton ? demanda Jean Robert. 
^ A merveille. 

— Alors, murmura Salvator, je comprends la lettre qu*a 
reçue ce matin Fragola. 

— Oht pauvre garçon! dit Jean Robert^ j'ai entendu pro- 
tioncer son nom par Ludovic 

— Mais la jeune fille était un ange ! dit Salvator. 

— Mais le jeune homme était un saint! dit Jean Robert. 

— Eh! sans doute I dit le vieux voltairien; voilà pourqiwi 



I/ES MOHIGANB DE PARIS 2i^ 

ils sont remontés au ciel : ils se trouvaient déplacés sur la 
terre, pauvres enfants 1 

Et il prononça ces paroles avec un singulier mélange de 
sarcasme et d'attendrissement. 

— Oh! mon Dieu ! dit Jean Robert, le pauvre Ludovic va 
être désespéré. 

-^ Oh! mon Dîeu ! murmura Salvator, la pauvre Fragola 
va être bien triste. 

^ Mais, enfin, dit Jean Robert, les causes de cette mort 
8ont*elles un secret^ ou bien pouvez-vous nous dire...? 

— La catastrophe dané tous ses détails ? Oh t mon Dieu 
oui; vous n'aurez que les noms à y changer pour en faire^ 
un poëme ou un roman : je vous réponds qu'il y a matière. 

Et> tout en roulant du quai de la Conférence au pont de 
Sèvres, M. Jackal fit aux deux jeunes gens attentifs le récit 
suivant, «qui, tout en dehors qu'il semble, à première vue^ 
des événements que nous racontons, finira par s'y rattacher^ 
im peu plus tôt ou un peu plus tard. 



XXXVI 



06 il est prouvé qoe Ton pent^ par hasard» et une fois sur eent^ 

reaecoitr^ de Imbs toisins. 



Le 12« arrondissement était, en 1827, et est encore aujour- 
d'hui, l'arrondissement le plus pauvre de la capitale, comme^ 
on peut le voir sur l'état numérique de la population indi- 
gente de Paris publié par l'administration de l'assistance 
publique d'après le dernier recensement. 

Ainsi, dans le !«' arrondissement, le chiffre de la popu^ 
lation indigente est de 3,707 individus sur 112,740 habi- 
tants, tandis que, dans le 12e arrondissement, sur une po- 



• 



/■ 



2U LES MOHICANS DE PARIS 

pulalion de 95,243 habitants, le nombre des indigents est 
de 12,204. 

Ce qui, dans le rapport de la population indigente à la 
population générale, donne cette effrayante proportion : 

Dans le i^' arropdissement, 1 sur 304; 

Dans le 12« arrondissement, 1 sur 77. 

Si Ton songe que c'est dans ce dernier arrondissement 
que demeure le plus grand nombre de chiffonniers, cpchers, 
savetiers, marchands revendeurs, porteurs d'eau, portefaix 
et journaliers de tous les états, on verra que nous n'avons 
rien exagéré en disant que cet arrondissement était et est 
encore aujourd'hui le plus misérable. 

Cet arrondissement présente, à vol d'oiseau, une forme à 
peu près quadrilatérale; il est divisé en quatre quartiers 
qui portent le nom de quartier de l'Observatoire,, quartier 
Saint-Jacques, quartier du Jardin des Plantes, et quartier 
Saint-Marcel. 

A mesure que nous avancerons dans notre récit, comme 
une grande partie des événements de cette histoire doit se 
passer dans le 12® arrondissement, nous montrerons peu à 
peu, et successivement à nos lecteurs, la physionomie de 
ces divers quartiers. 

Disons tout d'abord qu'une des parties les plus pittores- 
ques est celle du quartier Saint-Jacques comprise entre la 
rue du Val-de-Grâce et la rue de la Bourbe, appelée aujour- 
d'hui rue du Port-Royal. 

En effet, en remontant la rue Saint-Jacques, de la rue 
du Val-de-Gràce au faubourg, toutes les maisons du côté 
droit, vieilles, laides et mal bâties, conduisent à des jardins 
ravissants et comme il en reste quelques-uns à peine autour 
de certains hôtels aristocratiques de Paris. 

C'est dans une maison située entre les nos 330 et 350 de 
la rue Saint-Jacques que nous allons conduire nos lecteurs. 
Nous croyons leur montrer un pays tout à fait inconnu, et 
quiconque, en songeant au quartier Saint- Jacques sent 
d'habitude lui monter au cerveau les odeurs fétides de la 
misère, sera bien surpris peut-être, et surtout bien charmé, 
nous l'espérons, en respirant avec nous le parfum des roses 
et des jasmtns qui entre par les fenêtres de ces apparte- 
ments privilégiés donnant sur une véritable échappée du 
paradis terra^tre. 



LES MOHIGANS DE PARIS 34S 

La façade de la maison qu'habitent les héros de la lugu* 
bre histoire racontée par M. Jackal était de ce ton triste et 
blafard dont le temps et la pluie badigeonnent les vieux 
murs de Paris. 

On entrait dans la maison par une petite porte étroite, 
et Ton s'engageait dans un couloir nombre même en plein 
jour. 

Celui qui fût entré pour la première fois dans ce couloir 
Teût pris pour un coupe-gorge conduisant à quelque atelier 
de chiffonnier ou de faux monnayeur; mais à peine l'explo- 
rateur eût-il franchi la dernière dalle, qu'il se fût trouvé 
<ians une espèce d'Eden. 

En effet, en débouchant du couloir, on entrait dans une 
cour qui conduisait à un vaste jardin ; là, on était vérita- 
blement ébloui en voyant une petite maison blanche à con- 
trevents verts, les flancs ornés de roses grimpantes, de chè- 
vrefeuille et de clématites, et les pieds baignés dans uû lac 
de gazon. 

La maison était composée d'un rez-de-chaussée et de 
deux étages dont les fenêtres, grâce à la situation ravissante 
du petit bâtiment, s'ouvraient toutes sur le jardin; ces trois 
étages, y compris le rez-de-chaussée, formaient six appar- 
tements composés chacun uniformément de trois pièces et 
d'une cuisine. 

Quatre de ces appartements, les deux du rez-de-chaussée 
et* les deux du premier étage, étaient occupés par des 
familles d'ouvriers qui, sobres et rangés, au heu d'aller se 
griser à la barrière comme leurs camarades d'atelier, con- 
sacraient leur journée du dimanche à cultiver un bout de 
Jardin formant les dépendances de leur modeste habitation. 

Au deuxième étage demeuraient, sur le même palier, l'un 
à droite, l'autre à gauche, les deux personnages principaux 
de eette histoire. 

Celui qui occupait le petit appartement à gauche était un 
jeune homme de vingt à vingt-trois ans, à peu près; beau 
garçon à la figure franche, aux yeux bleu clair, aux che- 
veux blonde tombant carrément sur ses épaules carrées. Il 
était plutôt petit que grand de taille; mais la largeur de ses 
épaules indiquait chez lui une force peu commune. Il était 
né à Quimper ; mais il était parfaitement inutile de jeter les 
yeux »ur son extrait de naissance pour voir qu'il était Bre- 

14. 



246 LES MOHfCANS DE PARIS 

ton, tant son visage portait l'empreinte de l'énergie et de 1er 
loyauté de la belle race gaëlique. 

Son père, vieux gentilhomme pauvre, retiré dans une- 
tour, dernier débris d'un château féodal du xni« siècle^ 
abattu pendant les guerres de la Vendée, l'avait laissé à 
Paris, où il avait fait son éducation, pour y étudier le droit. 
En sortant du collège, le jeune Colomban de Penhoël était 
donc venu s'établir dans ce petit appartement de la rue Saint- 
Jacques, qu'il habitait depuis trois ans, c'est-^à-dire dq^ts- 
1S23, époque où commence ce récit. 

Son père lui faisait une petite pension de douze cents 
francs par an : le brave homme partageait ainsi avec soxk 
fils tout ce qui lui restait de son patrimoine. 

L'appartement de Colomban ne lui coûtait que deux cents 
francs de loyer par an; il restait donc au jeune homme mille 
francs, c'est-à-dire une forhine entière pour un jeune bromme 
sobre, économe, rangé comme il l'était. 

Nous nous trompons en disant qu'il lui restait mille ^ncs 
par an : des mille francs, nous devons retrancher la loca- 
tion d'un piano, »- soit dix fïraîics par mois, — seul luxé 
que Colomban' se permît, sans doute afin de ne pas faire^ 
mentir un des axiomes pohtiques des anciens Bretons, 
axiome conservé jusqu'à nos jours, et qui place, dit Augustin 
Thierry, le musicien à côrté de l'agriculteur et de Tar- • 
tîsan, comme étant un des trois piliers de l'existence- 
sociale. 

On était au mois de janvier de l'année 1829. Colomban 
venait de commencer ba troisième année de droit; dix 
heures du soir sonnaient à Téglise Saint-Jtcques-du-Haut^ 
PaSi 

Le jeune homme était assis au eoin de sa cheaduée, 
occupé à éti^r le code Justinien, qvand, tout à coup, 
il entendit des lamentations et des gémissements épeu- 
Tantablès. 

Il ouvrit la porto du palier, et vit, sur ta porte parallèle à 
la sienne, une jeune fill^pâle^ échevelée, fondant en larmes^ 
ae tordant 1^ mains, appelant au secours! 

L'appartement faisant feee à celui de CdOTiban ^ait 
occupé par une jeune filte et sa mère; la mère^ était veuv^ 
d'to capitaine tué à Champ* Aubert, pendant la campagne 
de iai4, et vivait d'une pension de douze cents flfancs, et^ 



LES MOHIGÀNS DE PARIS UT 

quelques travaux d'aiguille que lui proeuraient les lingèrea 
du quartier. 

Elle habitait st\M, depuis six mois, cet appartement, 
quand» un matin, Gidoiziban, en revenant de rÉeole de droit,, 
aperçut sur son palier une grande et belle j^une fille qui 
lui était complètement inconnue. 

Golomban était peu causeur de sa nature, et ce ne fut que 
quelques jours après cette apparition, qui, au reste, s'était 
rénouvdée deux ou trois fois^ qu'il apprit d'un de ses voi- 
sins du rezrde'ebauseée que mademoiselle Carmélite était 
fille de madame GervaiSy sa voisine; qu'elle avait été élevée, 
en qualité de fille d'un officier de la Légion d^honneur, à la 
maison royale de Saint-Denis, et qu'ayant achevé son édu- 
ca^on, elle revenait vivre avec sa mère. 

Cette reneontre du jeune homme et de la jeune fille aVail 
eu lieu vers le mois de septemlnre 1832, époque des va- 
cuicesv Colon^n était donc aëé , une quinzaine de jours 
après cette raMMMitre, passer deux mois à la tour de Penhoël, 
^ de retour au mois de novembre, il n'avait eu, jusqu'au> 
mpis de janvier 1823, que de rares occamons de voir la 
jeune fille : on se rencontrait quelquefois sur l'escalier tenant 
à la main la boîte an lait ; on se ssduait poliment, mais sans 
échanger un mot. / 

La jeune ftUe était trop timide; G(rioa^l»in, trop respec- 
tueux. 

Un jour, cependant, où le jeune homme, plus matinal que 
de coutume, montait Fescalier, portant son déjeuner foo* 
tidien, il reneontra la jmiAe fiUe, qui, en retard de qu^ 
ques minutes, descendait e^fercher le sien. 

Elle arrêta en rougissant le jeune homme, qui, après 
ravoir sakiée, non pas en étudiant, mais &a gei^ilhomme, 
^ la pr^nière éducation ne se perd jamais, — remontait 
cltôz lui, et, lui adressant la parde^ : 

— J'ai une prière à vous faire, immsleur, dit-elle : nous 
aimons beaucoup la muiû<|tte, ma mère et moi, et nous pas- 
sons d'haMfiide tous les sens use heure très-agréable à vous 
entmidre chanter «i pliano; mais, depiii» trms^ jours, ma 
mère est gravemait: indisposée, et, bien quTellene se soit 
pas plainte, le médecin, en iious faisant visite, hier au soir, 
tan^ que vous chantieB, nou» a dit que le bruit du piano 
devait la fatiguée* 



248 LES MOUIGANS DE PARIS 

— Pardon, mademoiselle, répondit le jeune homme eti 
rougissant à son tour jusqu'au blanc des yeux, j'ignorais 
entièrement la maladie de madame votre mère ; croyez que 
je ne me pardonnerais jamais d'avoir joué l'ayant sue... 

— Oh I mon Dieu ! monsieur, dit la jeune fille, c'est moi 
qui vous demande, pardon de vous priver d'un plaisir, et je 
vous remercie de tout mon cœur de vouloir bien vous impo- 
ser cette privation pour nous. 

Les deux jeunes gens se saluèrent, et, en rentrant chez lui, 
Colomba n avait fermé son piano pour ne plus le rouvrir que^ 
quand madame Gervais serait en bonne santé. 

Seulement, depuis cette heure, il rencontra plus fréquem- 
ment la jeune fille. La maladie de la mère empirait; à cha- 
que minute, Carmélite courait de chez le médecin à la phar- 
macie; plusieurs fois, à une heure avancée de la nuit, Colomban 
l'avait entendue descendre: il eût bien désiré lui offrir ses 
services, — et jamais fille plus à plaindre n'eût reçu les ser- 
vices d'un cœur plus loyal et plus désintéressé; — mais 
Colomban avait une timidité égale àsa loyauté; la forme de 
l'offre l'embarrassait, d'ailleurs, plus que l'oflre elle-même, 
et ce ne fut qu'eu entendant la jeune fille appeler au secours 
avec des cris si désespérés Qu'il osa venir se mettre à sa dis- 
position. 

Malheureusement, il était trop tard : ce n'était pas le 
besoin de secours qui avait contraint la jeune fille à appeler; 
c'était la terreur, c'était l'effroi. 

Madame Gervais, qui gardait le lit depuis quatre jours, 
sur la grave menace d'un anévrisme arrivé à son dernier 
degré, — ce que le médecin s'était bien gardé d'annoncer à 
CarméUte, — madame Gervais, pour combattre un étouffe- 
ment tout près de la priver de respiration, avait demandé un 
verre d'eau; la jeune fille, qr\ n'avait pas voulu le lui donner 
pur, était allée le préparer dans la chambre voisine; une 
espèce de gémissement ressemblant à un appel la fit se 
hâter. Elle rentra et trouva sa mère, la tête renversée en 
arrière; elle lui passa le bras sous le cou, et lui souleva la 
tête : la pauvre femme regardait son enfant d'une façon 
étrange; elle ne pouvait parler, à ce qu'il paraissait; mais 
toute son àme était passée dans ses yeux. Carmélite, effrayée, 
tremblante et, cependant, forte de sa terreur même, conti- 
nuait de soulever la tête de sa mère, et approchait le verre 



LES MOHICANS DE PARIS 349 

de ses lèvres; mais, au moment où les lèvres et le verre 
allaient se toucher, madame Gervais poussa un soupir pro- 
fond, prolongé, douloureux; puis sa tête pesa de tout son 
poids sur le bras de sa fille, et retomba avec lui sur Toreiller. 
L'enfant fit un effort, souleva la tête une seconde fois, et 
introduisit le verre entre les lèvres de sa mère en disant: 

— Bois donc, mère. 

Mais les dents étaient serrées, et la malade ne répondit 
pas. Carmélite haussa le pied du verre : Teau coula des deux 
côtés des lèvres, mais ne pénétra point dans la bouche. 

Les yeux de la malade étaient restés démesurément ou- 
verts, et semblaient ne pouvoir se détourner de sa fille. 

Carmélite sentit la sueur perler sur son front. 

Cependant, ces grands yeux tout ouverts lui donnaient 
4\x courage. 

— Mais bois donc, petite mère! répéta-t-elle. 

La malade ne répondit pas plus cette fois que la première. 
Alors, il sembla à Carmélite que le cou, qu'elle soutenait de 
son bras, se glaçait rapidement, et que ce froid mortel la 
gagnait. Épouvantée, elle laissa retomber la tête de sa mère 
sur Toreiller, reposa le verre sur la table,' se jeta sur le corps 
de sa mère, Tentouranl de ses deux bras, lui couvrant le visage 
de baisers, et se levant pour la regarder avec des yeux pres- 
que aussi fixes que les siens; alors seulement la pauvre en- 
fant, pleine de vie, qui n'avait jamais songé que le seul être 
qu'elle eût et qu'elle aimât au monde pût mourir, la pauvre 
enfant eut un pressentiment terrible! et, cependant, elle qui 
venait d'entendre sa mère lui parler, il n'y avait qu'un in- 
stant, ne pouvait pas croire que ce fût une chose possible que 
le passage de la vie à la mort sans secousse, sans bruit: elle 
coUa ses lèvres sur le front de sa mère; mais ses lèvres, brû- 
lantes de fièvre, éprouvèrent une sensation terrible en tou- 
chant ce front de marbre. 

Elle recula de trois pas en arrière, effrayée, mais non 
convaincue. 

La tête était retombée tournée légèrement du côté de la 
chambre ; de sorte que les grands yeux fixes continuaient de 
regarder la jeune fille avec un reste d'expression maternelle; 
mais ces yeux, au lieu de lui rendre du cahne, commen- 
çaient à épouvanter Carmélite. 

Alors, éperdue, regardant à droite et à gauche, mais re- 



250 LES MbHIGANS DE PARIS 

venant toujours h fixer les yetix sur ces yeux effhiyantSy elle' 
se mit à crier de toute la force de ses poumons : 

— Mère! mère I mais parle-moi donc ! réponds-moi donc, 
mère i ou je vais croire que tu es morte... que tu es morte î 
répèta-t-elle en se rapprochant avec angoisse. 

Mais, devant Timmobilité cadavérique de ce corps, ell& 
demeura immobile elle-même après un pas essayé. EUe con- 
tinua d'appeler sa mère avec des cris déchirants, mais sans 
oser la toucher; et ce Ait lasse de ne pouvoir obtenir une 
réponse, n'osant pas rester plus longtemps dans cette cham- 
bre sous le regard de ces yeux de spectre, redoutant tout,, 
mais n'étant certaine de rien, qu'elle owrit la porte de l'ap- 
partement, et se mit à crier: a Au secours! t 

Gdomban sortit de chez lui h ses cris, et aperçut, comme 
nous l'avons dit, la jeune fille échevelée, baignée de larmes, 
et se tordant les mains. 

— Monsieur t monsieur ! dit*elle, ma mère me r^arde^ 
mais elle ne me répond pas ! 

— Bile est probablement é^^mouie de faiblesse, répondit 
le jeune homme, qui était aussi loin qu'elle de croire à 1» 
mort. 

Et il entra dans la chambre à coucher. 

Il tressaillit en apercevant ce corps, qui avait pris en quel* 
que sorte Taspect d'un cadavre: la face était hippocratique; 
les membres étaient rigides; la main, au poignet de laquelle 
il cherchait les battements du pouls, était froide comme un 
marbre! 

Il se souvenait, lui aussi, d'avoir vu, enfant de qirînze ans, 
sa mère, la noble comtesse de Penhoël, étendue sur son lit 
de parade, et il reeonnaissait, empreintes au front du cada- 
vre qu'il avait à cette heure sous les yeux, les teintes via* 
lacées de la mort. 

— Eh bien, monsieur?... eh bien?... demanda Garméllter 
en sanglotant. 

Le jeune homme fit semblant de continuer de croire à un 
évanouissement, afin de préparer peu à peu la jeune fille au 
coup qui allait la frapper. 

-< Oh ! dit-il, votre mère est bien mal, pauvre enfant ! 

— Mais pourquoi ne me répond-elle pas, nMmsieur? pour- 
quoi ne me répond-elle pas ? 

— Approchez-vous, mademoiselle, dit Colomban. 



LES HOHIGA^S DB PARIS 251 

— Je n'ose... je n'ose... Pourquoi me regarde-t-elle 
«insi? que-me demande-t-elle?... que veiit-elle donc, à me 
regarder ainsi ? 

— Sile demande que vous lui fermiez les yeux, mademoi- 
selle! elle demande que nous priions pour le repos de son 
âme! 

— Mais elle n'est pas morte, n'est-ce pas ? s'écria la jeune 
fille. 

— Agenouillez-vous, mademoiselle! dit Golomban en lui 
donnant l'exemple. 

— Que, dites-vous là, monsieur? ... 

— Je dis, mademoiselle, que Dieu, qui nous a donné la 
vie, a le droit de nous la reprendre quand il lui plaît. 

— Oh ! s'écria la jeune fille, comme frappée de la foudre; 
oh I je vois, je vois!... ma mère est morte! 

Elle se renversa en arrière, oemme si elle allait mourir 
elle-même. 

Le jeune homme la reçut dans ses bras, et la transporta 
évanouie sur son lit, qui était dans l'alcôve de la pièce 
voisine. 

Aux cris poussés par la jeune tille, au bruit qu'avait fait 
la scène que nous venons de raconter, la femme d'un des 
ouvriers du premier étage était montée, avec une femme 
de ses amies qui était chez elle en ce moment. 

Les deux femmes, trouvant toutes les portes de l'apparte- 
ment (Hivertes, entrèrent et aperçurent Ck)lon^n essayant 
4e faire revenir la jeune fille à elle en lui frappant dans les 
mains. 

Gomme ce remède n'opérait pas assez vivement, une des 
femmes prit la carafe qui était sur la toilette, et en inonda 
le visage de la pauvre orpheline. 

Carmélite revint à elle , grelottant et tremblant; les deux 
femmes vouhirent la déshabiller et la mettre au lit. 

Mais, elle, faisant un effort, et se roidissant sur ses pieds, 
se tourna vers Golomban. 

— Monsieur, vous avez dit que ma mère demandait que 
je lui fermasse les yeux... Gonduisez^moi près d'elle... con- 
duisez-moi, je vous en prie!... Sans quoi, ajouta-t-elle en 
approchant avec terreur sa bouche de l'oreille de Golomban, 
•^ sans qud, elle me regarderait ainsi pendant réternité! 



ttS LES MOHIGANS DE PARIS 

— Venez I dit le jeune homme, qui croyait voir un com* 
mencement de délire dans les yeux de l'orpheline. 

El elle traversa sa chambre, appuyée sur le jeune homme, 
entra dans la chambre de sa mère, dont le regard, quoique 
déjà vitreux, avait conservé sa terrible fixité, s'approcha du 
lit à pas lents, roides, solennels, et, se penchant sur le ca- 
davre, elle lui abaissa les paupières pieusement et l'une 
après l'autre. 

Après quoi, les forces lui manquant. Carmélite tomba sur 
le cadavre de sa mère, et s'évanouit upe seconde fois» 



XXXVII 



Fra Dominieo Sarranti. 



Le jeune homme prit Carmélite dans seà bras, et la trans- 
porta comme il eût fait d'un enfant dans la chambre voi- 
sine, où attendaient les deux femmes. 

Le moment était venu de la déshabiller et de la coucher. 

Colomban se retira chez lui en priant une des voisines de 
venir le joindre aussitôt que la jeune fille serait au lit. 

La voisine entrait dix minutes après chez Colomban. 

— • Eh bien? demanda-t-il. 

•— Eh bien, elle est revenue à elle, dit la voisine; mais 
elle tient sa tête à deux mains, et prononce des paroles sans 
suite comme si elle avait le délire. 

— A-t-elle des parents ? demanda le jeune honmie, 
r- Nous ne lui en connaissons pas.'^ 

— Des amies, dans le quartier? 

— Aucune amiel c'étaient des gens bien tranquilles, 
bien honnêtes, et qui vivaient très-retirés; cela ne connais- 
sait personne au monde. 



LES MOHIGANS DE PARIS 253 

— Que comptez-vous en faire, alors? Elle ne peut pas 
Tester dans cet appartement mortuaire ! Il faudrait ia faire 
clianger de chambre. 

— Je vous offrirais bien la mienne, dit la voisine; mais 
nous n'avons qu'un Ut... Après cela, ajouta la brave femme 
comme se parlant à elle-même, j'enverrai mon homme 
coucher dans le grenier, et je passerai la nuit sur une 
chaise. 

Ces dévouements pour des inconnus appartiennent exclu- 
j»ivement à certaines femmes de ia classe ouvrière: la femme 
du peuple offre sa table, sa chambre, son lit, avec plus de 
désintéressement que le boutiquier n'offre un verre d'eau. 
Que la douleur morale ou physique l'appelle à son aide, que 
ce soit un homme à l'agonie ou un homme au désespoir, la 
femme du peuple offre ses soins, ses consolations, ses se- 
cours de toute nature avec une générosité et une abnéga- 
tion qui sont un des plus beaux titres à l'admiration du 
philosophe et de l'observateur. 

— Non, dit Colomban, faisons mieux : traînez le lit de la 
jeune fille dans ma chambre, traînez le mien dans son 
alcôve; puis allez chercher un prêtre pour veiller près du lit 
mortuaire : j'irai, moi, chercher un médecin pour elle. 

La voisine parut hésiter. 

— Qu'y a-t-il? demanda Colomban. 

— Il y a que j'aimerais mieux aller chercher le médecin, 
et que ce fût vous qui alliez chercher le prêtre. 

— Pourquoi cela ? 

— Parce que la bonne dame est morte subitement. 

— Hélas 1 oui, bien subitement. 

— Et, par conséquent, morte... vous comprenez? 

— Non, je ne comprends pas. 

— Morte sans confession. 

— Eh bien, mais vous avouez vous-même que c'était une 
sainte. 

— Oui, mais un prêtre... un prêtre n'entendra point de 
eette oreille-là! 

— Comment ! un prêtre refuserait de veiller une morte ? 

— Une morte qui ne s'est pas confessée, il y a gros à 
ijcrier. 

.- C'est bien... Alors, chargez-vous du médecin; je mo 
cnarge du prêtre. 

u 16 



fS4 ^R^ MQHIGAiiS DE PARIS 

— Oh l le médecin, ce n'est pas bien loin : c'est presque 
en face. 

— Je demande seulement quelqu'un pour porter une lettre 
rue du Pot-de-Fer. 

— Donnez-moi la lettre; je trouverai bien quelqu'un. 
Colomban s'assit à une table, et écrivit : 

tt Venez, mon ami! un vivant et un mort ont besoin de 
vous. > 

Et, pliant la lettre, il y mit cette ^dtesse : 

« A frère Dominique Sarranti, moine dominicain, rue du 
Pot-de-Fer, no 11. » 

Puis; remettant la lettre h la voisine : 

— Tenez! dit-il. 

La voisine descendit. 

Pendant qu'elle descendait, Colomban opérait le démé- 
nagement projeté, en tirant son lit dans la chambre de la 
jeune fille, et en tirant le lit de la jeune fille dans sa cham- 
bre, à lui. 

I^ femme en visite chez la voisine se chargeait de rester 
près de Carmélite jusqu'à l'arrivée du médecin, et, s'il le 
fallait, de passer la nuit à son chevet. 

Le délire augmentait de moment en moment. 

La femme s'installa près de Carmélite; Colomban des- 
cendit chez répicier, acheta un cierge, le plaça au chevet 
du lit de la morte, et l'alluma. 

En l'absence de Colomban, la voisine était rentrée avec 
le médecin, et, laissant l'homme de science près de la ma- 
lade, elle avait rendu à la morte le soin pieux de lui croiser 
les mains sur la poitrine, et de lui mettre un crucifix entre 
les mains. 

Colomban alluma le cierge, se mit à genoux, et récita les 
prières des morts. 

Il n'y avait pas de trop des deux femmes pour soigner 
Carmélite ; le médecin avait reconnu les premiers symp- 
tômes d'une méningite; il avait laissé une ordonnance, 
recommandant de la suivre sévèrementî;. SI ne dissimulait 
point la gravité du cas : la méningite^ de fâimple qu'elle 
était, pouvait devenir aiguë. 

Quant à la mère, elle était morte de la rupture d'un des 
gros vaisseaux du cœur. 

Beaucoup d'esprits forts eussent ri en voyant ce beau 






LES MOHIGANS DE PARIS 2$& 

jeune homme de vingt-deux ans è genoux pi^ès du lit d'une 
femme inconnue, et disant les prières des morts dans le 
Mwe d'heures aux armes de sa famille. 

Mais Golomban était un religieux Breton des anciens jours, 
qui eût, ainsi que ses ancêtres, vendu terres et châteaux 
pour suivre Gaultier Sans-Argent à Jérusalem, en disant : 
DkxlevoU! 

Il priait donc avec tme ferveur réelle, en cherchant è 
exiler de sa prière toute idée terrestre, lorsqu'il entendit 
derrière lui le bruit d'une porte qui crie sur ses gonds. 

Il se retourna. 

Celui quil avait envoyé chercèer venait à son appel: 
frère Dominique, avec son beau costtime blanc et noir, était 
aer le seuil. 

Ce jeune moine, de vingt-sept à vingt-huit ans à peine, 
était à peu près le seul ami, — sauf ces camarades de col- 
lège qu'on est convenu d'appeler des amis, et qui font une 
Tace à part, — ee jeune moine, disons-nous, était à peu près 
le seul ami que Colomban eût à Paris. 

Un jour, C(^omban, passant devant l'église Saint*Jacques- 
du-Haut-Pas, avait vu la population de la rue et ûa. fau- 
iomg s'encombrant à la porte; il avait demandé ee que 
c'était, et on lui avait répondu qu'un jeune moine vêtu 
4'une longue tcbe blanche faisait un sermon. 

Il était entré. 

Un moine, en effet, jeune d'âge, mais vieilli soit par les 
ansténtés, soit par la douleur, était en chaire, et prêchait» 

Son sermon avait pour sujet la résignation. 

Le moine l'avait divisé en deux parties bien distmctes. 

Dans les malheurs qui viennent de Dieu, c'est-à-dire dans 
les eas de mort, d'accidents terribles, d'infirmités incura- 
bles, il disait : 

t Oui, résignez-vous, mes frères! courbez-vous sous le bras 
qui châtie; priez et adorez! La résignation est une vertu t > 

Mais, dans tous les malheurs qui viennent des hommes, 
comme ambitions déçues, fortunes ruinées, projets avortés, 
il disait : 

t Réagissez contre la mauvaise fortune, mes frères! rele- 
vez-vous, forts de votre confiance dans le Seigneur, dans 
votre droit et dans vous-mêmes; engagez la lutte, et sou- 
tenez le combat! La résignation est une lâcheté! t 



256 LES MOHIGANS DE PARIS 

Golomban attendit que le sermon fût fini, et, au sortir de 
l'église, il alla sefrer la main du moine, comme il eût fait» 
non pas à un personnage revêtu d'un caractère sacré, mais 
h tout homme en qui il honorait ces trois vertus, que son 
propre caractère le mettait à même d'apprécier : 

La simplicité, Thonnéteté, la force. 

A partir de ce jour, les. deux jeunes gens, — - le moine 
était de quatre ou cinq ans Tainé de Golomban, — à partir 
de ce jour, les deux jeunes gens s'étaient découvert une 
rare communauté de principes et de sentiments. 

En conséquence, ils s'étaient étroitement liés, et il était 
bien rare qu'une fois ou deux par semaine ils n'allassent 
point passer deux ou trois heures l'un chez l'autre. 

Jetons un regard en arrière, et voyons ce jeune moine 
venir à nous, grave et pensif, sur le chemin austère du 
passé. 

Il s'appelait Dominique Sarranti^ et avait plus d'une ana- 
logie, plus d'un rapport avec ce sombre saint dont le hasard 
avait fait son patron. 

Il était né à Vic-Dessos, petite ville de l'Ariége, située au 
bord d'une forêt, à six heues de Foix, à une enjambée de 
la frontière d'Espagne. 

Son père était Corse, et ba mère Catalane; il tenait d^ 
l'un et de l'autre : il avait la sombre mémoire du Corse, 
la terrible ténacité du Catalan. Quiconque l'eût vu en chaire 
avec son geste puissant, quiconque l'eût entendu avec sa 
grave et austère parole, l'eût pris à l'instant même pour un 
jeune moine espagnol en mission en France. 

Son père, né à AJaccio la même année que Bonaparte, 
attaché à la fortune de son compatriote, en avait subi toutes 
les vicissitudes : il avait accompagné l'empereur vaincu à 
l'île d'Elbe; il avait suivi Napoléon trahi à Sainte-Hélène. 

En 1816, il était revenu en France. Pourquoi avait-il 
quitté sitôt l'illustre prisonnier ? Gaëtano Sarranti avait pré- 
texté l'insalubrité du climat, la dévorante chaleur du soleil. 

Ceux qui le connaissaient ne croyaient point à ce motif, 
et ils regardaient Sarranti comme un de ces agents mysté- 
rieux que l'empereur répandait, disait-on, en France, pour 
tenter un retour de Sainte-Hélène, comme il avait tenté V;it 
retour de l'ile d'Elbe, ou tout au moins, si ce retour ét^it 
impossible, pour veiller aux intérêts de son fils. 



LES MOHIGÂNS DE PARIS 267 

Il était entré, comme précepteur de deux enfants, chez un 
homme très-riche nommé M. Gérard. 

Ces enfants n'étaient pojnt le ÔIs et la fille de M. Gérard : 
c'étaient son neveu et sa nièce. 

Mais, tout à coup, en 1820, lors de la conspiration Nantes 
et Bérard, Gaëtano Sarranti avait disparu, et Ton disait qu'il 
était allé rejoinfdre, dans Tlnde, un ancien général de Na- 
poléon entré, dès 1813, au service d'un prince de Lahore. 

Nous avons déjà dit un mot de celte fuite de Gaëtano Sar- 
ranti, à propos de la disparition du charron de la rue Saint- 
Jacques, frère de la mère Boivin; disparition qui avait fait 
que la petite Mina, ayant trouvé fermée la porte à laquelle 
elle venait frapper, avait été recueillie par le maître d'école 
et sa famille. 

Nous avons parlé à ce propos aussi d'un fils qu'avait, au 
séminaire Saint-Sulpice, ce Corse fugitif. 

Ce fils, c'était, le personnage dont nous essayons de tra- 
cer le portrait; c'était frère Dominique Sarranti, que son 
aspect espagnol faisait généralement appeler fra Dominico. 

Le jeune homme s'était destiné de tout temps à l'état 
ecclésiastique; sa mère morte, son père partant pour Sainte- 
Hélène, il avait été mis dans un séminaire. 

A son retour, en 1816, son père, — voyant avec peine 
cette vocation étrange dans un jeune homme qui pouvait 
être toute autre chose que prêtre, — son père, disons-nous, 
avait tenté un dernier effort pour le faire rentrer dans la vie 
civile; il rapportait avec lui une somme assez considérable 
pour assurer Tindépendance du jeune homme; mais celui-ei 
avait refusé avec obstination. 

En 1820, quand Gaëtano Sarranti avait disparu, son fils, 
pensionnaire, comme nous avons dit, à Saint-Sulpice, avait 
été appelé plusieurs fois à la police. 

Une fois, ses camarades l'avaient vu rentrer plus sombre 
et plus pâle encore que de coutume. 

Une accusation bien autrement grave que celle d'un com- 
plot contre la sûreté de l'État pesait sur son père. 

Non-seulement il était accusé d'avoir voulu, à l'aide de 
moyens violents, renverser le gouvernement établi, mais 
encore une instruction se poursuivait contre lui, comme pré- 
venu du vol d'une somme de trois cent mille francs apparte- 
nant à ce M. Gérard, des neveux duquel il était précepteur; 






tSS LES MOHICANS DE PARIS \ 

mais encore on lui imputait la di&paritioii, avait-on dit d V 
bord, et même l'assassinat, disaitron maintenant, des ces 
deux mêmes neveux 1 

Il est vrai que> bientôt après^ rinsUiieyon commencée fut 
abandonnée; mais l'exilé n'en restait pas moins sous le 
poids de la terrible accusation. 

Tous ces événeittents rendirent Dommique de plus en plus 
sombre comme homme, de plus en plus austère comme 
prêtre. 

Aussi, au momeot de prononcer ses vœux, déclara-t-il 
qu'il voulait entrer dans un des ordres les plus sévères, et 
choisit-il l'ordre de saint Dominique, qui a pris en France 
le nom d'ordre des Jacobins, en raison de ce que le prunier 
couvent de cet ordre fut bâti rue Saint-Jacques. 

Il prononça ses vœux, et fut ordonné prêtre le lendemain 
de sa majorité, c'est-à-dire le 7 mars l«2t. 

Il y avait donc ua peu plus de deux ans déjà, à l'époque 
où nous sommes arrivés, que frère DcMiynique était dans les 
ordres. 

C'était, à cette heme, un homme de vingt^sept à vingt- 
huit ans, avec de grands yeux noirs, vifs, clairs, pénétrants» 
au regard profond, au front soucieux, au visage pâle et aus- 
tère, à l'attitude fière, énergique, résolue; il était grand de 
' taille, sobre de gestes» concis de paroles; sa démarche était 
noble, lente, grave, rhy thmée en quelque sorte ; en le voyant 
l>asser dans la rue, cherchant l'ombre des maisons pour y 
plonger son front rêveur, qui portait incessamment la trace 
d'un sombre chagrin, on Teût pris pour un de ces beaux moi- 
nes de Zurbaran, qui, descendu de la toUe, eût fait, fugitif 
du sépulcre, sa rentrée sur la terre du pas égal et sonore du 
convive de pierre se rendant à l'invitatioii de don Juan. 

Au reste, la volonté inftexU>ie et la profonde énergie ÛGtA 
eetteâguie fatale était empreinte révélaient plutôt la rigidité 
de principes austères que le combat dépassions ambitieusea. 

C'était, en outre, le jugement le plus droit, l'esprit le pius 
sain, le cœur le plus abondant, qui existât au monde. 

Le seul crime irrémissible dont un hcmmie pût se rendre 
eoupable^à ses yeux, c'était l'insouciance en matière d'hu- 
manité; car l'amour de l'humanité lui semblait l'élément 
principal de la vie des peuples; il avait d'admirables élans 
d'enthou^asme quand il entrevoyait dans l'avenir, si éloigîaé 






LES HOHIGANS D£ PARIS 2!» 

qu'il fw, eèUe.harmonie universelle fondée sur la fraternité 
des nations, et qui doit faire le pendant de Tharmonie uni* 
verseïle des mondes^ 

Lorsqu'il parlait de Tiadépendance future des nations^ 
c'était avec une éloquenee enirûnante; on se sentait alors 
emporté vers lui et avec lui par ua élan de sympathie irrésis« 
tible; sa parole vous laissait comme ua reflet de son cœur; 
sa parole vous communiquait sa for^! on était illuminé par 
les rayoûs de sa flamboyante énergie; on était prêt à pren- 
un pan de sa robe, et à dire : « Marche devant, prophète; je 
te suis! > 

Seulement, un ver terrible rongeait ce fruit savoureux : 
c'était cette accusation de vol et d'assassinat qui pesait sur 
son père absent* 



XXXVIII 



Symphonie àvt prhitanps et des roses. 



. Tel était le jeune moine qui apparaissait sur le seuil. 
Il s'arrêta, frappé du spectacle qu'il avait devant les yeux. 

— Ami, dit-il de sa voix triste, à laquelle il savait, dans 
l'occasion, donner un accent consolateur, la femme qui est 
couchée là n'est ni votre mère ni voire sœur, j'espère? 

— Non, répondit Côlomban; j'iavais quinze atfs quand j'ai 
perdu ma mère, et je n'ai jamais eu'de sœur. 

— Dieu vous censerve pour la consolation des vieux jours 
de votre père, Golomban t 

Et il s'apprêta à s'agenouiller devant le cadavre. 

— Attendez, Dominique, dii Golomban; je vous al envoyé 
chercher... 

Dominique rinterrompit. 



360 LES MOHIGANS DE PARIS 

— Vous m'avez envoyé chercher, dit-il, parce que vou» 
aviez besoin de moi. Je suis venu; me voici. ^ 

— Je vous ai envoyé chercher, ami, parce que cette femme 
que vous voyez couchée le, frappée comme d'un coup de 
foudre par la rupture d'un des gros vaisseaux du cœur, toute- 
bonne chrétienne, toute sainte femme qu'elle* était, vient de 
mourir sans confession. 

— C'est à Dieu seul, et non pas aux hommes, à juger danr 
queffes dispositions elle est morte, dit le moine. Prions t 

£t il s'agenouilla au chevet du lin 

Colomban, sachant qu'il y avait une garde près de la fille, 
un prêtre près de la mère, put dès lors vaquer aux soins de 
l'inhumation. 

En passant, il sinforma de l'état de Carmélite. 

La jeune fille, épuisée, s'était endormie sous l'influence 
d'une potion opiacée prescrite par le médecin. 

Colomban prit tout l'argent qu'il avait chez lui, jusqu'au 
dernier sou; puis il régla, avec l'église, avec les pompes fu- 
nèbres, avec le conservateur du cimetière tous les détails de 
ce cinquième acte de la vie. 

Le soir, à sept heures, il était rentré. 

Il retrouva Dominique, sinon en prière, du moins en mé— 
ditation, près du chevet de la morte. 

L'homme de Dieu n'avait ps^" quitté un instant la chambre- 
funèbre. 

Colomban exigea qu'il allât prendre quelque nourriture. 
Le moine ne semblait pas soumis aux besoins ordinaires de la 
vie; il obéit, cependant, aux sollicitations de son ami; mais, 
au bout de dix minutes, il était de retour, et avait repris sa 
place au chevet de la morte. 

Quant à Carmélite, eUe s'était réveillée avec un redouble- 
ment de délire. 

Au moins la pauvre enfant, n'ayant plus la conscience de 
son état, ignorait tout ce qui allait se passer. 

Mieux valait, à tout prendre, les cuisantes douleurs du 
corps que les profondes angoisses de l'âme. 

Les voisines se chargèrent des soins pieux de l'ensevelis- 
sement; un menuisier apporta la bière; des vis furent sub- 
stituées aux clous, afin qu'au fond de son délire, la pauvre 
Carmélite n'entendit point les coups frappes sur le cercueir 
de sa mère. 



LES MOHIGÂNS DE PARIS 2ei 

La mort ayant été subite, ce ne fut que le surlendemain 
que le corps fut porté à Saint-Jacques-duHaut-Pas. 

Frère Dominique dit la messe funèbre dans une chapelle 
particulière. 

Puis le corps fut transporté au cimetière de FOuest. 

Colomban accompagnait le corps avec deux ouvriers qui 
avaient consenti à perdre leur salaire du jour pour remplir 
ee religieux devoir. 

La fièvre cérébrale de Carmélite suivit son cours; admira- 
blement traitée par le médecin, elle fut obligée de reculer 
pas à pas devant la science 

Au bout de huit jours, la jeune fille avait repris connais- 
sance; au bout de dix jours, le médecin répondait d'elle; le 
quinzième jour, elle se levait. 

Ses larmes coulèrent; — elle était sauvée I 

Cependant, la faiblesse de la pauvre enfant était telle d'a- 
bord, qu'à peine si elle pouvait articuler un son. 

En rouvrant les yeux, elle avait aperçu à son chevet la 
loyale figure de Colombati, la dernière figure qu'elle eût vue 
en fermant les yeux, la première qu'elle vît en les rouvrant 

Elle fit mi petit signe de tête en manière de reconnais- 
sance et de remerciment; puis elle sortit des draps sa maia 
effilée par la fièvre, et la tendit au jeune homme, qui, au 
lieu de la serrer, la baisa respectueusement, comme si le 
sceau de la douleur im))rimé au front de la jeune fille fût, 
aux yeux du noble Breton, un titre de respect aussi grand 
pour le moment que la couronne sur le front d'une reine. 

La convalescence de Carmélite dura un mois; ce fut au 
commencement de mars qu'elle reprit sa chambre, el que 
le jeune homme reprit la sienne. 

A partir de ce jour, l'intimité commencée entre les deux 
jeunes gens fut interrompue. 

Colomban conserva dans un pli de sa mémoire le souve- 
nir de la beauté et de la bonté de la jeune filie. 

Carmélite garda dans un coin de son cœur une reconnais- 
sance sans bornes et une aflection dévouée pour Colomban» 

Mais ils cessèrent de se voir autrement que comme deux 
vOmSins habilant sur le même palier, c'est-à-dire à de rares 
intervalles. 

Quand on se rencontrait, une netite causerie commençait 

ift. 



262 LES MOHIGANS DE PARIS 

sur le pas de la porte, mais c'était tout : jamais l'un [nV 
vail franchi le pas de la pcH'te de Tautre. 

Le QKMS de mai arriva ; le jardin de CokMûban était con- 
tigu à celui de Carmélite : une simple haie de lilaa s'élevait 
entre ces deux jardins, •— moins séparés aio^ que ceux de 
Pyrameet de Thisbé, qui, eux, étai^t séparés par un mur. 

Les deux jeunes gens étaient dooc en quelque sorte dans 
le même jardm, puisque, quand le vent agitait les lilas, la 
haie s'entr'ottvjrait cosame pour domier passage à leurs cau- 
series, et que les fleurs s'éparpillaient tantôt chez Tun, tantôt 
chez Tautre. 

Un soir, à la demande de Carmélite, le jeune homme 
avait rouvert son piano, et tirait de cet instrument long- 
temps fermé, longtemps muet comme son cœur, mille notes 
harmonieuses, qui, s'échappant par les fenêtres de sa cham- 
bre, vibraient dans Tair calme du crépuscule, puis, entrant 
par les fenêtres voisines, allaient caresser la jeune fllle à soa 
chevet comme les bouffées rafraîchissantes du printemps. 

Elle avait donc à la fois parfum et mélodie. 

Puis, au fond de tout cela, tristesse, profonde tristesse I 

Pauvre Carmélite t ^elle était dans la plus mauvaise ou 
dans la meilleure disposition pour aimer, selon, chçr lec- 
teur, que vous voudrez faire, de l'amour, une douleur ou 
une joie, une infortune ou un bonheur. 

Maintenant, voyons, que va-t-il advenir de cette situation 
maladive de l'âme ? 

Nous avons dit, dans un des chapitres précédents, que 
toutes les maisons situées à droite de cette partie de la rue 
du Val-de-Grâce et de la rue Saint- Jacques conduisaient à 
des jardins ravissants. 

En effet, de ces fenêtres des jeunes gens d'oè sortait tant 
d'harmonie, et où entraient tant de parfums, voici fadorable 
panorama qui se déroulait sous les yeux : 

 droite, au nord; un imfnense enclos planté de peuphers 
et de grands arbres. 

A gauche, au sud, une suite de jardins plantés d^acacîas, 
de lilas, de jasmins et de cytbes des Alpes à fleurs jaunes 
retombant en grappes* 

A l'horizon, à l'ouest, comme un hamac de verdure où se 
couchait le soleil, le sommet des arbres du Luxembourg. 

Enfin, ou centre du trl^'^^e formé par ces trois poôits 



LES MOILICAHS DB PARIS m 

cardinaux, un des plus beaux spectacles qui puissent s'offrir 
aux regards d'un poëte ou d'un amoureux I 

Qu'on se figure un champ de roses de vingt ou vingt-cinq 
arpents âeurlssant autour d'un petit tombeau construit au 
xvne siècle, et assez semblable, pour la/orme, aux chapelles 
que les héritiers font élever, au Père-Lachaise, au-dessus du 
caveau de leur légataire décédé. 

£t quand nous disons un champ de roses^ — - une plaine 
des environs de Persépoliis, où Ton dit qu'est née la reine 
des fleurs, — qu'on ne croie pas qu'il y ait le moins du 
monde exagération de notre part : il est si doux déjà d'avoir, 
dans une ville comme Paris, cinq ou six pots de roses autour 
de soi, qu'il paraît peut-être fabuleux qu'on en puisse avoir 
sous les yeux un champ tout entier. Rien n'est plus vrai 
cependant, et Ton peut encore aujourd'hui, à trente ans de 
distance, visiter les quatre ou cinq arpents qui sont restés de 
ce champ biblique. 

C'était donc, comme nous l'avons dit, non pas un champ 
de trèfle ou de luzerne, mais un vrai de champ de roses, qui 
parfumait Tair à deux lieues à la ronde. 

Toutes les contrées semblaient avoir apporté dans ce 
jardin, autour dé ce tombeau, comme si ce tombeau eût 
renfermé la retique d\tne sainte, les plus belles roses de 
leur pays. 

On eût dit les planches coloriées de la Monographie du 
rosier, publiée à cette époque par l'Anglais Undley. 

Rien n'y manquait; aucune espèce n'était absente,'aucune 
variété ne faisait défaut; les cinq parties du monde figu^ 
raient là, incarnées dans leurs plus belles fleurs. C'était le 
rosier du Caucase, le rosier du Kamtschatka, le rosier 
bariolé de la Chine, le rosier turneps de la Caroline, le rosier 
luisant des jÊtats-Unîs, le rosier de mai, le rosier de Suède^ 
le rosier des Alpes^ le rosier de Sibérie, le rosier jaune d^ 
Levant, le rosier de Nankin, le rosier de Damas, le rosier 
du Bengale, le rosier de Provence^ le rosier de Champagne, 
le rosier de Saint-Cloud, le rosier de Provins, — que la 
légende prétend avoir été apporté de Syrie à Provins par 
un comte de Brie, au retour des (^^isades; — enfin, c'était 
Ir collection, unique peut-être pc^ree qu'elle était complète, 
des deux ou trois mille variétés de roses connues à cette 
époque, nombre qui s'augmente encore tôt» les jours, pro» 



264 LES MOHICANS DE PARIS 

gression dont nous ne saurions trop louer les horticul— 
tours. 

< Le titre de reine des fleurs, que mérite la rose, est devenu 
banal à force d'être répété, dit le Bon Jardinier; c'est que la 
rose réunit tous les genres de perfection que Ton peut désirer 
dans une fleur : la séduisante coquetterie de ses boutons, 
rélégante disposition de ses pétales entr'ouverts, les con- 
tours gracieux de ses (leurs épanouies, lui donnent la per- 
fection des formes; il n'est pas de parfum plus doux et plur 
suave que le sien; son incarnat est celui de la beauté la 
plus parfaite; avec des nuances plus vives, elle imite le teint 
£nimé de la bacchante, et sa blancheur devient un emblème^ 
d'innocence et de candeur. » 

Cette définition de la rose, définition colorée comme uit 
vieux pastel du temps de Louis XV, pous servira de transi- 
tion naturelle pour arriver à la fraîche beauté de notre 
héroïne; — en effet, quelques mois ajoutés au portrait que 
le Bon Jardinier a tracé de la fleur souveraine suifiront à 
peindre Carmélite. 

Elle était grande et flexiblt de taille, avec de beaux che* 
veux d'un châtain très-foncé, qui semblaient, tant ils pous* 
saient abondants et vigoureux, être rudes à l'œil, mais qui. 
étaient doux comme de la soie au toucher. 

Des yeux d'un bleu de saphir, des lèvres d'un rouge de 
corail, des dents d'un blanc de perle complétaient l'ensem- 
ble de cette belle et savoureuse créature. 

Un jour, vers la fin du mois de mai, Carmélite etColom* 
ban étaient chacun à leur fenêtre, regardant et respirant;, 
la jeune fille était comme éblouie du spectacle, comme 
enivrée du parfum. 

Toute la journée, la chaleur avait été étouffante; pendant 
trois ou quatre heures, il avait plu, et, vers sept heures dit 
soir, en ouvrant sa fenêtre. Carmélite avait été émerveillée 
de voir tout en fleurs ce champ de rosiers, qu'elle avait vu 
en boutons le matin. Elle ne comprenait pas plus cette subite 
efflorescence des plantes qu'elle n'avait compris, dans un 
jour de douleur dont le souvenir était toujours présent à sa 
mémoire, le brusque passage de la vie à la mort. 

ussi, le soir, tous deux étant descendus au jardin, et 
«e trouvant séparés seulement par la haie de lilas déjà. 



LES MOBICÂNS DE PARIS 265 

défleurie, Carmélite interrogea-l-elle Colomban sur cette 
prompte métamorphose des boutons en fleurs. 

Carmélite était fort ignorante en botanique; car, à l'épo- 
que où se passent les événements que nous racontons, cette 
science étai* regardée comme assez superflue dans Téduca- 
lion d*\xLe jeune fille. Colomban, qui plus d'une fois avait 
eu l'occasion de s'apercevoir de cette ignorance, commença 
alors, toujours à travers la mobile muraille de verdure, un 
cours de physiologie végétale, en dégageant celte étude 
charmante des mots précis mais incompréhensibles, pour 
les femmes surtout, dont les savants l'ont encombrée. 

Il lui décrivit Torganisalion des plantes avec beaucoup 
de simplicité, en la réduisant aux trois organes élémentaires 
qui, par leur réunion, constituent tous les tissus végétaux, 
tissus comparables, dans le principe, à une solution de 
gomme qui, s'épaississant bientôt, enchevêtre ses filaments 
déliés, entre lesquels se forment peu à peu d'innombrables 
petites cellules; il lui fit comprendre que c'étaient ces tpois^ 
organes élémentaires qui contenaient la matière incrus- 
tante du bois, les sucs cristallisés, la fécule, le gluten, lesr 
huiles volatiles et les diverses nratières colorantes dont Ift 
principale est la matière verte. 

Des organes élémentaires, il passa aux organes composés^ 
en lui parlant de l'épiderme qui leur sert de transition ; il 
prit une plante à l'état embryonnaire, è cette période où, 
naissante à peine, elle est encore adhérente è la tige ma* 
ternelle, et lui fit suivre toutes les phases de la croissance^ 
jusqu'au moment où, apte à se détacher de sa souche, cette 
plante se reproduit à son tour. 

Après avoir fait ainsi à sa jeune voisine une rapide et 
lucide définition de tous les organes des végétaux, — ra* 
cines, tiges, feuilles, bourgeons, — il lui expliqua les trans- 
formations, chez plusieurs de ces végétaux, de certains de 
leurs organes soit en épines, — comme dans les chardons^ 
les épines-vineltes, les faux acacias, — soit en vrilles, — 
comme dans la vigne, les pois et les passiflores. 
^ n lui fit connaître la solidarité qui existe entre tous ler 
riçnes de la nature; comment l'homme ne peut pas plus 
8c passer de la plante que la plante ne peut se passer de 
rhomme; comment tout est établi en ce monde d'une façon 
81 harmonique, que l'un souffrirait de l'absence de l'autre;^ 



166 LES MOHICANS Dfi PARIS 

il lui découvrit les mystères de la aultition chez les végé- 
taux; lui dit comment ils puisent à la foi» par la racine et 
^ par les feuilles, dans le sol et dans Tair, les éléments néces- 
saires à leur développement; il lui démonta comment la 
sève — qui n'est autre chose que la circulation du sang 
chez les plantes — s'élève de bas en haut, en lui faisant 
voir, par une branche de vigne fraîchement coupée, cet 
écoulement de la sève appelé les pleurs de la vigne; il lui 
apprit, enfin, que les plantes dorment, respirent, se repro- 
duîsept comme les animaux, et il remplit sa jeune intelli- 
gence d'étonneiûent en lui révélant que certaines plantes ont 
<les mouvements naturels qui. contrastent avec Timmobilité 
ordinaire des végétaux. 

Dix fois il voulut s'interrompre, de peur de la fatiguer ou. 
tout au moins de Tennuyer; mais, si la nuit et le feuillage 
ne lui eussent pas voilé le visage de Carmélite, il y eût lu, 
au contraire, le plus profond ravissement. 

Tout à coup, de la pathologie végétale, en voyant filer une 
étoile, on arriva à Tastronomie; des fleurs parfumées de la. 
terre, aux fleurs lumineuses du ciel; on passa en revue les 
noms mythologiques ionnés par les hommes à tous ces 
mondes inconnus, objets de leur éternelle curiosité ; le ciel, 
la terre, la mer, les temps modernes, Tantiquité, la Grèce, 
l'Egypte, UlndOy ces trois aïeules du monde, furent nais à 
contribution pour célébrer ces premières heures d'intimité 
entr(^deux jeunes âmes pendant une belle nuit de prin- 
temps. 

Ils ne songèrent pas aux hommes; ils ne songèrent pas à 
eux-mêmes; ils ne devinèrent pas un instant que les fleurs» 
les flots, les nuages, les étoiles, la brise, sur lesquels ils 
voyageaient depuis le crépuscule, devaient infailhhlement 
les conduire peu à peu dans le& régions éUiérées de Tamour 
jjlatonique. 

£t, cependant, qu'était-ce que. cette ardeur passionnée 
que mettait Colomban dans la description des haï monto de 
îa nature, sinon une manifestation éclatante de l'amour le 
plus frais et le plus puissant qui eût jamais germé, plante de 
vie ou de mort, dans le cœur d'ua jeune homme ? 

Cette force d'attention, ce ravissement de la jetine fille 
pendant cette revue des merveilles de la création, qui avait 
pasâé aussi vite et preaqui? sans laisser plusr de traces que 



LES MOHIGÂNS DE PARIS 907 

rêtoile qu'elle avait vue filer, qu'était-ce donc, sinon la ré- 
vélation du premier amour? 

Et joignez à ces dispositions de dix-sept ans cnez Tune, 
de vingt-deux ans chez Fautre, que la journée avait été ora- 
geuse, que la brise était tiède et parfumée, et qu'aux rayons 
du soleil, à la caresse de cette brise, tout un champ de roses, 
en boutons le matin était en fleurs le soir 1 



XXXIX 



Letombean de la ValUere. 



Ce soir-là donc, enivrés par le parfum des roses qui les 
enveloppait comme ce nuage embaumé où Virgile cache ses 
déesses, sous ce ciel lumineux dont les étoiles semblaient 
amoureusement se poursuivre comme autant d'Apollons et de 
Daphnés, dans cette atmosphère rafraichie par la pluie de la 
journée, en un mot par cette première nuit de printemps, 
calme, sereine, embaumée, les cœurs des deux jeunes gens 
s'entr'ouvrirent à l'amour, comme s'entr'ouvrait à la rosée 
fécondante du soir le calice des fleurs. 

En entendant sonner minuit, en comptant les vibrations 
sonores et successives jusqu'à douze, ils tressaillirent, je- 
tèrent un cri, échangèrent un rapide bonsoir, et remontèrent, 
tremblants comme des coupables. 

Arrivés au second étage, il s'arrêtèrent. — La fenêtre du 
carré était ouverte; la lune éclairait, silencieuse et mélanco- 
lique, le tombeau entoura de roses. 

— Qu'est-ce donc que ce tombeau ? demanda Carmélite 
en s'accoudant sur l'appui de la fenêtre. 

-- C'est' le tombeau de mademoiselle de la Vallière, ré- 
pondit le jeune homme en s'accoudant auprès d'elle, et à 




268 LES MOHICANS DE PARIS 

côté d'elle, dans l'étroit espace ménagé par Touverture de la 
fenêtre. 

— Gomment donc le tombeau de mademoiselle de la 
Vallière se trouve-t-il ici? demanda Carmélite. 

— Tous ces terrains que vous voyez là, répondit Colomban, 
formaient autrefois le jardin d'un couvent appartenant à Tor- 
dre religieux dont vous portez Je nom poétique; au milieu 
de ce jardin était une église bâtie, selon les vieilles légendes 
lutéciennes, sur les ruines d'un temple de Cérès; on ne con- 
naît pas l'époque précise de la fondation de cette chapelle: 
on croit seulement qu'elle date du règne de Robert le Pieux ; 
ce qu'il y a de certain, c'est que, dès la fin du x» siècle, elle 
était occupée par des moines bénédictins de l'abbaye de 
Marmoutier, qui la possédèrent comme prieuré, sous l'invo- 
cation de Notre-Dame-des-Champs, jusqu'en l'année 1604, 
ou elle fut cédée aux religieuses carmélites de la réforme de 
sainte Thérèse. -^ Catherine d'Orléans, duchesse de Lon* 
gueville, poussée par quelques dévots qui lui oiTraient le titre 
de fondatrice, obtint du roi, grâce à l'appui de Marie de 
Médicis, tous les pouvoirs nécessaires à la création de cet 
établissement. Avec l'autorisation du roi Henri IV, et l'ap- 
probation du pape Clément Vin, on fit venir, d'Avila à Paris, 
six religieuses carmélites qui avaient été formées par la 
séraphique sainte Thérèse de Cépède. Ces six religieuses 
furent les premières de leur ordre en France; elles habi- 
tèrent le couvent qui était là, et qui n'existe plus; elles 
prièrent, chantèrent, moururent dans cette église, dont Une 
reste plus que le tombeau dont vous m'avez demandé le nom. 

— Oh ! que c'est curieux 1 fit Carmélite, dans l'étonnement 
que lui causait la révélation de ces mystères de la nature 
éternelle, et de l'éphémère passé. — £t sait-on comment 
s'appelaient ces six pauvres filles? 

— Je le sais, moi, dit en souriant le jeune Breton; car je 
suis l'homme des légendes. Elles s'appelaient Anne de Saint* 
Barthélémy, Isabelle des Anges, Bé^trix de la Conception, 
Isabelle de Saint-Paul et Éléonore de Saint-Bernard. La 
duchesse de Longueville alla à leur rencontre, et voulut que 
leur entrée dans le prieuré fût célébrée par une fête. 

Tout cela n'était peut-être pas auèsi curieux que le disait 
^Carmélite, aussi intéressant que l'affirmait Colomban; mais 
les pauvres enfants se mentaient l'un à l'autre, ne deman- 



LES MOHICANS DE PARIS 269^- 

dant pas mieux que de trouver un prétexie pour ne pas se 
quitter. Tout était bon dans ce cas ; la conversation mystique- 
continua donc. 

— Oh! que j'aurais voulu voir une fête de ce temps-là! 
dit Carmélite. 

— Eh bien, mademoiselle, écoutez, dit Golomban : restez 
où vous êtes, fermez les yeux, substituez l'imagination à la^ 
vue; figurez- vous que vous avez là, à votre gauche, un som- 
bre couvent aux hautE3f> murailles; là, en face de vous, 
réglise, — et attendez... 

Le jeune homme rentra chez lui. 

— Oii allez-vous? demanda Carmélite. 

— Chercher un livre, lui cria le jeune homme, de Tin te- 
neur de son appartement. 

Et, cinq secondes après, il revint, tenant un livre à la* 
main. 

— Maintenant, dit-il, fermez-vous les yeux ? 

— Ils sont fermés. 

— Voyez-vous le couvent à gauche ? 

— Oui. 

— Voyez-vous l'église en face de vous ? 

— Oui. 

Colomban ouvrit le livre. 

La lune brillait radieuse à son zénith, et jetait sur toute, 
cette nature calme et silencieuse une lumière si pure, que 
Colomban pouvait lire comme en plein jour. 

Il lut : 

« Le Mercredi 24 août 1605, jour de saint Barthélémy, fu( 
faite à Paris une nouvelle et solennelle procession des scBurs^ 
carmélites, qui, ce jour-là, prenaient possession de leui 
maison; le peuple y accourut en grande foule, comme pouï 
gagner les pardons; elles marchaient en bel et bon ordre, 
étant conduites par le docteur Duval, qui leur servait de be- 
deau, ayant le bâton à la main, et qui avait du tout la res- 
semblance d'un loup-garou. 

» Mais, comme le malheur voulut, ce beau et saint mystère 
fut troublé et interrompu par deux violons qui commen- 
cèrent à sonner une bergamaôque; ce qui écarta ces pauvres 
gens, et les fit retirer à grands pas, tout effarouchées, avec 
le loup-garou leur conducteur, dans leur église, où, étant 



270 L£S MOHIGÂNS DE PARIS 

parvenues comme en un lieu de franchise et du sûreté, eoa>> 
mencèrent à chanter le Te Beum laudamm.,.'* 

— Avez- vous vu ? demanda Colomban. 

*- Oui; mais autre chose que ee que je comptais voir, 
répondit en souriant Carmélite. 

— On ne voit pas toujours ce que l'on croit voir, quand 
on a las yeux ouverts^ dit Colomban; à plus forte raison 
quand on les a fermés. 

— Et ce fut dans ce couvent que se retira mademoiselle de 
la VaUière ? 

— Dans ce couvent même, où elle passa trente-six ans au 
milieu des exercices continuels d'jme piété de plus en plus 
édifiante, et où elle mourut, le 6 juin de Tannée 1710. 

— Et, alors, c'est là, dans ce tombeau, demanda la jeune 
fille, que repose le corps de la pauvre duchesse? 

— Ce serait beaucoup dire, que d'affirmer cela, répondit 
Colomban. 

— Elle a donc été exhumée? 

— En 1790, un décret de TAssemblée nationale supprima 
le couvent; on démolît Téglise... Qui sait ce que devint le 
corps de la pauvre pécheresse que Le Brun avait représentée 
sous les traits de la Madeleine? Et, cependant, comme je 
vous Tai dit, à vous qui, un siècle et demi après sa mort, vous 
inquiétez d'elle, la tradition prétend qu'il a été épargné, et 
qu'il repose toujours dans le ca\'eau, au-dessous de cette 
petite chapelle. 

— Et, demanda Carmélite avec l'hésitation de la eiiriosité 
qui craint d'être déçue, on ne peut pas y entrer, san» doute? 

— Je vous -demande pardon, mademoiselle, répondit 
Colomban; on fait plus que d'y entrer : on y demeure. 

— fit quel profane peut habiter cette retraite sacrée? 

— Le jardinier, mademoiselle; celui qui cultive toutes ce» 
belles roses dont nous respirons en ce moment les par^ 
fums. 

— Ohl que je voudrais visiter cette chapelle! s'écria 
Carmélite. 

— Rien n'est plus fàwle. 

— Comment faire ? 

— Il suffît de demander la permission au jar^nier. 
^ Mais, s'il me la refuse?... 

— S'il rr)fus0 de vous laisser voir le tombeau, vous lui de^ 



1 
i 



i 



L;BS &fOHlGAIfS BE PARIS 9S& 

mandereB à Toir ses roses, et» par amour pour ses roses^ il 
TOUS permettra de voir le tombeau. 

— • Alors, ces roses seul kluL? 

-^ n en est le possesseur {nriyilégié. 

— Et qub peut-il faire de tant de roses ? 

— Maift^ dit le jeuoe Breton, il les vend. 

^ ûh ! le médiant homme 1 dit Carmélite avec un repro-- 
che tout enâintin; vendre ces belles roses t Moi qui croyais 
<|u'il les cuUivait par religion, ou toitf au moins pour son 
plaisir! 

— Il les vend... fit, tenez, regardez 1 d'ici, sur ma fenêtre, 
vous verrez trois rostôrs qu'il m'a vendus ces jours-ci* 

Carmélite se pencha de côté, et ses beaux cheveux flot- 
tants elQeur^ent le visage du jeune homme, qui sentit pas- 
ser un frisson par tout son corps. 

Elle, en même temps, sentit le souffle de Colomban passer 
dans ses cheveux; car, se reculant vivement^ et toute rou- 
gissante : 

-- Oh t dit-dle imprudemment, combien je voudrais avoir 
un des rosiers qui ^tour^t cette chapelle t 

— Me permettrez*-vou& de vous ofMr un des miens? se 
hltode dire Colomban. 

— 0ht merci, monsieur, répondit CarméMtes'apercevant 
de son étourderie ; j'en voudrais imi, mais tiré par mes mains 
de cette terre où sœur Louise delà Miséricorde a vécu, et oii 
sao eorps a reposé et repose même p«tt-étre enove main- 
tenant 

— Que n'y allez-vous dès demain matin ? 
— Je n'oserais jamais y aller toute seule. 

— Je vous oUre mon bras, si vous voulez l'accepter. 

La jeune fiUe demeura un instant emlmrrassée; puis, en- 
fin, faisant un effort : 

— Écoutez, monsieur Colomban, dit-dle, j'ai une pK>* 
fonde estime et une grande reconnaissance pour vous; mais, 
si je sortais à votare bras en plein jour, toutes les commères 
du quarUec seraient scand^ai^ées d^une pareille inconve- 
nance. 

— Allons-y le soir. 

^ Estr-ce qu'dn peut y aUer le soir? 

^ Pourquoi pas? 

-* C'est qu'il me semble que le j^rdmier doit se coucher 



279 LES MOHIGANS DE PABIS 

en même temps que ses fleurs, pour se lever en même 
temps qu'elles. 

^ Je ne sais pas à quelle heure il se couche; mais ce que 
je sais, c'est qu'il se lève bien avant elles 

— Comment savez- vous cela? 

— Quelquefois, la nuit, quand je ne dors pas... (la voix de 
Golomban trembla légèrement en prononçant ces mots), je 
me met» à la fenêtre et je l'aperçois, trottant dans son jar* 
din, unb /anterne à la main... Et, tenez, mademoiselle, ce 
feu foUel qui court à travers les roses, n'est-ce pas lui? 

— Où court-il ainsi ? demanda la jeune fille. 

— Après quelque chat, probablement. 

*— Mais, s'il se lève, dit Carmélite en souriant, bien qu'il 
soit de bonne heure pour lui^ il doit être fort tard pour nous t 

— Tard ? dit Colomban. 

— Oui... Quelle heure peut-il être ? 

— Deux heures, à peu près, fil Colomban avec une cer- 
taine hésitation. 

— Oh ! jamais je ne me suis couchée si tard 1 s'écria la 
jeune fille levant les mains au ciel. Deux heures du matin, 
mon Dieu! Oh ! bien vite, bonsoir, monsieur Colomban t... 
Je vous remercie des heures instructives que vous m*avez 
fait passer, et, un soir, ajouta-t-elle plus bas, un soir que 
tous les voisins seront couchés, je vous demanderai votre 
bras pour aller déterrer un rosier. 

— Nous ne trouverons jamais une nuit plus belle que celle- 
ci^ mademoiselle, dit le jeune homme, qui s'efforça de ne pas 
trembler en parlant. 

— Oh ! si je croyais n'être pas vue, dit franchement et in- 
génument la jeune fille, j'irais tout de suite. 

— Par qui voulez-vous être vue, à cette heure? 

— Mais par la portière, d'abord. 

— Non, j'ai un moyen d'ouvrir la porte sans l'éveiller. 

— Comment ! vous allez crocheter la porte ? 

— Ohl non, mademoiselle; je vais l'ouvrir avec une clef 
que j'ai fait faire. Je rentre quelquefois du cabinet de lec- 
ture à minuit passé, et, comme la portière est infirme, je 
me suis fait un scrupule de la réveiller. 

— Eh bien, s'il en est ainsi, dit la jeune fille, allons-y tout 
de suite; aussi bien, je crois que j'aurais beau me coucher, 
je ne dormirais pas en pensant à mon rosier. 



LES MOHICANS DE PARIS 271 

Était-ee bien votre rosier, Carmélite, qui vous eût empê- 
chée de dormir ? 

Non. 

Mais vous le croyiez, pauvre enfant, vierge innocente, et 
ê' était votre innocence môme qui vous poussait à cette es- 
capade nocturne, au bras de ce jeune homme, aussi innocent 
que vous. 

Carmélite se coiffa d'un petit bonnet, jeta un fichu sur ses 
épaules; le jeune homme prit son chapeau, et tous deux 
descendirent à petits pas Tescalier : — ils allaient bien dou^ 
cernent, et, cependant, ils firent encore assez de bruit pour 
réveiller les oiseaux qui dormaient dans les lilas, et qui, en 
les entendant passer, et en voyant cette belle lune, se mirent 
à chanter, soit qu'ils crussent è l'aurore, soit qu'ils voulus- 
sent faire leur partie dans cette fête de nuit que le printemps 
et la nature donnaient aux deux jeunes gens. 

Après avoir franchi la rue Saint-Jacques et la rue du Val- 
de-Grâce, ils arrivèrent rue d'Enfer, en face de cette grande 
porte de bois à claire-voie, qui sert d'entrée à l'ancien jar- 
din des carmélites. 

Ils sonnèrent. 

U était de bien bonne heure ou bien tard pour sonner; 
aussi le jardinier hésita-t-il un instant. 

Mais, au second appel de la clochette, on vit l'homme et 
la lanterne se mouvoir; tous deux s'approchèrent; la lan- 
terne s'éleva à la hauteur du visage des deux visiteurs, et le 
|ardinier reconnut le jeune homme, qu'il voyait tous les 
jours à sa fenêtre, et dont il écoutait parfois, étendu au mi- 
lieu de ses rosiers, la voix vibrante, accompagnée des éous 
du piano. 

L« jardinier ouvrit la porte, et introduisit cet autre Adam 
et cette nouvelle Eve dans son paradis. 

C'était, comme nous l'avons dit, une immense pépinière 
où l'on ne cultivait que des roses. 

Rien ne peut exprimer la sensation de douceur charmante 
et de frais enivrement qui saisit les jeunes gens lorsqu'ils 
pénétrèrent dans ce harem de roses dont le sultan, une lan- 
terne à la main, disait les noms harmonieux, qui retentis- 
saient à leurs oreilles comme des notes échappées aux chan- 
sons des oiseaux. 

On eût dit la mélodie du bulbul, ce rossignol d'Orient qui 



s» LES HOHICANS DE PARIS 

a le secret des fleurs, et qui, pareil aux roseaux du roi Mîdas, 
divulgue ce secret à la brise de Test. 

En marchant ainsi appuyés au bras l'un de Tautrc, et 
éeoutant la nomenolatuve des roses, ils arrivèrent devant le 
tombeau ou Ja chapelle de sœur Louise 4e la If iséricorde. 

Carmélite hésitait à entr^ : sur Tinvitetion de Gdomban^ 
elle 5e décida. 

Mais presque aussi tèt elle scortit a^rec une sorte d'efîroi, en 
voyant, accotés ou siKspendus aux par(»s de la muraille, — 
au lieu des emblèmes religieux qu'elle s'attendait % trouver 
là, — des pelles, des bêches, des râteaux, des arrosoirs, 4e& 
brouettes et tous les instruments 4e jardinage dont le pépi- 
niériste se servait. 

La jeune fille alors ât curieusement le tour 4o petit 
tombeau. 

Des rosiers de six ou hmt pied^ de hauteur l'entouraient 
uniformément. 

— Quels sont ces magnifiques rosiers ? demanda Car- 
mélite. 

— Ce sont des rosiers d'Alexandrie, à fleurs blanches, ré- 
pondit le jardinier; ils viennent du midi de l'Europe ou des 
côtes de la Barbarie; c'^st avec leurs fleurs que l'on fait l'es» 
sence de roses. 

— Voulez- vous m'en vendre un? demanda la jeune fille- 

— Lequel? dit le jardinier. 

— Celui-ci. 

Et Carmélite montra oelui qui adhérait le plus intimement 
au tombeau. 

Le jardinier entra dans la chapelle, et y prit une bêche. 

Un rossignol chantait à vingt pas de là sa plus amoureuse 
chanson. 

La lune n'était plus la lune : c'était la Phébé 4es Orecs, 
regardant amoureusement sur la terre si elle ne reverrait 
pas l'ombre d'Endymion. 

La brise de la nuit, si douce, qu'elle semble un taîser 
donné par la bouche de la nature, passait dans les cheveux 
des jeunes gens. 

C'était vraiment une scène pleine de couleur et de poésie, 
que cette gramde jeune fille en habits de deùfl, ce blond 
jeune homme vêtu de noir, et ce jardinier qui creusait te 
lierre à cette heure de nuit, par cette brise fraîdie è la 



\ 



' LES MOHICANS DE PARIS 27é 

clarté de la Itine, au chant du rossignol. Aussi chacune de 
leurs haleines semblait-elle dire : t Oh! la bonne chose que 
\la vie! Merci, Seigneur, de nous l'avoir donnée en même 
temps!» 

Hélas ! 

Le premier coup de bêche donné par le jardinier retentit 
douloureusement dans le cœur des jeunes gens; il leur sem- 
blait que, remuer cette terre dans laquelle reposait le corps 
de la sainte maîtresse de ce royal égoïste que Ton appelait 
Louis XIV, c'était commettre quelque chose comme un 
sacrilège. 

Ils sortirent de la pépinière, emportant leur rosier, mais 
avec une crainte pareille à celle des enfants qui ont cueilli 
une 'fleur dans un cimetière. 

Une fois hors du jardin, ils oublièrent ces pensées funè- 
bres, et, en jetant un dernier regard sur la pépinière, qui 
n'envoyait plus qu'une espèce de nuage de parfums, en re- 
gardant les étoiles, en absorbant, pour ainsi dire, toutes les 
émanations de la vie qui s'élevaient autour d'eux, ils remer- 
cièrent la Providence de tous les bienfaits dont elle les avait 
comblés pendant cette ineffable nuit de printemps! 



XL 



Colomban 



Le cœur du jeune Breton que nous avons appelé Colom 
ban était un pur diamant à quatre facéties : iâ bonté, la dou-* 
Cîur, l'innocence et la loyauté. 

Quelques esprits forts du collège — cinq ou six de ces 
roués de dix-huit ans qui, à vingt ans, deviennent des lions 
chauves — l'avaient surnonmié Colomban le Niais, en sou- 
venir de certaines bonnes- actions dont il avait été la dupe. 



JtlO LES MOHIGANS D£ PARIS 

Sa force herculéenne lui eût bien permis de faire taire ces 
méchantes langues; mais il avait, pour tous ces jappeurs, 
le même mépris qu'ont les chiens de Terre-Neuve et les 
molosses du Saint-Bernard pour ua chien turc ou un king's* 
Charles. 

Un jour, cependant, Tun des plus chétifs et des plus har- 
gneux, jeune créole de la Louisiane arrivé récemment au 
collège, voyant la patience inébranlable de Colomban, qui 
écoutait sans sourciller les épithètes injurieuses dont iS Tac- 
câblait depuis quelques instants, imagina de venir, monté 
sur le dos d'un gra7id, tirer par derrière les boucles blondes 
de sa chevelure. 

Si c'eût été un jeu, Colomban n'eût rien dit. 

Ce fut une douleur. 

C'était pendant la récréation du soir ; on se promenait 
dans la cour de la gymnastique. 

En se sentant tiré aussi cruellement par les cheveux, aux 
éclats de rire de toute la récréation, en ressentant une vive 
douleur, Colomban se retourna, et, sans donner le moindre 
signe d'émotion ou de colère, il empoigna le créole par le 
collet de son habit, l'arracha des épaules du grand, et le 
porta sous le trapèze d'où pendait une corde à nœuds. 

Arrivé là, il lui attacha la corde autour du corps, et, 
après avoir exécuté très-froidement cette opération, il le 
lança, la tête et les pieds ballants, dans l'espace, où il se 
balança avec une vélocité prodigieuse. 

Les autres collégiens, qui ne riaient, plus, protestèrent, 
mais ils protestèrent inutilement. 

Le grand des épaules duquel Camille Rozan, — c'était 
ainsi que l'on nommait le créole, —le grand des épaules du- 
quel, disons-nous, Camille Rozan avait été arraché, s'ap- 
procha, et somma Colomban de délivrer son camarade. 

Mais Colomban se contenta de tirer sa niontre, d'y regar- 
der l'heure, et de dire en la remettant dans son gousset : 

— Il en a encore pour cinq minutes I 

Il y avait déjà cinq minutes que le supplice durait. 

Le grand, qui avait la tête de plus que Colomban, sauta 
sur le Breton; mais celui-ci prit son adversaire à bras-le- 
corps, l'enleva de terre, le serra à l'étouffer, comio on lui 
avait dit, dans son cours de mythologie, qu'Hercule avait fait 
pour Anlée, et, finalement, le coucha sur le sol, aux applau- 



L£S MOHIGANS DE PARIS 277 

dissements de tous les écoliers, qui apprennent, dès le col- 
lège, à se ranger toujours du côté du plus fort. 

Golomban avait appuyé son genou sur la poitrine du 
grand; celui-ci, ne pouvant plus respirer, demanda grâce; 
mais Tentété Breton tira de nouveau sa montre, et dit sim- 
plement : 

— Encore deux minutes! 

Ce fut un hourra de triomphe par toute la cour. 

Pendant cette jubilation, le mouvement imprimé au corps 
de Camille de Rozan diminuait, mais néanmoins continuait 
toujours. 

Les cinq minutes écoulées, Golombao, aussi religieux oh* 
servateur de sa parole que son compatriote Duguésclin, ren- 
dit la respiration au grand, lequel n'eut garde de demander 
sa revanche, et détacha TAméricain hargneux, qui, de rage, 
s'en alla à Tinfirmerie, où il resta un mois au lit avec trans- 
port au cerveau. 

Les rires, comme on le comprend bien, accompagnèrent 
la retraite du créole; chacun s'empressa de féliciter Colom- 
ban; mais Golomban ne fit pas semblant d'entendre ces élo- 
ges, et, reprenant tranquillement sa promenade, il tourna 
le dos à ses condisciples après leur avoir donné ce fraternel 
avertissement: 

—Vous voyez ce que je sais faire! Eh bien, la première 
fois que l'un de vous m'embêtera, il lui en arrivera autant. 

Pendant un mois, on eut les plus vives craintes pour le 
petit Gamilte Rozan. 

Mais celui dont l'inquiétude alla jusqu'au désespoir, ce 
fut le bon Golomban, qui, oubliant que la provocation l'avait 
mis dans le cas de légitime défense, se regardait comme la 
seule et unique cause de cette fièvre. 

Son désespoir se changea tout naturellement en profonde 
amitié lors de la convalescence du jeune homme : il éprouva 
bientôt pour le petit Gamille cette vive tendresse que les 
forts éprouvent pour les faibles, les vainqueurs pour les 
vaincus ; celte tendresse qui a sa source dans la plus tendre 
de toutes les vertus, — dans la pitié. 

Peu à peu cette tendresse accidentelle devint une affec- 
tion véritable, une amitié protectrice, comme celle d'un 
frère aîné pour un frère plus jeune. 

Gamille Rozan, de son côté, parut s'attacher sincèrement 

U 16 



278 LES MOHIGANS DE PARIS 

à Colomban ; seulement, son affection, à lui, participait à 
la fois de la crainte et de la sympathie : sa faiblesse s'ac- 
eommodait de se sentir protégée; mais, en mênœ temps, 
son orgueil révolté mettait une barrière iofrandiissable," 
quoique invisible, entre lui et son protecteur. 

Débile et taquin, il se trouvait chaque jour en passe âe 
recevoir de ses camarades des leçons semblables et celle que 
lui avait donnée Colomban; mais celu^ci n'avait qu'à Mvq 
un pas, et à demander de sa voix calme : c Hda t qa*y a- 
t-il? » et la menace rebroussait chemin. 

Gomme le chêne, il lui suffisait d'étendre ses Fameam 
épais pour protéger le roseau contre Torage. 

En grandissant, Camille sembla avoir refoulé i^n orgueil, 
et n'avoir conservé pour Colomban qu'une amitié sincère; il 
la lui manifestait sous mille formes agrédhles : confhiés tous 
deux dans des dortoirs et dans des quartiers d^étude séparés, 
ils ne pouvaient se voir et se parler qu'aux heures de récréa* 
tion ; mais le besoin d'épanchement était si vif chez le créole^ 
que, dès qu'il était loin de son ami, il ne pouvait s^empécher 
de lui écrire; une fois le commerce de lettres ouvert, il s'éta 
blit entre eux une correspondance active et suivie, presque 
aussi tendre que celle qui se fût établie entre deux amants. 

Les jeunes amitiés qui se révèlent pour la première fois 
ont, en effet, toute l'effervescence d'un premier amour; le 
cœur, comme une personne qui a jusque-là vécu solitaire, 
n'attend que l'heure de la liberté pour faire fleurir au soleil 
le trésor de ses pensées intimes ; il sort alors de deux jeunes 
cœurs dans la même situation un concert de causeries assez 
semblable au babillage des oiseaux pendant les premiers 
jours du printemps. Celui qui est entré de plain-pied dans la 
vie, et qui n'a pas connu les enchantements de cette jeune 
et chaste déesse qu'on appelle l'Amitié, celui-là est à plain- 
dre! car ni famour passionné de la femme^ ni l'affection 
égoïste de fbomme, ne lui révéleront les pures joies que 
donnent les confidences mystérieuses échangées entre deux 
cœurs de seize ans. 

A partir de ce moment, les deux jeunes gens furent donc 
étroitement liés ; et;, Camille étant passé, l'année suivante, 
dans le même quartier que Colomban, ils devinrent copains, 
selon l'expression technique du collège, —c'est-à-dire qu'ils 
miient en commun tout ce qu'ils possédaient l'un et l'autre^ 



LES MOHIGAKS DE PARIS 270 

depuis les plumes et le papier jusqu'au linge et à l'argent. 

Si la famille do rAmédcain envoyait des confitures de 
goyaves et des conserves d'ananas, Camille en fourrait la 
moitié dans la baraque de Golomban; si le comte de Penhoël 
envoyait quelques salaisons des côtes cte Bretagne, Cplombao 
en déposait la moitié dans le pupitre de Camille Hozan« 

Cette amitié, que chaque jour rendait plus tendre, fut tout 
à coup brisée par le départ de Camille, que ses parents rap- 
pelèrent à la Louisiane an moment où il allait finir aa philo- 
sophie. 

On se sépara en s'embrassant tendrement, et en se pro- 
mettant de s'écrire une fois au moins par quinzaine. 

Les trois premiers niois, Camille tînt la parole donnée; 
puis ses lettres n'arrivèrent plus que de mois en mois; puis 
enfin, que de trois en trois mois. 

Quant au Mêle Breton, il exécutait religieusement sa 
promesse, et jamais une quinzaine ne s'était passée sans qu'il 
écrivit à son ami. 

Le lendemain de la nuit de printemps que nous avons 
essayé de décrire dans le chapitre précédent, à dix heures du 
matin, la vieille concierge monta au jeune homme une lettre 
dont il reconnut aussitôt le timbre bien-aimé. 

La lettre étah de Camille. 

Il revenait en France ! 

Sa lettre ne le précédait que de quelques jours. 

Camille demandait à Colomban de recommencer dans le 
monde la même vie «(namune qu'ils avaieat menée au 
collège* 

c Tu as trois chambres et une cuisine, écriveU^il : à moi 
la moitié de ta cuisine! à moi la moitié de tes trois cham- 
bres! » 

— Paii)leut ye crois bienl répondit tout haut le Breton, 
vivement ému du retour iaaUeadu et inespéré du je^me 
homme. 

Puis il pensa toute coup) que, si son cher Camille arrivait, 
Il fallait un lit^ une toilette, «ne table et surU»At un canapé 
Ott l'indolent créole pûl s'étendre pour fumer ces beaux 
cigares qu'il rapportait sam doute du golfe du Mexiqtte, -— 
et il s'élança hors de son «ppatft^nent, avec les deux ou 
trois cents francs d'économies gu'U possédait, pour se pro- 
curer toutes ces choses de première nécessité» 



S80 LES MOHICâNS DB PARIS 

Dans Tescalier, il rencontra Carmélite. 

— Oh! mon Dieul comme vous avez Tair heureux, ce 
matin, monsieur Colomban! dit Carmélite en voyant rayon- 
ner la joie sur la figure de son voisin. 

— Oui, mademoiselle, je suis heureux, bien heureux! 
répondit Colomban : il m'arrive un ami de TÂmérique, du 
Mexique, de la Louisiane t un ami de collège, le plus cher 
de tous mes amis 1 

— Tant mieux! dit la jeune fille. Et quand cela arrive-t-il? 

— Je ne puis vous donner la date précise; mais je vou- 
drais déjà qu'il fût ici I 

Carmélite sourit. 

— 01^ ! je voudrais qu'il fût déjà ici, je vous le répèle; car, 
j'en suis sûr, il vous ferait plaisir à voir et plaisir à entendre : 
c'est la beauté et la gaieté vivantes ; je n*ai jamais vu, même 
dans les rêves des peintres, un visage plus beau... un peu 
efféminé peut-être, voilà tout, — ajouta-t-il, non pour 
amoindrir la beauté de l'ami dont il venait de faire le por- 
trait avec tant de franchise, mais uniquement pour rester 
dans les limites de la vérité,* — un peu efféminé; mais cet 
air même sied admirablement à toute sa personne! Les 
princes des contes de fées n'ont pas une plus gracieuse tête; 
les bacheliers de Salamanque, une allure plus cavalière, et 
nos étudiants de Paris, une plus insouciante légèreté ! En 
outre... ah ! tenez, voilà pour vous qui aimez la musique: 
en outre, il a Une ravissante voix de ténor, et il s'en sert 
merveilleusement! Oh! vous entendrez les vieux duos que 
nous chantions au collège... Et, à propos de musique, j'ai 
pensé, cette nuit, en vous quittant, à vous faire une propo- 
sition : vous m'avez dit qu'à Saint-Denis vous aviez étudié la 
musique? 

— Oui, je solfiais passablement, et j'avais, disait-on, une 
belle voix de contralto. Ce que j'ai regretté en quittant Saint- 
Denis, c'est, d'abord, trois bonnes amies à moi, que me rap- 
pelle votre amitié pour Camille Rozan ; puis ce sont mes 
études musicales, que je n'ai pu continuer; il me semble qu'a- 
vec du travail, j'aurais pu arriver à être d'une certaine force. 

^ Eh bien, si vous voulez, reprit Colomban, je ne dis pas 
que je vous donnerai des leçons, je ne suis pas assez fat 
pour cela; mais je vous ferai étudier : sans être de très-grande 
force moi-même, j*ai reçu- au collège d'exceUenn principes 



LES MOHIGANS DE PARIS 281 

d'un vieux maître allemand, nommé M. Muller : j'ai beaucoup 
étudié depuis, et je mets à votre disposition le résultat de 
mes connaissances. 

Golomban s'arrêta avec efTroi :ii n'en avait jamais tant dit; 
mais le fait, extraordinaire dans sa vie paisible, de l'arrivée 
de son ami Camille, l'avait mis en quelque sorte hors de lui ; 
il était transporté, rayonnant, enivré, et c'est ce qui lui avait 
donné cette hardiesse et cette prolixité. 

Carmélite accepta avec une grande reconnaissance; l'offre 
d'une Sartune ne lui eût pas été plus agréable que cette pro- 
position de son jeune voisin, et elle allait le remercier, 
quand elle aperçut, montant les premières marches de l'es- 
calier, le moine dominicain qui avait passé la veillée funèbre 
près de sa mère, et qu'elle avait vu plusieurs fois déjà, 
depuis ce jour néfaste, venir chez son ami. 

Elle rentra chez ellj^ en rougissant. 

Colomban, de son côté, parut tout embarrassé. 

Le moine regarda Colomban avec un œil étonné et plein 
de reproches. Ce regard voulait dire : c Je croyais savoir 
tous vos secrets, puisque je vous ai donné toute mon amitié; 
cependant, voici un secret assez important dont vous ne 
m'avez pas fait la confidence! i 

Colomban rougit comme la jeune fille, et,, remettant à plus 
tard rachat des meubles, il fit entrer chez lui le jeune 
moine. 

Au bout de cinq minutes, Dominique voyait plus profon- 
dément dans le cœur de son ami que celui-ci n'y voyait lui- 
même. 

Au reste, Colomban lui avait tout raconté; tout, jusqu'à 
cette dernière nuit aux détails charmants dont son cœur était 
encore tout enivré. 

En blâmant Colomban de cet amour honnête et chaste, le 
jeune moine eût été en contradiction avec ses théories sur 
l'amour universel; car il appelait l'amour des sens pour les 
autres, sous quelque forme qu'il se révélât, le nœud de la vie, 
comparant ainsi la vie à un arbre, l'amour au nœud d'où 
naît la feuille, et l'humanité aux fruits qui le couronnent 

Frère Dominique ne vit donc dans cette naissante passion, 
inconnue jusque-là au jeune homme, qu'une fièvre vivifiante 
dont les symptômes étaient plus rassurants que terribles. 

D'un autre côté, il pardonnait à Colomban de ne lui avoir 

16. 



»! LES MOHICANS IHS PARIS , 

point parlé de son amour, puisque Golon^an ignorait lui- 
(Béme VéM ie son cœur. 

Au moment où il sut qu'il aimait, le jeune Breton en fut 
pi^sque effrayé. " 

Le moine sourit, et, M prenant la mdn : 

-— Vous avez besoin de cet amour, mon ami, dit-il : au- 
trement, votre jeunesse se consumerait dans une indolence 
apathique. Une passion noble, comme celle que doit conce- 
voir votre cceur loyal, ne peut que vous donner des forces, 
et vous régénérer. Voyez ces jardins, ajouta le moine ea 
désignant la pépinière : hier, à cette heure, la terre était 
desséchée; les plantes semblaient appauvries, la végétation 
ea suspens; eh bien. Forage a éclaté, et les embroyoas sont 
sortis de la terre, les racines sont devenues des tiges, les 
bourgeons sont devenus des feuilles, les boutons sont deve- 
nus des fleurs ! Aime donc, jeune homme ! fleurie et fruc- 
tifie, jeune arbre i jamais fleurs éclatantes, jamais fruits 
mûrs n'auront germé sur un tronc plus vert et plus vigou- 
reux! 

— Ainsi, dit Colomban, loin de me blâmer, vous m'enga* 
gez à écouter les conseils de mon cœur ? 

— Je vous loue d'aimer, Colomban ! je vous blâmais de 
me cacher votre amour, parce que, d'habitude, l'amour que 
l'on cache est un amour coupait. Je ne connais rien de plus 
beau chez un homme libre que de dépendre de son cœur ; 
car autant la passion, dans une âme basse, peut avilir et dé- 
grader l'homme, autant, dans un noble cœur, elle élève et 
sanctifie l'humanité. Tournez les yeux vers tous les points 
de la terre, et vous verrez, mon ami, que ce sont les forces 
vivaces de La passion, bien plus que les combinaisons du 
génie, qui ont fait mouvoir les ressorts des empires, et 
ébranlé ou raffermi le monde; si vasle que soit la raison, 
eUe est timide^ inquiète» endormie et prête à suspendre sa 
marche devant les premiers obstacles du chemin : le cœur, 
au contraire, agité sans cesse, est prompt dans ses desseins, 
G&rme dans ses décisions, et nulle digue ne saurait s'opposer 
à l'impétuosité de son cours. La raison, c'est le repos; le 
cœur," c'est la vie; or, le repos, à votre âge, Colomban, 
c'est une oisiveté dangereuse, et, plutôt que de consumer 
mes forces dans l'oisiveté, plutôt que de ne pas occuper 
celte activité précieuse qui bouillonne en moi, j'ébranlerais. 



LES MOMiGANS DE PARIS »t 

comme Samson, les colofiaes du temple^ dussé-je être écrasé 
S0QS ses ruines t 

— Et cependant, vous, mon frère^ vous ne' pouvez pas 
aimer, dil Cîoloniban. 

Le jeune moine sourit aveo tristesse. 

— IfoD, dit-it, je ne pub pas aimer de votre amour ter- 
restre et charnel, car Dieu m'a pris pour lui ; mais, en m'en- 
levant aux amours individuels, il m'a donné un amour 
bien autrement puissant: Tamourde toust Vous aimez une 
femme avecardeur, mon ami; moi, j'aime l'humanité avec 
passion ! Pour que vous soyez amoureux, il faut que l'objet 
de votre amour soit jeune, riche et vous paye de retour; 
moi, j'aime, au contraire, por-dessus tout les pauvres, les 
infirmes, les souffrants, et, si je n'ai pas la force d'aimcT 
ceux qui me haïssent, au moins je les plains.., 0ht vous 
vous trompez, Colomban, en me disant qu'il m'est défendu 
d'aimer; le Dieu auquel je me suis donné est, au contraire, 
la source de tout amour, et il y a des moments où, comme 
sainte Thérèse, je suis prêt à pleurer sur Satan parce qu'il 
est la seule créature à laquelle il ne soit pas permis d'aimer t 

La conversation continua longtemps sur ce terrain fertile 
où venait de l'amener frère Dominique; on passa en revue 
toutes les conquêtes que Vnomme devait aux nobles pas- 
sions du coeur; et €olonri)ân, pensif, commença de soup* 
çonner que le moine venait seulement à cette heure^de 
soulever à ses yeux un pan du voile de la vie : sous cette 
parole fécondante comme les larges gouttes d'une pluie d'été^ 
il se sentit meilleur et plus digne d'être aimé. L'idée que la 
j^ne fille ne partageait peut-être point son amour ne se 
présenta même pas à son esprit; sous ce soufËle de vérité, il 
sentit ses poumons plus à l'aise,. et, dépouillant le Breton 
sérieux et songeur, il apparut au moine comme un jeune 
homme enthousiaste et passionné ; on l'eût pris pour un 
poëte, ou pour un peintre : pour un poëte, tant ses expressions 
, empruntaient d'images à ia grande poésie imiverselle; pour 
un peintre, tant il peignait plutôt qu'U ne racontait sa passion 
avec les chaudes couleurs qu'il puisait à son cœur enflammé. 
Et sans doute eussent-ils passé la journée ensemble à 
presser les mamdles de celte féconde Isis qu'on appelé 
l'Amour, si le nom de Colomban, deux fois répété par una 
voix fraîche, n'eût retenti dans l'escalier. 



284 LES MOHIGÂNS DE PARIS / 

— Oh t s'écria Golomban, c'est la voix de Camille 1 

Le pieux Breton n'avait pas entendu cette voix depuis 
trois ans, et, cependant, il Tavait reconnue. 

— Golomban 1 Golomban ! répétait la voix joyeuse. 
Golomban ouvrit la porte, et reçut Gamille dans ses bras. 
Jamais aveugle, le prenant pour un ami, ne pressa le 

Malheur d'une plus fraternelle étreinte 1 



XLI 



Camille. 



A la vue de Gamille, qu'il ne connaissait point, frère 
Dominique se retira discrètement, malgré les vives instances 
de Golomban pour le faire rester. 

Gamille le suivit des yeux jusqu'à ce que la porte se fût 
refermée derrière lui. 

— Oh l oh ! dit-il avec une gravité comique, un Romain 
se tiendrait pour averti. 

— Comment cela ? 

~ As-tu oublié le proverbe antique : c Lorsque tu heur* 
teras une pierre en sortant de chez toi, ou que te verras un 
corbeau à gauche, rentre dans ta maison! i 

Un nuage de tristesse passa rapide et presque douloureux 
sur le visage de Golomban, si ouvert, si franc, si gai. 

— Tu es donc toujours le même, mon pauvre Camille, dit- 
il, et ton premier mot est donc un désenchantement pour 
l'ami qui t'attend depuis trois ans ? 

— Et pourquoi cela ? 

■— Parce que ce corbeau, comme tu l'appelles... 

— Tu as raison; je devrais l'appeler une pie : il est moitié 
bl'auc, moitié noir. 

Un second coup sembla frapper Golomban au coeur. 



LES MOHICANS DE PARIS 29$ 

^ Parce que ce corbeau ou cette pie, comme tu dis, est 
un des hommes les meilleurs, une dels intelligences les plus 
hautes, un des cœurs les plus droits que je connaisse. Quand 
ta le connaîtras toi-même, tu seras fâché de Tavoir confondu 
un iqstant avec ces prêtres qui combattent contre Dieu, 
8u lieu de combattre pour lui, et tu regretteras l'appellation 
enfantine dont tu Tas salué. 

—Oh ! oh ! toujours grave et sentencieux comme un mis- 
sionnaire, mon cher Colomban ! dit en riant Camille. Eh 
bien, soitt j'ai tort; tu sais que c^est mon habitude; je te 
demande pardon d'avoir calomnié ton ami;— car <îe beau 
moine est ton ami, n'est-ce pas? ajouta l'Américam d'un 
ton moins cavalier. 

^ Et un ami sincère, oui, Camille, dit gravement leBreton. 

— Je regrette mon sobriquet ou mon épithèle, comme tu 
voudras; mais, tu comprends, t'ayant quitté au collège assez 
peu dévot, j'ai pu paraître un peu étonné de te trouver en 
conférence avec un moine. 

— Ton étonuement cessera quand tu connaîtras frère 
Dominique. Mais, dit Colomban en changeant de ton et de 
visage, et en rendant à sa voix sa douceur caressante, et à 
sa physionomie son aspect amical, ce n'est point de frère 
Dominique qu'il s'agit, c'est de frère Camille; l'un est mon 
frère selon Dieu, l'autre mon frère selon les hohimes. Te 
voilà donc I c'est donc toi ! Embrasse-moi encore l Je ne 
peux pas te dire la joie que m'a donnée ta lettre, et celle que 
me donne et surtout me donnera ta présence; car nous allons 
vivre en commun, n'est-ce pas, comme au collège? 

—Bien plus qu'au collège! dit Camille presque aussi 
joyeux que son ami. Au collège^ notre vie en commun était 
entravée de tous les côtés; ici, au contraire, nous n'avons 
ni camarades rageurs, ni pions moroses à redouter, et nous 
pourrons passer nos journées à courir, à faire de la musi- 
que, à aller au spectacle, et nos nuits à causer; ce qui nous 
était fort sévèrement interdit au collège. 

— Oui, reprit Colomban, je me souviens des causeries du 
dortoir; bonnes et chères causeries f 

— Celles surtout des nuits du dimanche au lundi, n'est-ce 
pas? 

— Oui, dit Colomban avec un sourire de réminiscence 
moitié triste» moitié gai; oui, celles des nuif^au dimanche 



\ 



2S< LES MOHIGANS DE PARIîs 

au luodi surtout. Je sortais peu : je n'avais p<ûfit de parents 
à Paris ; je restais oeDâné dans la cour du collège la journée 
entière, avec mes pensées, —je me vante, — avec mes rêves I 
Et, toi, ce jour-là, coureur, tu t'éveillais dèB le matin comme 
ralouette, et tu t'envolais en chantant gaiement comme 
elle, et Dieu sait sur ^pielt nids charmants tu allais fabaitrel 
Je te voyais toujours partir sans envie, mais avec regret ; et, 
cependant, tu me revenais le soir chargé du butin de ta 
journée, et tu le partageais avec moi, et nous en avions pour 
la nuit enlièrey toi à faire, moi à écouter le récit de tes joies 
frivoles. 

—Nous recommencerons cette vie-là, Golomban, eC sois 
tranquille, sage que tu est fou que je suis, je passerai on- 
côre {dus d'une nuit à te raconter les aventures de la jour- 
née; car j'ai vécu là-bas comme un véritable Rebinson, et 
j'espère 1^ reprendre où je l'ai quittée ma vie de Paris. 

— Les années ne t'ont pas changé, dit affectueusement 
mais soucieusement le grave Breton. 

-* Non t et surtout eUes m'ont laissé mon l)on appétit. 
Dlâ-moi, où mange-t-on id, quand on a faim ? 

— On eût mangé dons k ^ile i manger, si j'eusse été 
fréveno. 

—Tu n'ss doue pas reçu ma lettre? 

*- Si fait, il y a uœ heure seulement. 

— Ohl c'est vrai, ditCaaiille; es eaSet, elle est partie par 
te même paquebot que moi; elle est «rrivée au Havre par 
le même paquebot que moi, et elle a^ twt moi que l'avance 
de la poste sur la diligoice. Raiison de plus pour te deman- 
der : c Où mange-4-ûQ ki? » 

^ Mon dier, dit Golomban, je ne suis pas fâché que tu te 
sois comparé à Rofoinson Crusoé; cela me prouve que tu es 
habitué aux privations. 

— Tu me fais tremir, Colombant pas de plaisanteries de 
ee genre-là ; je ne suis pas un héros de roman, moi : je 
mange! Une troisième fois, où mange-t-on ici? 

— Id, mon ami, on prend des arrangements avec sa por- 
tière, ou avec une bon^ fesune du voisinage qui vous 
nourrit à foriait j 

^Oui, mais dans les cas extraordinaires?... 

— On a Flicoteaux. 

«»Ohl œ kave Flicoie»ix« place de la Sorbonnel 9 



LES MOHIGANS DB PARIS Sff 

existe donc toujours, Flicoteaux? il n'a donc pas encore 
mangé tous les biftecks? 
Et Camille se mit à crier : 

— Flicoteaux t un bifteck, areo immensément de pommes 
de terre l 

Puis il prit soQ chapean. 
^Où vas-tu? demanda Gotomban, 
-- Je ne vais pas, )e conrsl je cours cbez FNcioteai»» 
Cours-to avec moi? 
■r-Non. 

— Comment, n©n? 

— Ne faut-il pas que je t'achète un lit pour dormir, une 
table pour travailler, un canapé pour ftimer? 

— Ah t à propos de fumer, j'en ai, de fameux cigares de 
1q Havane î... C'est-à-dire j'en ai, si la douane veut bien me 
les rendre. En voilà, des gens qui doivent ftnner de jolis 
furos, messieurs les douaniers ! 

— Je plains ton malheur, mais en chrétien et non en 
égoïste : je ne fume pas. 

— Tu es plein de vices, mon cher ami, et je ne sais pas 
où tu trouveras une femme qui t'aime. 

Golomban rougit 

— Elle est tn>u vée ? dit Camille* Bon I 
Puis, lui tendant la main : 

— Cher ami, mon compliment bien sincère ! Ce n'est donc 
pas comme la nourriture? on en trouve donc dans le quar- 
tier? Colomban, aussitôt que j'ai déjeuné, tu peux être sûr 
que je me mets en quête. A propos, je »iis fâché de ne pas 
t'avoir rapporté une négresse... Obi n'en fais pas û : il y en 
a de superbes! mais les douaniers me l'sHiraient prise; fd;* 
brique étrangjère, confisquée 1 — Viens-tu ? 

— Mais non, je te dis. 

— Ah ! c'est vrai, tu avais dit non. P(Mirquoi avais-tu dit 
«on? 

— Tête vide l 

— Vide? Tu n'es pas de l'avis de mon père : mon père 
prétend que j'ai une crevette dans le cerveau. --^Pourquoi 
avais-tu dit non? 

— Parce qu'il faut meubtef ton appartement. 

— C'est juste. Cours meubler mon appartement; je cours 
meubler mpn estomac. Tous les deux iù» dans une heure 



IS8 LES MOHICÂNS DE PARIS 

— Oui. 

— Veux-tu de Targent? 
— . Merci, j*en ai. 

— Soit; quand tu n'en auras plus, tu eh prendras. 
^ Où cela ? dit Colomban en riant. 

— Dans ma bourse, s'il y en a encore, mon cher. Je suis 
richissime : Rothschild n'est pas mon oncie, LafQtte n'est pas 
mon parrain 1 J'ai six mille livres par an, cinq cents livres 
par mois, seize francs treize sous et un centime et demi par 
jour. Veux-tu acheter les Tuileries, Saint-Gloud ou Ram- 
bouillet? J'ai trois mois d'avance dans celte bourse-là. 

Et Camille tira de sa poche une bourse à traver;s les mailles 
de laquelle on pouvait voir scintiller l'or. 
Nous causerons de cela plus tard, dit Colomban. 
•— Rendez-vous ici, dans une heure! 

— Dans une heure, c'est dit. 

— Alors, ' 

Va mourir pour ton prince, et moi pour mon paysl 

dit Camille. 

Et il s'élança par les degrés, non pas dans l'intention 
d'aller mourir pour son prince^ comme le disait poétiquement 
le vers de Casimir Delavigne, mais pour aller déjeuner chez 
Flicoteaux. 

Colomban descendit d'un pas plus calme et plus en har* 
monie avec son caractère. 

Ainsi, vous le voyez, chers lecteurs, la légèreté moqueuse 
avec laquelle Camille traitait les sujets les plus importants 
s'était manifestée dès son entrée chez Colomban, par la 
première parole qu'il avait prononcée à propos de frère 
Dominique. 

On accuse les Français d'être insouciants, légers, mo* 
queurs. 

Ici, c'était le Français qui avait toute la gravité britan- 
nique, et l'Américain qui avait toute la légèreté française. 

N'eût été son âge, sa figure, sa distinction, son costume 
élégant, on eût pris Camille pour un gamin de Paris; il en 
avait l'esprit, la vivacité, le franc rire et l'élocution. 

On avait beau le pousser dans un coin de la chambre, 
emprisonner dans l'embrasure d'une fenêtre, le murer entre 



LES MOHIGANS DE PARIS 389 

deux portes, et, là, essayer de lui parler raison, tenter de 
faire entrer dans sa cervelle une idée sérieuse, la première 
mouche Ten traînait avec elle, et il n'était pas plus à la con- 
versation que le passant de la rue. 

Au reste, il offrait cet avantage, qu'on n'avait pas besoin 
de causer longtemps avec lui pour connaître son caractère : 
au bout de cinq minutes de conversation, à moins d'avoir un 
crible dans l'esprit, comme, au dire du père Rozan, son fils 
avait une crevette dans le cerveau, on le possédait à fond. 

Sa figure, sa parole, sa démarche, toute sa personne 1« 
révélait. 

C'était, d'ailleurs, un charmant cavalier, ainsi que l'avaîf 
annoncé Golomban à Carmélite. 

Il avait d'abord une ravissante tête, sur un corps svelte et 
mince, sans être maigre ni grand, d'une complexion déli- 
cate en apparence, parce qu'il était souple et gracieux. 

Ses yeux étaient longs, vifs, d'un noir tirant sur le mar- 
ron, de vrais yeux de créole, veloutés, avec des cils longs 
de âix lignes. 

Sa chevelure, du plus beau noir, entourait, comme un 
cadre d'ébène à reflets bleuâtres, sa figure fine et légère- 
ment bistrée. 

Le nez était droit, bien proportionné, attaché au front 
comme le nez d'une statue grecque. 

La bouche était petite, belle, fraîche, avec des lèvres un 
peu courbées en dehors, lèvres dont le baiser est toujours 
prêt à s'échapper. 

Enfin, dans tout son extérieur, dans son port, dans ses 
manières, dans sa mise même, quoique ce charmant oiseau 
des tropiques, quoique ce magnifique papillon de l'équa- 
teur portât peut-être des cravates trop voyantes, des gilets 
trop diaprés, tout, jusqu'à la mise même^ avait un tel air de 
distinction, que les plus vieilles marquises l'eussent pris 
pour un gentilhomme de vieille souche. 

Sa beauté capricieuse, coquette, enluminée, faisait un 
singulier contraste avec la beauté grave, sévère, je dirai 
presque granitique de Colomban. 

L'un avait la Ibrcé et la beauté de l'Hercule antique, l'au- 
tre avait la mollesse, la grâce juvénile, la morbidezza de Cas- 
tor, de l'Antinous et même de l'Hermaphrodite. 

Quiconque les eût vus touà deux se tenant embrassés n'eût 



290 LES MOHIGANS DE PARIS 

pas compris par quelles secrètes sympathies, par quelles mys- 
térieuses affinités, cet homme fort et ce faiWe jouvenceau se 
trouvaient attirés dans les bras l'un de Talitre , ce n'étaient 
pas deux frères, — car la nature a horreur des dissemblan* 
ces; — c'étaient donc deux amis. 

Mais par quels liens inconnus leurs deux cceuté se ratta- 
chaient-îis l'un à l'autre? 

Nous l'avons dit dans le chapitre précédent, la protection 
dont Cdomban avait peu à peu couvert le jeune homme 
^tait devenue insensiblement une amitié profonde; au lieu 
de les éparpiller sur les uns et sur les autres, Golomban avait 
enfoui dans son cœur les richesses d'affection qu'il avait 
amassées au collège pour Camille Rozan. 

Il le reçut donc, on l'a vu, comme un frère reçoit son frère 
bien-aimé; et ce qui prouve la puissance de son amitié, c'est 
qu'il oublia, pendant toute la journée, l'affection nouvelle 
que frère Dominique venait de lui révéler. 

n fit, du petit salon où il recevait les rares camarades de 
collège qui venaient liii faire visite, la chambre à coucher 
de Camille. 

Gomme Colomban couchait dans l'alcôve de la pièce voi- 
sine, ils n'étaient séparés que par une cloison, cloison si 
mince, que, d'une chambre, on entendait tout ce qui se disait 
ou se faisait dans Tautre. 

Colomban avait d'abord visité les tapissiers du quartier 
Saint-Jacques; mais, là, comme on sait, il n'avait trouvé que 
des meubles de noyer, et Colomban, qui couchait dans une 
couchette peinte, avait compris que son aristocrate ami n'ac- 
cepterait que des meubles d'acajou. 

Il avait donc petit à petit descendu la rue Saint- Jacques, 
traversé les deux bras de la Seine, et était arrivé à la rue 

de Cléry. 

Là, il avait trouvé ce qu'il lui fallait : lit d'acajou, bureau 
d'acajou, canapé et' six chaises idem. 

Il en avait eu pour cinq cents francs. 

Comme c'était juste le double de la somme qu'il possé- 
dait, il avait été obligé d'emprunter la différence. 

Quant k la literie, il avait pris les deux matelas, le tra- 
versin et la couverture de son lit, se réservant le sommier, 
le drap, l'oreiller et son manteau d'hiver. 

Golomban revint tout désespéré d'être renfré deux heures 



LES'MOHJGANS DE PARIS 29i 

plus tard qu'il n'avait dit. Depuis deux heures, Camille 
devait Tattendre. 
Camille, par bonheur, n'était pas rentré. 

— Oh t tant mieux t se dit Colomban. Cher Camille, il 
trouvera sa chambre prête 1 

Colomban attendit Camille toute la jouniée. 
Camille ne rentra qu'à onze heures du soir. 
Colomban, tout radieux, l'introduisit dans sa chambre, 
souriant d'avance à ce qu'allait dire son cher Camille. 

— Ouf I dit celui-ci en éclatant de rire, des meubles d'aca- 
jou? JUEon cher, il n'y a que les nègres qui aient, chez nous, 
.de ces meubles-là! 

Colomban, une troisième fois, se sentit frappé au cœur. 

— Mais, n'importe, cher Colomban, reprit Camille, tu as 
fait pour le mieux. Embrasse-moi, et reçois tous mes remer- 
cîments. 

Et il embrassa Colomban sans se douter ni du mal que lui 
avait fait l'apostrophe, ni du bien qu'allait lui faire le baiser. 



XLII 



ni&tolre de la princesse de Vaavras« 



Les premières journées s'écoulèrent li rappeler le passé, 
et à raconter les différentes aventures dont Camille avait été 
la victime ou le héros. 

Toutes les joies de cette abondante nature, égoïste au 
milieu de son abondance, venaient de la satisfaction, comme 
toutes ses tristesses v^aientde l'absence d'un plaisir. 

Il avait beaucoup voyagé ; il avait vu la Grèce, l'Italie^ 
l'Orient, l'Amérique; sa conversation devait donc être pleine 
d'intérêt pour l'esprit curieux et désireux de tout connaitre 
û» Coiombon. 



292 LES MOHICANS DE PARIS 

Mais Camille n'avait voyagé ni en savant^ ni en artiste^ ni 
même en commis voyageur. 

Il avait voyagé en oiseau, et chaque vent nouveau avait 
enlevé de ses aSes jusqu'à la poussière du pays qu'il quittait. 

Cependant, une chose Tavait frappé pendant ses voyages. 

Cette chose qui l'avait frappé, ce n'étaient ni les monu- 
ments, ni les sites, ni les mœurs, ni les hommes, ni les 
beautés de l'art, ni celles de la nature; non l ce qui l'avait 
trappe, ému, ébloui, c'étaient les multiples beautés de la 
lémme dans les divers climals. Camille était homme de sen- 
sations plutôt que d'impressions; ses félicités se répandaient 
par tout son corps, mais elles ne franchissaient pas l'épi- 
derme ; il prenait la joie, le bonheur, la volupté, l'amour, 
comme on prend un bain : il y restait plus ou moins long- 
temps plongé, selon que le bain lui était plus ou moins 
agréable. 

Il en résultait que Camille eût donné tous les grands bois, 
toutes les forêts vierges, toutes les savanes, tous les lacs, 
toutes les prairies, la Grèce avec ses ruines, Jérusalem avec 
ses souvenirs, le Nil avec ses mille villes, pour le baiser de 
la première belle fille qu'il eût rencontrée sur son chemin. 

En vain Colomban, avec un entêtement qui prouvait sa 
naïveté, essayait-il de le faire parler d'une façon pittoresque 
ou intéressante des différents lieux qu'il avait parcourus, il 
était mu ' ; non que la forme lui manquât pour exprimer se» 
impressioa*» . ' ^ forrne, au contraire, était précise et poétique 
en même temps; mais, quand son ami l'appelait sur les 
bords de TOhio, ou dans la grande mosquée du Caire> le 
souvenir d'une jeune Indienne à la peau rouge, ou d'une 
belle Grecque aux yeux noirs, lui revenait en tête, et le récit 
sérieux s'en allait à travers champs. 
. Un jour qu'il parlait avec Colomban de la Grèce, ce pays 
classique qui, plus qu'aucun autre, éveillait l'enthousiasme 
du jeune Breton, celui-ci, après avoir essayé vainement de 
lui faire décrire toutes ces iles pittoresques qu'il avait visitées : 
Délos, Zéa, Paphos, Cylhère, Paros, Ithaque, Lesbos, Ama- 
thonte, toutes ces corbeilles de fleurs de 1 archipel Ionien 
doni les noms seuls font monter au coeur toutes les juvé- 
niles bouffées de cette poésie antique où l'esprit s'abreuve à 
qumze ans; après lui avoir laissé raconter dans tous leurs 
détails ses amours avec une jeune fille des Dardanelles, sous 



LES MOHICANS DE PARIS 293 

les lauriers-roses d'Abydos; — un jour, disons-nous, Co]om- 
ban le supplia de lui parler sérieusement d'Athènes, et de 
lui dire quelle avait été son impression en entrant dans 
cette grande cité où ils avaient voyagé ensemble à travers 
Tarchipel des bancs du collège. 

— Ah ! tu veux que je te parle d'Athènes ? demanda 
Camille. 

— Oui, je veux que tu me dises ce que tu en penses... 

— Ce que je pense d'Athènes ?... Diable t Je n'ai rien à 
t'en dire, moi. 

— Gomment, tu n'as rien à m'en dire ? 

— Non... Dame, tu connais Montmartre, n'est-ce pas ? £h 
bien, c'est sur une hauteur comme Montmartre; seulement, 
celte hauteur domine le Plrée. 

Camille, son esprit, son tempérament, son caractère, 
étaient tout entiers dans cette appréciation d'Athènes. 

Il envisageait les côtés plus sérieux de la vie avec celte 
même insouciance et cette même légèreté. ' 

Et cependant, on verra, à l'occasion, quels trésors de sou- 
venirs retrouvait parfois dans sa mémoire l'oublieux créole* 

Un malin, Colomban, — c'est-à-dire l'acteur qui jouait, 
dans la comédie de l'existence de Camille, le rôle de raison- 
neur; Colomban, l'Arisle, le Philinlhe, le Cléante de cet 
autre Damis, de ce nouveau Valère; — Colomban lui dit: 

— Écoute, Camille, tu ne peux pas rester ainsi à ne rien 
faire. Prends du plaisir tant que bon te semblera, si ta santé 
y résiste, c'est ton affaire ; mais le plaisir n'est pas le but de 
la vie; le but de la vie, le vrai but, c'est le travail ; il faut 
donc songer à faire quelque chose. Toute occupation, d'ail- 
leurs, te rendra le plaisir plus cher ; et puis ta fortune n'est 
pas tellement grande, qu'elle ne te paraisse insuffisante un 
joui*, si tu te maries, et que tu aies femme et enfants. Si, 
dès ton début dans la vie, tu prends l'habilude de l'oisiveté, 
tu ne sauras plus t'en corriger; tu ne seras plus reçu nulls 
part; car tes jours de repos seront les heures de travail des 
autres. Si tu avais l'esprit étroit, l'imagination bornée, je le 
laisserais peut-être aller à ta guise; mais, tout ^m contraire, 
tu as des aptitudes magnifiques, des facultés mc7veilleuses... 
Que peux-tu faire ? Eh l mon Dieu ! je l'ignore comme toi l 
Nous en causerons quand tu voudras; mais, en attendant, je 
te reconnais une intelligence propre à tous les travaux, aussi 



294 LES MOHIGANS DE PARIS 

bien aux œuvres d'art qu'aux œuvres de science ; tu peux 
faire un bon avocat, un bon médecin, un grand compositeur; 
tu as la bosse de la musique: j'ai gardé plusieurs des mélo- 
dies que tu avais faites au collège, et, à cinq ans de distance, 
j'ai trouvé dans ces mélodies des motifs d'une *'raîcheur e.t 
d'une originalité admirables! Choisis donc une profession» 
pour Dieu ! fais du droit ou de la médecine; deviens un sa-, 
vant ou un artiste; mais deviens quelque chose ! Je ne sais 
comment te diriger; j'ignore tes goûts, depuis si longtemps 
que tu m'as quitté; mais, crois-moi, mon cher Camille, 
mieux vaut faire un travail quelconque, ne fût-il pas de ton 
goût, que de n'en faire aucun. 

— J'y songerai, répondit Camille, qui avait l'air d'avoir 
envie de songer autant que d'aller se pendre. 

— Si je croyais t'étre cher autant que tu me Tes à moi- 
même, continua Colomban avec une imperturbable gravité, 
je te menacerais de la perte de mon amitié si tu ne fais 
pas choix d*un état quelconque. Frère Dominique appelle 
l'homme qui ne travaille pas un malhonnête homme, et il a 
raison. 

— C'est bon, dit Camille, moitié gaiement, moitié sérieu- 
sement : on le choisira, ton état. J'y songe à part moi, sans 
en avoir l'air; mais, au fond, je ne pense qu'à cela ; ainsi, 
tous les soirs, en me déshabillant, je me demande par quelles 
causes mystérieuses mes bretelles, qui, le matin,, sont plates 
et droites sur mon dos, sont, le soir, tordues et enroulées 
comme des câbles. Eh bien, cher ami, cette observation m'a 
fait faire des réflexions profondes, et je crois que ce serait 
une œuvre philanthropique que d'apporter une amélioration 
dans la confection des bretelles. 

Colomban poussa un soupir. 

— Voyons, voyons, Colomban, dit Camille, ne soupire pas 
comme cela pour une plaisanterie. Que diable feras-tu pour 
un malheur?— Demain, je prends mes inscriptions à l'École 
de droit; j'achète un code, et je le fais reher en chagrin, 
afin qu'il soit un emblème touchant de celui que je t'aurai 
causé. 

— Camille I Camille! fit Colomban en secouant la tête, tu 
me désespères, et j'ai peur que tu ne deviennes jamais un 
homme. 

Camille vit qu'il fallait transporter la conversation sur un 



LES MOHICANS DE PARIS 295 

autre terrain, ou bien que le dialogue allait tourner à la 
mélancolie. 

— Ah 1 tu as peur que je ne devienne jamais un homme t 
dit-il ; en tout cas, cher ami, cette peur-là n'est pas celle de 
ta blanchisseuse. 

Colomban regarda Camille de Tair d'un homme à qui, au 
milieu de la conversation, on parle, tout à coup, une langue 
inconnue. 

*- Ma blanchisseuse? dit-il. 
, — Ahî mon gaillard, continua Camille, tu ne m'avais pas 
dit que lu te lavais les mains de ce savon-là... Peste! M. le 
Docteur, M. le Sage, M. Saint-Jérôme a une blanchisseuse de 
dix-huit ans, que sa beauté enchanteresse a fait nommer à 
l'unanimité la princesse de Vanvres et la reine de la Mi- 
Caréme 1 Or, son meilleur ami lui arrive des forêts vierges 
de l'Amérique avec une exubérance de sève empruntée 
aux susdites forêts, et monsieur trahit les premiers devoirs 
de l'hospitalité en cachant à son hôte ses trésors les plus 
précieux! Ventre-Mahon ! comme dit je ne sais quel per- 
sonnage de Walter Scott, est-ce ainsi que vous comprenez 
lespègles les plus élémentaires de la communauté, et n'y 
a-t-il pas une manière de trahison dans votre cachotterie? 

— Mon ami, répondit Colomban avec une adorable naï- 
veté, tu me croiras si tu veux, mais je connais très-peu la 
figure de ma blanchisseuse. 

— Tu connais très-peu la figure de ta blanchisseuse? 

— Je te le jure. 

— Alors, c'est bien la peine d'avoir une pareille figure 
pour qu'une pratique de trois ans, jeune homme de vingt- 
cinq, n'y ait pas fait attention î car je lui ai demandé depuis 
combien de temps elle était ta blanchisseuse, et elle m'a 
répondu : t Trois ans. » 

— C'est possible, jiit Colomban; je n*ai aucune raison de 
changer de blanchisseuse, quand ma blanchisseuse blanchit 
bien. 

— Et quand elle est jolie I 

— Camille, dit Colomban,. il y a certaines femmes de la 
beauté et de la laideur desquelles je ne me préoccupe jamais. 

— Voyez-vous, M. le vicomte de Penhoël ! Aristocrate, 
va !... Mais, alors, M. de Béranger, avec sa Lisette, est donc 
un goujat, un Camille Rozan? Qu'est-ce que c'était que 



7» LES MOHICANS DE PARIS 

Lisette, sinon la blanchisseuse de M. de Béranger ?... Ah 1 
c'est vrai, M. de Béranger a fait une chanson dans laquelle 
il dit qu'il n'est pas noble, mais, au contraire, qu'il est vilain 
et très-vilain : cela explique Lisette, FrétiUon, Suzon... Hais 
M. Golomban de Penhoël, peste t 

— Que veux-tu, Camille! c'est ainsi. 

Camille leva les bras au ciel avec une compassion co* 
mique. 

— C'est ainsi? dit-il. Comment 1 l'Être suprême s'escrime 
à placer sous tes yeux toutes les merveilles de la beauté, 
incarnées dans une seule créature, et toi, païen, tu pré- 
tends avoir quelque chose de plus important à faire que de 
contempler ce chef-d'œuvre ? Mais, si feu Raphaël avait fait 
de la Fornarina le même mépris que tu fais de la princesse 
de Yanvres, nous n'aurions pas la Vierge à la chaise, mal- 
heureux I Et qu'était-ce que la Fornarina ? Une blanchis- 
seuse qui lavait son linge dans le Tibre. Ne dis pas non : je 
m'en suis informé au port de la Ripetta. 

— Eh bien, soit; je t'accorde tout cela. Maintenant, com- 
ment connais-tu ma blanchisseuse? où l'as-tu vue? 

— Ah! voilà où je voulais t'amener! Les serpents de la 
jalousie te déchirent la poitrine, n'est-ce pas? 

— Tu es fou 1 dit Colomban en haussant les épaules. 

— Tu me donnes ta parole que la belle princesse de Van- 
vresne t'intéresse point particulièrement? 

— Oh ! je te l'aftirme sur ma foi de gentilhomme. 

— Ainsi, faire la cour à cette fée des eaux, à cette naïade 
de la Seine, ne serait point chasser sur tes terres? 

— Mais non, cent fois non I 

^ Eh bien alors, ouïs attentivement; je commence : 
< Histoire de la première rencontre de Guillaume-Félix- 
Camille Rozan, créole de la Louisiane, avec Son Altesse ma- 
demoiselle Chante-Lilas, princesse de Yanvres, blanchis- 
seuse dans ladite principauté. 

» C'était hier... Un romancier te dirait que c'était par une 
éblouissante après-midi du mois de mai ; mais ce romancier 
te volerait, mon cher; car il faisait une pluie battante, comme 
tu sais, puisque tu avais emporté le parapluie; — raison qui, 
vu la distance des fiacres, véhicule que l'on ne trouve que 
dans les pays civilisés, m'a empêché de sortir pendant que 
tu étais à l'École de droit. Je ne m'en plains pas, puisque 



LES MOmCANS DE PÂRiS 297 

c'est ce qui fit qu'en ton absence, j'eus le plaisir de recevoir 
ta blanchisseuse, qui m'est arrivée trempée comme du vin 
4e collège... Tu te rappelles notre abondance, hein?..» Eh 
bien, voilà comment la princesse de Vanvres était trempée* 
Or, ma première pensée a été, en la voyant si trempée, — 
admire ma philosophiel — a été d'acheter un second para- 
pluie; car, autant — retiens bien cet axiome, Colomban, — 
autant deux parapluies sont inutiles quand il fait beatJ, autant 
un parapluie est insuffisant pour deux quand il fait mauvais 
temps, et que l'on va chacun de son coté. 

» Maiç, ça, c'est un détail. 

» La lavandière entra donc dans ton arche, blanche co- 
lombe h seulement, elle arrivait au commencement du dé- 
luge; de sorte que, voyant, de ta chambre, le temps qu'il 
faisait dehors, et l'inondation, qui, comme dit la Bible, ga- 
gnait les hauts lieux, elle n'eut pas de peine à accepter l'of- 
fre que je lui fis d'y séjourner momentanément. 

» A ma place, voyons, Colomban, qu'eusses-tu fait?.^ 
Voyons, parle franchement 1 

— Allons, continue ton récit, gamin I dit le grave Breton, 
que le babillage de cet oiseau moqueur amusait malgré lui. 

— Évidemment, si je te connais bien, reprit Camille, ou 
tu eusses laissé la lavandière achever sa pleine eau; ou, si 
tu avais été assez humain pour lui offrir ton toit, tu lui 
eusses tourné le dos, la privant ainsi des charmes de ta fi- 
gure ; ou tu te fusses remis à lire, la privant ainsi du charme 
de ta conversation. Voilà ce que tu eusses fait, n'est-ce pas? 
sous prétexte, monsieur le gentilhomme, qu'il y a des fem- 
mes qui ne sont pas des femmes pour vous! Moi, je ne suis 
qu'un sauvage; aussi ai-je fait ce que l'Indien fait dans son 
wigwam, ce que l'Arabe fait sous sa tente : j'ai rempli mi- 
nutieusement tous les devoirs de l'hospitalité. Le premier 
dont je crus devoir m'acquitter, après quelques menus 
propos, fut de lui faire ôter son fichu, attendu que la 
pointe dudit fichu ruisselait dans son dos comme là baleine 
d'un parapluie; sans cette précaution charitb*)le, la prin- 
cesse de Vanvres eût infailliblement contracté un violent 
rhume de poitrine que je me fusse amèrement reproché I — 
Ahi je vois d'ici la mauvaise pensée qui ie point, comme dit 
maître Amyôt. — Eh bien, non, je »'avais aucune intention 
perverse, et, comme Hippolyle, je puis le dire le jour n'étau 

17. 



398 LES MOHICANS DE PARIS 

pas plus pur que le fond de mon cœur! Le vers n'y est pas, et 
j'en suis ravi : je n'ai jamais pu souffrir les vers... C'était, 
je te le répète, par pure charité, et la preuve, c'est que, re- 
doutant pour elle le froid glacial de la chambre, je lui pré- 
sentai un foulard qui se trouvait sur ta chaise. 

» HeinI M. Tartufe n'eût pas fait mieux, j'espère? 

» C'était ton foulard blanc, le plus beau de tous tes fou- 
lards! je dois même te prévenir que la princesse l'a emporté, 
croyant qu'il était à elle. 

> Mais c'est encore là un détail. 

» Une fois qu'elle fut à l'abri, je lui offris une chaise; mais 
je dois avouer à sa gloire qu'elle refusa de s'y asseoir, non 
pas qu'elle se crût indigne, elle, princesse de Vanvres, de 
s'asseoir devant le plus humble de ses serviteurs, mais3)arce 
qu'elle craignit, toute ruisselante qu'elle était, d'endomma- 
ger le velours d'Utrecht de ton mobilier... Je crus du moins 
deviner cela, à la façon dont elle accepta, après quelques 
manières, une place à côté de moi sur le canapé, qui, re- 
vêtu d'une housse de coutil, ne lui paraissait courir aucun 
danger. 

» Et maintenant, voici ce que tu ne voudras pas croire, 6 
Colomban ! toi qui nies les Lisettes, dédaignes les Frétil- 
lons, et méprises les Suzons de M. de Déranger : c'est que, 
lorsqu'on est né sous le 860 40'-92o 66' longitude ouest, et 
par 290-330 latitude nord, on n'est point assis impunément 
près d'une jolie fille, cette fille fût-elle blanchisseuse; il s'é- 
tablit, vois-tu, Colomban, entre elle et vous, un je ne sais 
quoi qui équivaut à ce que notre professeur de physique 
appelait, au collège, les courants électriques. Or, ces cou- 
rants^ — tu ne sais pas cela, don Socrate, roi des sages! -** 
ces courants vous font germer, pousser et fleurir en dix minu- 
tes, au cerveau, mille fringantes pensées que ne ferait jamais 
éclore un article du code, si entraînant que fût. cet article. 

> C'est une pensée de cette sorte, cher ami, qui me poussa 
à lui dire : 

» — Princesse de Vanvres, sur mon honneur, je trouve 
Votre Altesse ravissante! 

> Et, c'est, sans doute, une pensée analogue qui la fit 
rougir comme un coquelicot. 

ï Je n*ai pas. besoin de te dire, si innocent que tu sois, 
mon cher Colomban, que plus une femme rougit, plus eE? 



LES MOHIGANS DE PARIS ' 299 

est belle. La princesse de Vanvres était donc la plus belle 
des princesses, et la tête commençait à me tourner, quand, 
par bonheur, mes yeux, en tournant avec ma tête, s^arrêtè- 
rent sur le foulard blanc qui avait remplacé son fichu. 

» Ce foulard, mon ami, c'était toi : j'ignorais ton antipathie 
pour les fées, les naïades, les ondines; je craignais de trahir 
l'amitié, et cette crainte m'arrêta sur le bord du précipice t 

» Maintenant, tu me jures que la princesse de Vanvrea l'est 
étrangère : très-bien f comme je suis du pays des précipices, 
je ne les crains pas. Que l'occasion s'en présente, et je m'y 
laisserai glisser tout doucement t 

Cette péroraison achevée, Colomban voulut faire quelques 
observations; mais Camille se mit à chanter d'une voix ra- 
vissante : 



LiseUe, ma Lisette, 
Tu m^as trompé toujourt; 
Mais vive la grisettet 
Je yeux, LiseUe, 
Boire à nos amours! 



Et,aux accents de cette voix harmonieuse, vibrante, ma- 
gique, qui faisait frémir jusqu'aux plus secrètes ûbres du 
cœur, Colomban ne sut plus qu'applaudir. ^ 



XLIII 



Le cbâne et le roseau» 



Ce récit de la première rencontre de Camille avec la prin- 
cesse de Vanvres, récit que nous avons essayé de reproduire 
non-seulement dans son ensemble, mais encore dans ses 



300 LES MOHICÂNS DE PARIS 

détails, donnera, mieux que toutes les analyses que nous 
aurions pu faire, une idée du caractère de Gamill<^, caractère 
plein d'insouciance et de gaieté. 

Cette gaieté, qui, entre hommes, n'était pas toujours d'un 
goût bien épuré, agissait, cependant, sur ie sérieux Breton 
à peu près comme eussent agi les minauderies d'un chat ou 
ie babillage d'une perruche ; Camille commençait toujours 
par avoir tort, et finissait toujours par ««voir raison. 

Il y eut pourtant un point sur lequel se brisa sa persistance. 

La vie régulière, monotone même que menait Colomban 
n'était pas précisément la vie idéale qu'avait rêvée Camille; 
aussi se sentait-il mal à Taise et à l'étroit dans cette paisible 
retraite. Les meubles du Breton lui inspiraient cette espèce 
d'effroi que doit inspirer à un jeune homme sans vocation 
la vue de sa cellule en entrant dans un cloître. 

Un jour, Colomban, au retour de l'école, trouva la tête 
de son lit ornée d'une tête de mort, surmontant deux os 
en croix, avec cette phrase consolante en exergue : 

Camille^ il faut mounrl 



L'esprit grave et pensif du jeune homme ne s'effraya au- 
cunement de la sombre maxime, et il laissa à la tête de son 
lit le funèbre ornement qu'y avait placé Camille. 

Ainsi cette douce habitation, si riante aux yeux de Co- 
lomban, exhalait pour Camille les miasmes du séminaire ; 
tout l'agaçait, tout l'attristait, jusqu'à ce poétique tombeau 
de la Vallière qui avait tant fait rêver Colomban et Carmélite: 
cette éternelle image de la mort qu'il avait sous les yeux, 
image consolante pour une âme pieuse, le révoltait et lui 
inspirait les sarcasmes les plus amers. 

— Pourquoi, disait-il à Colomban, n'achètes-tu pas tout 
de suite une concession dans un cimetière? En faisant tendre 
les murailles d'un drap noir à larmes d'argent, tu aurais, 
pendant ta vie, un appartement d'une gaieté folle, et tu^ 
pourrais l'habiter même après ton décès. 

Vingt fois il proposa à Colomban de changer ce qu'il ap- 
pelait leur emprisonnement contre un appartement àPans^ 
ou fût-ce même dans les faubourgs de Paris, tels que la rue 
de Tour non ou la rue du Bac. 



LES MOHICAMS DE PARIS 301 

Jamais Colomban ne voulut y consentir. 

Alors, comme cédant à un esprit d'accommodement, Ca- 
mille cessait de parler de déménagement; mais il continuait 
de tendre à ce but par des saillies incessantes contre leur 
claustration monacale. Quoique d'une nature impatiente, il 
avait, lorsqu'il trouvait une résistance plus fone que sa vo- 
lonté, une souplesse dans les vertèbres de son imagination, 
fill est permis de dire cela, qui lui donnait la facilité de la 
couleuvre è passer par les plus étroites issues; il tempori- 
sait donc, essayant de se glisser sous l'obstacle qu'il ne pou- 
vait renverser, prenant avantage, chaque fois que l'occasion 
s'en présentait, der l'amitié dévouée de Colomban, de sa fai- 
blesse d'enfant gâté; mais toutes ses vues tendaient à ce 
seul point : quitter au plus vite le quartier Saint- Jacques. 

Malheureusement pour lui, outre le prix élevé du loyer 
dans un autre quartier, prix qui eût dérangé l'équilibre du 
budget de Colomban, outre que celte retraite isolée convenait 
admirablement au studieux Breton, il répugnait à celui-ci de 
quitter cet appartement où pour la première fois l'amour lui 
était apparu sous ses plus fraîches couleurs. 

Redoutant la légèreté de Camille, il n'avait pas encore osé 
lui confier le secret dont son cœur était plein; il en résultait 
que l'acharnement de Colomban à ne quitter ni son appar- 
tement, ni même le quartier, était un mystère pour l'Amé- 
ricain. 

Camille avait plus d'une fois rencontré Carmélite; plus 
d'une fois l'ardent créole avait admiré la savoureuse beauté 
de sa voisine, et avait interrogé Colomban sur cette char- 
mante désolée; » Carmélite, en deuil de sa mère, était 
vêtue de noir; -^mais Colon^ban s'était contenté de lui 
répondre : 

— Le deuil que porte cette jeune fille est celui de sa mère ; 
j'espère que cette douleur la rendra respectable à »es yeux. 

Et Camille n'avait plus parlé de Carmélite. 

Seulement, un jour, en revenant de Paris, comme il disait, 
le jeune créole s'établit carrément dans un fauteuil, alhima 
un havane, et commença le récit suivant: 

— J'arrive du Luxembourg... 

— Très-bien ! dit Colomban. 

— J'ai rencontré notre voisine, 

— Où cela ? 



Zùl LES MOHICANS DE PARIS 

— Je rentrais comme elle sortait. 
. Golombao garda le silence. 

— Elle tenait un petit paquet à la main. 

— Eh bien, que vois-tu là d'intéressant ? 

— Attends donc... 

— J'attends, comme tu vois. 

— J'ai demandé au concierge ce qu'elle avait dans son 
paquet. 

— Pourquoi cela ? 

— Pour le savoir... 

— Ah ! 

— Il m'a répondu : « Des chemises. • 
Colomban garda le silence. 

— Mais sais-tu pour qui ces chemises? continua Camille. 

— Dame, je présume que c'est pour quelque magasin de 
lingerie. 

•— Pour les hôpitaux et les couvents, mon cher! 

— Pauvre enfant ! murmura Colomban. 

— Alors, j'ai demandé à Marie-Jeanne... 

— Qui est-ce> Marie-Jeanne? 

-r Ta portière, donc! Tu ne savais pas que ta portière 
s'appelât Marie-Jeanne ? 
-Non! 

— Comment! depuis trois ans que tu es dans la maison? 
Colomban fit un mouvement des yeux, de la bouche et des 

épaules qui voulait dire : « En quoi cela m'intéresso-t-il, 
que ma portière s'appelle Marie-Jeanne? » 

— Enfin ! dit Camille, c'est ton caractère; mais ce n'est 
point de cela qu'il s'agit. — J'ai donc demandé à Marie- 
Jeanne : « Combien cette belle fille peut-elle gagner à faire 
des chemises pour les couvents et les hôpitaux? » Sais-tu ce 
qu'elle gagne? 

— Non, dit Colomban; mais elle doit gagner peu de 
chose. 

— Un franc par chemise, mon cher ! 

— Ah ! mon Dieu ! 

— Or, sais-tu le temps qu'elle met à faise une chemise ? 

— Comment veux- tu que je sache cela ? 

— C'est vrai, j'oubliais que tu n'étais pas curieux. Eh bien, 
mon cher, elle met un jour entier a faire une chemise, et 
encore en piochant comme une négresse, c'est-à-dire en 



LES MOHIGANS DE PARIS 303 

travaillant de six heures du matin à dix heures du soir; et, 
quand eDe veut gagner trente sous, c'est-à-dire de quoi ^ 
manger tout juste, tu comprends? il faut qu'elle passe b j 
nuitt 
Golomban essuya la sueur qui perlait sur son front. 

— N'est-ce pas effrayant? continua Camille, Réponds, 
cœur de granit I Est-il possible que des créatures du bon 
Dieu, belles, jeunes, distinguées, mènent cette vie de bétes 
de somme? 

— Tu as raison, Camille, bien raison t dit Colomban, tou« 
ché presque autant de la sensibilité de son ami que de la 
pauvreté de la jeune fille, — et je te sais gré de ton atten- 
drissement en faveur des femmes laborieuses, de ces saintes 
obscures qui rachètent, aux yeux de Dieu, par leur travail 
obstiné, l'oisiveté des autres t 

— Bon! c'est pour moi, ce que lu dis là? Merci 1... Mais 
n'importe! D'ailleurs, je suis de ton avis. Comment ! — c'est 
une indignité, ma parole d'honneur! — la femme... la 
femme, que Dieu a mise au monde pour faire la félicité de 

• l'homme, pour créer, nourrir, élever ses enfants; cette créa- 
ture-là, pétrie de feuilles de roses, du parfum des fleurs, de 
gouttes de rosée; cette créature-là, dont le sourire est, au 
cœur de l'homme, ce qu'un rayon de soleil est à la nature; 
cette créature-là est à la solde des couvents et des hôpitaux, 
et fait des chemises à un franc par jouri En défalquant les 
dimanches et le chômage, cela fait trois cents francs à peine 
par anl... Ainsi, comme, pour conserver l'appartement de 
sa mère, ta voisine Carmélite, i. — Savais-tu qu'elle s'appelât 
Carmélite ? 

— Oui. 

— Ta voisine Carmélite paye cen| cinquante francs de 
loyer, il lui reste, pour s'habiller, se chauffer, se chausser, 
se nourrir, centcinquante francs par an, c'est-à-dire quarante 
et un centimes par jour; — à moins qu'elle ne passe la nuit 
comme elle passe le jour, et, alors, en passant la nuit, cela 
lui ferait cinquante francs de plus peut-être ! Et quand je 
pense que c'est un être comme moi, mon semblable, — 
excepté qu'il est plus beau que moi, — qui est condamné à 
un tel supplice!... Mais, mon ami, il n'y a pas de justice 
humaine, et il faut faire une révolution pour changer tout 
cela t 



304 LES MOHICANS BË PARIS 

— Je crois, dit Colomban, qu'elle a, en outre, une petite 
pension de trois cents francs. 

— Ahl vraiment, tu crois? Trois cents fçancs! une petite 
pension de trois cents francs, et cent cinquante francs qu'elle 
gagne, total: quatre cent cinquante francs... Et cela vous 
paraît suffisant, à vous qui avez mille deux cents livres par 
an? Ah! monsieur le philanthrope, quatre cent cinquante 
francs pour trois cent soixante-cinq jours, et même pour 
trois cent soixante-six quand Tannée est bissextile, vous 
paraissent suffisants pour se loger, se vêtir, déjeuner, diner, 
souper, payer sa chaise à Téglise ? Mais, malheureux ! si 
le gouvernement était obligé de nourrir les plantes, sais-tu 
bien que Toxygène et le carbone qu'il faudrait dégager re» 
viendraient à deux fois la somme que dépense cette pauvre 
enfant ? 

— C'est vrai, répondit le Breton, qui n'avait pas encx)re 
envisagé la pauvreté de Carmélite sous ce minutieux point 
de vue; c'est vrai, c'est affligeant; je me demande comment 
elle peut faire ? 

— Tu te le demandes ? dit Camille, enchanté de prendre 
sa revanche sur Colomban, et qu'excitait, d'ailleurs, la vue 
d'un beau visage. Ah 1 tu te le demandes? Eh bien , je vais 
te répondre, moi : elle travaille presque toutes les nuits jus- 
qu'à trois heures du matin ! 

— C'est la portière qui t'a dit cela ? 

— Non, ce n'est pas la portière qui me l'a dit; c'est moi 
qui l'ai vu. 

— Toi, Camille ? 

— Oui, mol, Camille Rozan,<;réole de la Louisiane, ofest 
moi 'qui l'ai vu. 

— Quand cela ? 

— Mais... hier... avant-hier et les jours précédents. 

— Et comment l'as-tu vu ? 

— Elle n'est pas assez riche, n'est-ce pas, pour, la nuit, 
brûler une lampe ou une bougie quand elle dort? Or, du 
moment que la lampe ou la bougie brûle dans sa chambre, 
c'est qu'elle veille. Eh bien, toutes les nuits, la lampe ou la 
bougie brûle dans la chambre de la voisine jusqu'à trois 
heures du malin. 

— Mais, toi qui ne veilles pas jusqu'à trois heures du 
matin, comment sais-tu cela ? 



\ 



LES MOHICANS DE PARIS 305 

— Ah 1 bon ! je ne veille pas jusqu'à trois heures du matin ! 
<ïui te Ta dit ? Eh bien, voilà qui te trompe : par exemple, 
avant-hier, c'était jour d'Opéra, n'est-ce pas ? 

— Oui, je crois... je ne sais pas... 

— Oh I il ne connaît pas les jours d'Opéra ! Lundi, 
mercredi, vendredi, sauvage I Avant-hier, c'était donc jour 
d'Opéra... lundi! 

— Soit. 

— Quand tu ne voudrais pas, c'est ainsi... Eh bien, en 
sortant de l'Opéra, j'ai rencontré un ancien camarade de 
collège... 

^ Un camarade à nous 7 

— A qui donc ? 

— Et lequel? 

— Ludovic. 

— Ah t oui, tiens, un des braves garçons du collège. 
Comme on se perd de vue, c'est étonnant I 

— Ne m'en parle pas ! cela vous ferait faire les plus tristes 
f éflexions de la terre, si l'on réfléchissait. 

— Qu'est-il devenu .? 

— * Il fait de la médecine : ils ont tous la rage de faire quel- 
que chose. 

— Il n'y a que toi... 

— Aht je t'attendais là... tu as coupé dedans! Enfoncé! 
n'en parlons plus. Il fait donc de la médecine. . 

— Il réussira : c'est une admirable intelligence, seulement 
un peu trop matérialiste dans la forme. 

— Oui, très-matérialiste dans la forme; la princesse de 
Yanvres pourra te dire un mot de cela. 

— De sorte que ?... 

— Oui, ad eventum... Mais, pour festinare ad ev^ntum, il 
faut en finir avec les détails. Ludovic viendra te voir; vous 
êtes voisins : je lui ai donné ton adresse. 

— Mais, étemel rabâcheur, quel rapport y a-t-il entre 
Ludovic... 

--Et Carmélite? 
—Je te le demande! 

— Attends, je vais te le dire... En voilà un étrangleur de 
développements! mais, si tu avais été Thésée, tu aurais donc 
arrêté le récit de Théramène au dixième vers? Et tu n'au- 
rais pas su que le flot qui avait apporté le monstre avait re- 



366 LES MOHIGANS DE PARIS 

culé d'épouvante ; tu n'auit^is pas su que le corps du susdit 
raQUstre était couvert d'écaillés jaunissantes, que sa croupe 
se recourbait en replis tortueux, tous détails du plus grand 
intérêt pour un pèrel Que diable! quand un père a son fils 
mangé par us monstre, c'est bien le moins qu'il sache par 
quel monstre, et, quand le monstre est un beau monstre» 
il a la consolation de se dire : c Mon fils a été mangé par 
un monstre, mais le lAonstre qui Ta mangé est un beau 
monstre t > 
—Tu sais que je i'écoute> 

— C'est ton devoir î mais j'ai pîtle de toi, et j'abrège. Quel 
rapport y a-t-il entre Ludovic et Carmélite? te ve vais te le 
dire. Je rencontrai donc Ludovic en sortant de l'Opéra... 

— Tu me l'as déjà dit. 

— Eh bien, je te le répète. On ne rencontre pas un ami, 
tu comprends bien cela, un ami de collège qu'on n'a pas 
vu depuis trois ans, sans éprouver le besoin de se renarrer 
l'un à l'autre les épisodes de sa jeunesse. J'entrai, par con- 
séquent, avec Ludovic au café de l'Opéra; il s'agissait de 
donner du corps à la narration : ceci est un détail ç^q je 
dois t'expliquer... 

- —Passe le détail. 

— Oui, parce que le détail est à ta honte, n'est-ce pas. 
égoïste? 

— Le détail, alors? 

—Le détail, le voici : tu m'as fiait faire maigre avant-hier, 
cagot t 
-Moi? 

— Un lundi I II est vrai (pie c'est sans t'en douter; aussi 
je ne te le reproche pas, je le constate purement et simple- 
ment. Comme, dis-je, tu m'avaia fait faire maigre à ton 
insu, attendu que tu avais demandé du pore frais, et que l'on 
nous a servi des œufs durs, — métamorphose à laquelle, 
avec ta distraction habituelle, tu n'as prêté aucune atten- 
tion, — j'ai cru devoir renouveler mes forces en mangeant 
un pilon de poulet en société de notre ami Ludovic. Le pou- 
let n'était- il qu'un prétexte pour causer, ou la conversation 
n'était-elie qu'un prétexte pour manger le poulet? Je l'ignore. 
Je dois te dire, toutefois, que la conversation dura infiniment 
plus que le poulet, et que ce fut vers trois heures du matin 
seulement que je rejoignis les murs de notre cloître. En re- 



LES MOHICANS DE PARIS 307 

gardant le ciel, plutôt par désœuvrement que pour savoir le 
temps qu'il ferait le lendemain, j'aperçus, à travers la fe- 
nêtre de noire voisine, la pâle clarté de la lampe de travail, 
et ce fut par un pur sentiment d'humanité que, le surlende- 
main, c'est-à-dire aujourd'hui, la voyant sortir un paquet à 
la main, je me souvins de la veillée, et j'interrogeai Marie- 
Jeanne. Maintenant, tu sais tout ce qu'a répondu Marie- 
Jeanne. Pauvre fille l 

— Oui, pauvre fille! tu as raison, Camille, et plus pauvre 
encoTe que tu ne crois ; car elle n'a pas un parent en ce 
monde, pas un ami, pas une affection ! 

— Mais c'est épouvantable cela I s'écria Camille/ Et, com- 
ment I toi, son voisin depuis cinq ou six mois, un an peut- 
être, tu n'as pas cherché à faire sa connaissance ? 

— Si fait! dit le. Breton en soupirant; j'ai plusieurs fois 
causé avec elle... 

Et peut-être en ce moment Colomban aUait-il tout dire à 
son ami, si celui-ci n'eût refoulé la confidence par une de ces 
phrases qui remettaient incessamment sur la défensive Co- 
lomban près de céder. 

— Ah! Breton mystérieux ! s'écria Camille, tu as causé 
avec elle, et tu ne m'as pas dit un seul mot de cette eau* 
série. Mais tu veux donc faire mentir cette loyauté dont ta 
race a accaparé le privilège, sous prétexte qu'elle a la tête 
dure et le front carré ? En effet, ta discrétion à l'égard de la 
princesse de Vanvres aurait dû me faire tenir sur mes gar- 
des. Je ne te pardonne qu'à une condition : c'est que tu vas 
me faire le récit de cette pastorale, et, cela, détail par dé- 
tail, sans épargner les fleurs de réthorique; j'aime les longs 
récits, moi, tout au contraire de toi... J'exhibe un havane, je 
l'allume et je f écoute. Parle, Colomban! tu parles si bieni 

—Je t'assure, Camille, dit Colomban embarrassé, qu'il n'y 
a eu dans notre conversation rien d'intéressant pour toi. 

— Ah! je t'y prends, mon gaillard! 

— Comment? 

—Dire que ce n'est point intéressant pour moi, n'est-ce 
pas sous-en tendre que c'est fort intéressant pour toi? Je te 
demande de me dépeindre la nuance d'intérêt que cette con- 
versation a eue, soit pour ton esprit, soit pour ton imagina- 
tion, soit pour ton cœur; en un mot, je te répète, à propos 
de Carmélite, ce que je t'ai dit au sujet de la princesse de 



I 
t 



308 LES llIOHICANS DE PARIS 

Vanvres; bien que je n'aie jamais eu l'idée, sois-en sûr, de 
ranger notre voisine dans la même catégorie que ma prin- 
cesse... Cette belle personne qui passe les nuits à faire des 
chemises pour les couvents 'et les hôpitaux t'intéresse-t-elle 
particulièrement?^ Réponds-moi, GolombanI Golomban^ 
réponds-moi! ^ 

Mis en demeure par son ami, Colomban étendit la main 
vers lui, et, de cette main lui touchant le genou, il dit d'une 
voix douce et grave : 

~- Écoute, Camille, je vais tout te raconter; mais, pour 
Dieu, ne traite pas ma confidence avec ta légèreté ordi- 
naire, et garde mon secret comme je l'aurais gardé moi- 
même, si je n'eusse pas cru que te cacher un coin de mon 
cœur fût une trahison à notre amitié. 

Et Colomban recommença pour Camille le récit minutieux 
qu'il avait déjà fait à frère Dominique. 

—Et qu'a dit frère Dominique ? demanda Camille quand 
son ami eut cessé de parler. 

Colomban répéta au jeune créole les encouragements que 
le moine lui avait donnés. 

— Eh bien, à la bonne heure ! s'écria Camille, voilà l'abbé 
de mes rêves t si j'étais fils d'un abbé, je tie voudrais pas 
que mon père fût d'un autre bois que celui-là. Il a parfaite- 
ment fait de t'encourager, frère Dominique, quoique, à fran- 
chement parler, tu n'aies pas l'air d'avoir bien besoin d'en- 
couragements; mettre le feu à une étoupe enflammée m'a 
toujours paru un labeur oiseux. Ce qui me passe, c'est de 
ne pas avoir deviné cela, moi; j'aurais dû m'en douter, ce- 
pendant, aux propos enfantins que tu tenais les premiers 
jours de mon arrivée, et surtout à ton entêtement à ne pas 
quitter le quartier. Ahl tuas bien fait de me prévenir; il 
était temps : ça brûlait; demain, je me mettais en campagne. 
Mais, à partir de ce moment, c'est fini; l'amante de mon 
hôte est comme la femme de César : elle ne doit pas même 
être soupçonnée I Rapporte-t'en à ma discrétion, et dis-moi, 
maintenant, comment tu comptes agir... Ta marche vers le 
but me paraît, permets-moi de te le dire, décroître en raison 
inverse de la marche de ta passion : tu adores énormément, 
mais tu n'avances pas I 

•^- Qu'appelles-tu avancer, Camille? dit Colomban presque 
eflravé. 



LES MOHIGANS DE PARIS 309 

— Dame, j'appelle avancer tout ce qui n*est pas reculer, 
moi, et j'appelle reculer la retraite que tu as opérée depuis 
un mois que je suis ici... Aht je pense à une chose... imbé- 
cile! animal! bête que je suis! oison déplumé! c'est ma pré- 
sence qui te gêne, cher ami! Dès demain, je t'en délivre. 

—Camille, Camille, y songes-tu, mon ami? s'écria Co- 
iomban. 

C'était le lion du Jardin des Plantes ayant besoin dans sa 
cage de ce roquet aboyeur. 

— Certainement que j'y songe, Colomban : je ne veux pas 
entraver la félicité de mon seul ami. 

— Mais tu ne l'entraves pas le moins du monde, Camille. 

— Je l'entrave outrageusement, et, dès demain, je me 
mets en quête d'un appartement de (i^arçon. 

— Oui, c'est cela, dit Colomban avec tristesse, tu veux 
me quitter; tu es las de mon voisinage; notre amitié t'^t 
lourde t 

— Ah! Colomban, mon ami, voilà que tu dis des bê- 
tises ! 

— Eh bien, soit, va-t'en; mais je m'en irai avsc toi. 

— Alors, dit Camille, cours chez le propriétaire* et,, si na 
présence ne te désoblige pas... 

^ Enfant ! s'écria Texcellent Breton. 

— Ëh bien, passe en nos deux noms un bai' de trois, six, 
neuf... à moins, cependant, je te le répète... 

— Camille, interrompit Colomban, i'aime Carmélite, ie 
l'aime de toute mon âme; mais, si tu me disais : t Colomban, 
mes possessions d'Amérique ont été incendiées, je suis ruiné, 
ma fortune est à refaire; vois mes bras : ils sont faibles t 
Eh bien, il me faut le secours de tes deux robustes bras, fils 
de la vieille Bretagne! » Camille, je partirais à l'instant 
même, sans regrets, san*^ douleur, sans jeter un regard en 
arrière, sans même soupirer sur cette moitié de ma vie que 
ie laisserais ici. 

— Bon! bon! bon 1 voilà qui est convenu: je sais que tu 
h ferais comme tu le dis. 

Le Breton sonrit tristement. 

— Sans doute que je le ferais, dit-il. 

^ Eh bien, voyons, où cet amour-là te mènera- t-il? 

— Au mariage probablement. 

«- Oh! oht avec une petite fille qui fait des chemises pour 



310 LES MOHICANS DE PARIS 

les couvents et les hôpitaux, toi» le vicomte de Penhoël^ toi 
qui dates de Robert le Fort? 

— G*est la ôile d'un capitaine , officier de la Légion 
d'honneur. ^ 

— Oui, noblesse de canon... Enfin, n'importe! si cela te 
convient, si cela convient à ton père, personne n'a rien à 
y voir. 

— Mon père fera tout pour le bonheur de son fils unique. 

— Voyons donc alors, pourquoi n'enlames - tu pas les 
pourparlers? 

~ Mais, mon cher Camille, je ne sais pas d'abord si Car- 
mélite m'aime. 

— Et puis tu veux,^ avant de te lancer dans ce sentier de 
ronces et d'épines qu'on appelle le mariage, respirer Farome 
des prés fleuris de l'amour 1 soit; c'est un accès de sensua- 
lisme que je comprends, un raffinement de volupté que j'ap- 
précie ; mais, en attendant, tu ne laisseras pas, j'espère, la 
chère créature s'abîmer les yeux à ce travail d'araignée? 

— Et le moyen de faire autrement, Camille ? suis-je assez 
riche, moi, pour lui venir en aide ? Quand je serais million- 
naire, accepterait-elle l'offre d'un secours, quelle que fût la 
forme sous laquelle je le voulusse déguiaer ? 

— Elle n'acceptera pas un secours, mais elle acceptera da 
travail. 

— Comment veux-tu que je lui procure du travail? 

— Oh r que lu es donc empêché, cher ami ! 

— Voyons, explique-moi cela; tu me fais mourir d'impa* 
tience t 

— Un de mes amis des colonies m'a chargé de lui expé- 
dier six douzaines de chemises, moitié en toile de Hollande, 
moitié en batiste; j'ai acheté l'étoffe ces jours-ci, et on me 
l'apporte ce soir ou demain. L'ami qui me donne cette com- 
mission a fixé, en moyenne, le prix de chaque chemise à 
vingt-cinq francs; il faut, pour une chemise d'homme, trois 
mètres vingt-cinq centimètres d'étoffe : mettons la toile à 
cinq francs, cela nous fait seize francs vingt-cinq centimes 
par chemise ; c'est donc huit francs soixante et quinze cen- 
times qui restent pour la façon. Eh bien, donnons ces che- 
mises à faire à la voisine : il paraît qu'elle travaille comme 
une fée; c'est huit francs soixante et quinze centimes qu'elle 
gagnera par chemise, au lieu d'un franc. ~ Est-ce clair? 



LES MOHIGANS I>Ê PARIS 311 

— Elle n'acceptera pas, dit Colomban en secouant la tête. 

— Comment, elle n'acceptera pas ? 

— Elle croira que ce n'est qu'un moyen ingénieux de lui 
venir en aide; elle sait, le prix du travail, et, quand il sera 
question du chiffre fabuleux que tu dis, elle refusera. 

— Ah ! que tu es bien un Breton entêté et entêtant I Com- 
ment refuserait-elle d'accepter pour son travail le prix que 
i'on me fait payer, à moi, dans un grand magasin de con- 
fection? Je lui montrerai mes factures, que diable! 

— De cette façon, dit Colomban, la chose me paraît ac- 
ceptable, et je te remercie sincèrement d'en ayoir eu l'idée. 

— Eh bien, propose-lui la chose dès ce soir. 

— Je vais y penser. 

— Pense eu même temps que ce n'est pas un état, que 
de faire des chemises. J'ai couru le monde, et parfois, — 
<5ela va te faire rire, — au rebours de bien d'autres qui re- 
gardent sans voir, moi, j'ai vu sans regarder... J'ai vu que 
le temps n'est pas loin où les machines feront en une heure 
le travail d'aiguille que cent femmes ne font pas en une se- 
maine. Regarde les cachemires de l'Inde : tout un village 
travaille six mois à faire un chàle que les métiers de Lyon 
conTectionneiit en douze heures! Eh bien, il faut cherchera 
Carmélite un état qui, dans le cas où M. te comte de Penhoel 
ne permettrait pas à monsieur son fifë d'épouser une faiseuse 
de chemises, permette au moins que la pauvre Mie ne^meure 
pas de faim. 

Colomban regarda Camille avec des yeux pleins de larmes. 

— Je ne t>i jamais vu ^i «érieux, si bon, et d'un juge- 
ment si droit, Camille! je t'en remercie, puisque c'est teû 
amitié pour Bïoi qui t'anime et te dirige. 

Mail», sans s'arrêter à ces cajoleries affectueuses : 

— Ne m'as-tu pas dit qu'elle aimait la musique ? demanda 
Camille. 

— Passionnément! elle est même assez bonne musicienne, 
h ce que je crois. 

— L'as-tu entendue chanter ou exécutelr? 

— Jamais : la pauvre fille n'a pas de piano. 

— Elle en aura un. 

— Comment cela? 

— Je n'en sais rien; mais je te dis, moi, qu'elle en aura un. 

— Tu vas tout de suite aller trop loin, Camille. 



S12 (LES MOHICANS DE PARIS 

— Je n'irai pas loin pour lui trouver un piano : ce sera 
le tien. 

— Gomment» le mien? 

— Sans doute 

— Mais mon piano est un bastringue. 

— Je le sais bien, et c'e^t justement à cause de cela. 

— Tu lui donneras un mauvais piano : fi donc I 

— Oh t que tu es bêle, cher ami t 

— Merci ! 

-^ Non, c'est un mot d'amitié... Mais, comprends donc! je 
t'ai dit cent fois que je ne pouvais pas souiïrir ton piano» 
qu'il était d'un ton trop haut pour moi... Quelle voix a-t-elle? 

— Une voix de contralto. 

— C'est cela t tu as une voix de baryton, toi. Nous chan- 
gerons ton piano ; je mets cinq cents francs de retour : vous 
avez un piano excellent! Un piano, n'est-ce pas comme un 
parapluie? Un seul suffit pour deux et même pour trois! 

— Mais, Camille... 

•^ C'est déjà fait . le piano est acheté; demain, il sera ici. 

— Tu me trompes, Camille! 

«>- C'est comme j'ai l'honneur de te le dire. Je voulais te 
ménager cette surprise pour le jour de ta fêle; mais, ctmme 
le jour de ta fête est passé, je l'ai remise au jour de ta nais- 
sance; seulement, comme le jour de ta naissance n'est pas 
venu, et que cela m'ennuie déjouer sur un piano trop haut 
pour moi, je te donne l'objet demain, c'est-à-dire le jour de 
la naissance de ton père, de ton oncle, de ta tante ou d'un 
de tes cousins... Que diable! il y a bien quelqu'un de ta 
famille qui soit né demain I 

~ 0ht Camille! s'écria le Breton ému jusqu'aux larmes, 
merci, mon ami ! merci I 



yiM DU TOME PREMIBU 



i 



\ 



TABLB 



!•«- Dans leqoel Fauteur lère le rideau sur e théâtre oii va 

se Jouer son drame 4 

11.— Les gentilshommes de la btillc • ■ . • 7 

111.— Le tapis-franc 43 

IV.— Jean Taureau SI 

V.— La bataille 28 

VI.— M. Salvalor 35 

VU.— Où Jean Taureau bat définitivement en retraite, et oU 

la foule lesuit 41 

Vni .— Pendant que Pétrus et Ludovic dorment 48 

IX. — Leideux amis de Salvator. - 54 

X.— Causerie d'un poète avec un chien •.•^. 61 

XI.— L'âme et le corps 69 

Xli.— Ce qu'on entendait au faubourg Saint- Jacques pendant 
la nuit du mardi gras au mercredi des cendres, dans 

la cour d'un pharmacien-droguiste - 76 

XIII. — L'élève et son professeur 83 

XIV.— La bataiUe de la vie 90 

XV.— Llnlérieur du mall'.« d'école Ô7 

XVi.— De musicien, ménétrier 403 

XVU.— Lachalnedu bon Dieu 1*0 

XVm.- Ôà-^eXo; 116 

XIX.— Oiseau en cage »• 4M 

XX.— La baguette magique • •• *••